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Kazakhstan : un nouveau gain stratégique pour Moscou ?

David Teurtrie

Publié le 13 janvier 2022 à 07:47

Kazakhstan

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Reuters

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OPINION. L’explosion de violence qu’a connue le Kazakhstan révèle de profondes divisions internes et permet à Moscou d’affirmer son rôle de « gendarme eurasiatique ». Par David Teurtrie, Institut national des langues et civilisations orientales (Inalco).

Début janvier 2022, le Kazakhstan a connu des manifestations contre la hausse des prix du gaz de pétrole liquéfié qui se sont rapidement étendues à plusieurs villes du pays avant de dégénérer en émeutes.

Le président Kassym-Jomart Tokaiev a d'abord réagi en limogeant son gouvernement, accusé d'être responsable de la crise, puis a promis un gel des prix des carburants afin de calmer la colère des manifestants. Mais la situation s'est encore aggravée à Almaty, capitale économique et principal centre urbain du pays où les émeutiers ont pris d'assaut les bâtiments administratifs et l'aéroport international. Les affrontements entre manifestants et forces de l'ordre ont fait plusieurs dizaines de morts, un millier de blessés et conduit à l'arrestation de plus de 8« 000 personnes.

Craignant manifestement de perdre le contrôle de la situation malgré l'entrée en vigueur de l'état d'urgence, le président kazakhstanais a fait appel à l'Organisation du Traité de sécurité collective (OTSC), qui a envoyé des troupes « de maintien dans la paix » dans le pays.

Cette crise, qui s'est développée à une vitesse fulgurante dans un pays pourtant considéré comme un pôle de stabilité en Asie centrale, remet en cause la politique d'autonomisation menée par le Kazakhstan depuis son indépendance. En effet, l'intervention au Kazakhstan de troupes majoritairement russes sous mandat de l'OTSC semble à première vue illustrer un renforcement important des positions stratégiques de Moscou en Eurasie.

Une crise révélatrice des divisions internes du Kazakshtan

L'ampleur de la contestation, la rapidité avec laquelle elle s'est étendue et les violences qui l'ont accompagnée tendent à prouver que la hausse des prix des carburants est loin d'être la seule cause de mécontentement d'une partie de la société kazakhe.

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Le Kazakhstan est dirigé par un régime autoritaire et clanique dont les élites se sont formées autour du premier président et « leader de la nation » Noursoultan Nazarbaiev, qui a été aux commandes du pays pendant trois décennies. Ce dernier a longtemps été crédité d'avoir su consolider l'indépendance d'un pays dont beaucoup doutaient de la viabilité, du fait de l'importance de la population russe et de la faible part des Kazakhs ethniques à l'indépendance (ils représentaient moins de 40 % du total en 1989, soit une proportion équivalente aux Russes ethniques.

De plus, Nazarbaiev a su associer une stratégie d'alliance avec Moscou avec une politique « multivectorielle », en direction notamment de l'Occident et de la Chine. Il favorise l'afflux d'investissements occidentaux dans le secteur pétrolier et minier, ce qui contribue à sa bonne image en Occident malgré un régime peu en phase avec les standards occidentaux.

Sa démission en 2019, à 79 ans - qui s'est accompagnée du changement de nom de la capitale du pays, Astana étant renommée en son honneur Nur-Sultan, et d'un transfert progressif des leviers de pouvoir au profit du nouveau président Tokaiev (diplomate de carrière et ancien premier ministre) - semblait devoir parachever son œuvre. Mais la crise actuelle remet en cause une partie non négligeable de son héritage politique.

En effet, plusieurs divisions se font jour : d'une part, les manifestations se sont concentrées dans le sud du pays, aux frontières avec les républiques centrasiatiques du Turkménistan, d'Ouzbékistan et du Kirghizstan. À l'inverse, les régions du nord du Kazakshtan, où est concentrée la minorité russe, ont été peu touchées. La deuxième division est socioéconomique : elle oppose les élites kazakhes et l'oligarchie proche du pouvoir au reste de la population, qui estime ne pas profiter des immenses richesses du pays. Ces divisions recoupent en partie les pratiques linguistiques : les populations urbaines et les élites parlent préférentiellement le russe, tandis que les couches sociales moins favorisées et d'origine rurale parlent kazakh.

