Faut-il avoir peur de la ville des cyborgs  ?

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Carlo Ratti*.
Carlo Ratti*. (Crédits : Lars Krüger)
Nos smartphones sont devenus une extension de nous-mêmes. Les objets connectés prennent le pouvoir dans les villes, avec des effets positifs pour la société, mais aussi de nouveaux dangers dont nous devons apprendre à nous prémunir. Au lieu du Big Brother d'Orwell, nous voilà face à des millions de cyborgs numériques. Par Carlo Ratti*

Dans la nouvelle d'Edgar Allan Poe, publiée en 1839, "Un homme usé", le protagoniste est un vieux général qui a été blessé lors d'une bataille et qui a été ensuite complètement reconstruit à l'aide de prothèses synthétiques. C'est l'un des premiers exemples littéraires de 'cyborg', un être vivant modifié par la technologie. Plus d'un siècle et demi plus tard, on peut affirmer qu'aujourd'hui nous sommes tous sur la voie du général de Poe, assistés pour survivre sur le Web grâce à nos prothèses électroniques - les smartphones.

Les résultats sont là, sous nos yeux (pardon, sous nos smartphones) : nous avons commencé à numériser et à transmettre nos vies en temps réel. Le monde qui nous entoure devient un livecasting, un service de diffusion instantanée de tout ce qui se passe dans l'espace où nous vivons - qu'il s'agisse du plat savouré au restaurant ou de la fusillade chez le voisin d'en face.

D'une part, l'« Internet of Things » (IoT), l'Internet des Objets, crée un milieu où un réseau d'objets intelligents surveille et retransmet sans arrêt notre environnement, d'autre part, l'action collective de millions de personnes actives sur Facebook, Twitter, Instagram et autres réseaux sociaux nous permet d'enregistrer la vie qui se déroule à nos côtés.

Un rêve très ancien

En 1945 déjà, le visionnaire informatique américain Vannevar Bush imagina la machine Memex (contraction de memory et index), capable de créer une "extension intime et élargie de la mémoire individuelle". Quelques décennies plus tard, le chercheur Gordon Bell essaya de l'appliquer par le biais d'un projet appelé "Your Life, Uploaded". Bell développa un logiciel et un matériel spécifique destinés à capturer chaque aspect de son existence grâce à des photos, des données biométriques, des activités en ligne, etc. Même si la technologie était encore assez rudimentaire, il n'en continua pas moins à enregistrer sa vie pendant plus de dix ans.

"Quel est le résultat ?" se demanda-t-il. "Un extraordinaire enrichissement de l'expérience humaine pour notre état de santé et notre éducation, ainsi que pour la productivité et l'évocation du bon vieux temps. Et puis, quand tu ne seras plus là, tes souvenirs, ta vie seront encore accessibles à tes petits-enfants."

Cependant, Bell n'avait pas prévu quels seraient les effets du partage de cette énorme quantité de données (Big Data), dont l'exploitation peut, comme d'habitude, avoir des effets positifs ou négatifs. Comme dans tous les systèmes cyborg, de puissantes dynamiques d'action et réaction en temps réel sont déclenchées, et leurs effets sont difficiles à prévoir. Les informations recueillies sur le Net peuvent être une ressource majeure pour les forces de l'ordre - par exemple dans le cas de Munich, le 22 juillet, où les images vidéo ont permis de repérer rapidement le tueur. Mais les mêmes données peuvent être utilisées également à mauvais escient, comme nous l'a rappelé la police de Munich quand elle a appelé la population à ne poster aucune information pouvant être utile à la fuite d'éventuels terroristes.

D'ailleurs, Big Data parfois peut vouloir dire aussi Bad Data : des informations erronées ou bien intentionnellement trompeuses, comme la prétendue fausse annonce que le terroriste de Munich aurait publiée sur Facebook pour rassembler le plus de monde possible chez McDonald's. Même les données agrégées peuvent cacher des pièges. Benjamin Disraeli, écrivain et Premier ministre anglais de la fin du XIXe siècle, affirmait qu'il y a trois genres de mensonges : "Les mensonges, les mauvais mensonges et les statistiques."

Quelque chose de semblable est valable encore de nos jours à l'époque des Big Data. Il est fondamental de toujours vérifier la qualité de l'information - en impliquant dans ce contrôle même les simples particuliers. Un aspect intéressant du réseau Internet est bel et bien sa nature démocratique qui lui permet d'être "autocritique" - c'est-à-dire d'être en mesure de se contrôler de façon autonome.

Comment interpréter cette masse d'informations ?

Tout comme dans les années 1990, au début de l'explosion d'Internet, nous nous trouvons devant des flux de données qui semblent nous submerger. À cette époque, Google avait réussi à mettre de l'ordre dans le web, nous permettant ainsi de trouver ce qui au début paraissait une aiguille dans une botte de foin. Pareillement, nous avons besoin aujourd'hui d'instruments nouveaux pour interpréter un nouveau genre de données. Si, pour les premières pages du web, de simples moteurs de recherche basés sur des mots-clés étaient suffisants, les vidéos et les informations produites par des capteurs nécessitent de nouvelles formes d'intelligence artificielle plus développées. Pour interpréter le flux du réel, de nouveaux systèmes basés sur l'analyse numérique des images et sur la définition des structures sémantiques sont désormais indispensables.

De même, le problème de l'interprétation des données est fondamental pour comprendre le prochain rôle des médias : pour eux, l'analyse de l'information aura vraisemblablement plus de poids que « l'annonce de la nouvelle » elle-même. L'information écrite de la presse papier - ainsi que celle de la page web des grands quotidiens - apparaît désormais définitivement obsolète par rapport à l'immédiateté de la vidéo diffusée en temps réel. Bon gré mal gré, la transmission en direct des événements nous poursuit grâce à l'activité fébrile de nous tous, qui sommes devenus des reporters du front de la vie (ou de la mort, comme dans le cas de la tragique diffusion sur Facebook Live Stream, il y a quelques semaines à Minneapolis). Ce n'est pas le Big Brother imaginé par Orwell, mais des millions de petits cousins connectés sur Internet. C'est la ville des cyborgs.

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(*) Carlo Ratti, architecte et ingénieur de formation, dirige le laboratoire Senseable City du MIT ainsi que l'agence Carlo Ratti Associati. Il est responsable du Global Agenda Council du World Economic Forum sur les villes et auteur, avec Matthew Claudel, de "The City of Tomorrow" (Yale University Press, 2016).

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Commentaires
a écrit le 01/08/2016 à 13:53 :
Pas des cyborgs, des zombies
a écrit le 01/08/2016 à 6:54 :
Il suffit d'éteindre sont cyborg, et bonne vacance homo sapiens.
a écrit le 31/07/2016 à 16:13 :
"Un aspect intéressant du réseau Internet est bel et bien sa nature démocratique qui lui permet d'être "autocritique".Ca, c'est regarder par le petit bout de la lorgnette.
Internet n'est pas du tout démocratique, bien au contraire, c'est un lieu qui favorise toutes les dérives extrémistes, ce qui annihile la possibilité de toute autocritique objective.

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