Enfin, cette crise est le révélateur de divisions au sein même du pouvoir kazakh : non seulement le président Tokaiev a décidé en pleine crise de prendre lui-même la tête du conseil de sécurité kazakhe à la place de Noursoultan Nazarbaiev mais le chef du Comité national de sécurité (ex-KGB), Karim Massimov, a été limogé et accusé de haute trahison.

Il semble que ce dernier point explique largement la décision du président kazakhstanais de faire appel à l'OTSC pour stabiliser la situation dans le pays : Kassym-Jomart Tokaiev aurait craint un coup d'État et a fait appel aux forces de l'OTSC afin de s'assurer de la loyauté de la police et de l'armée.

Il n'en reste pas moins que l'arrivée des troupes russes en tant que « forces de maintien de la paix » de l'OTSC est sans précédent dans l'histoire récente du pays et constitue une première pour cette organisation régionale. Il s'agit, là encore, d'une remise en cause majeure de l'héritage de Noursoultan Nazarbaiev, qui avait veillé à l'autonomisation du Kazakhstan et au renforcement de sa souveraineté face à Moscou.

OTSC : une OTAN eurasiatique ?

Les raisons pour lesquelles le Kremlin - poids lourd de l'OTSC - a répondu favorablement à la demande d'aide du président Tokaiev sont multiples.

D'une part, le Kazakhstan est l'un des principaux partenaires de la Russie : il s'agit d'un pays étendu (près de cinq fois la France), riche en matières premières (hydrocarbures, uranium, métaux non ferreux, etc.) et peuplé de 19 millions d'habitants, qui est membre à la fois de l'Union économique eurasiatique et de l'OTSC.

De plus, le pays compte encore près d'un cinquième de citoyens d'origine russe concentrés à la frontière avec la Russie. Moscou craint qu'en cas de renversement du régime, des forces nationalistes ne s'emparent du pouvoir et ne s'en prennent à cette minorité, ce qui pourrait par ailleurs réveiller des velléités séparatistes Russes. Or le Kremlin ne souhaite pas ouvrir un deuxième front alors qu'il concentre ses efforts militaires et diplomatiques autour de l'Ukraine et face à l'Occident. Sans oublier que le Kazakhstan, avec lequel la Russie partage la frontière terrestre continue la plus longue au monde, fait figure d'État tampon entre le territoire russe et l'Asie centrale méridionale en proie à l'instabilité et à la menace afghane.

Par ailleurs, cette crise permet au Kremlin de prouver le caractère opérationnel de l'OTSC, qui se veut l'équivalent eurasiatique de l'OTAN et dont c'est la première intervention dans un conflit. L'organisation, fondée en 2002 afin d'institutionnaliser la coopération sécuritaire issue d'un pacte de défense signé en 1992, est marquée par les agendas différentiés des États membres : les républiques d'Asie centrale (Kazakhstan, Kirghizstan et Tadjikistan) sont avant tout soucieuses des risques de déstabilisation en provenance de l'Afghanistan, la Biélorussie de son côté fait face à l'OTAN en Europe orientale tandis que l'Arménie a besoin du parapluie russe face à l'Azerbaïdjan et la Turquie.

Afin de consolider l'ensemble, le Kremlin a mis en avant la lutte contre les risques de déstabilisation politique (révolutions de couleur) et le terrorisme, priorités affichées de la « Stratégie de défense collective de l'OTSC jusqu'en 2025 ». Moscou a également entrepris d'augmenter l'interopérabilité au sein de l'alliance, au travers d'exercices réguliers et de la création de forces armées collectives.

Lors de cette crise, Moscou a réussi à mobiliser les forces de maintien de la paix de l'OTSC en y faisant participer l'ensemble des États membres, ce qui prouve un renforcement de la cohésion interne et de la dépendance de ces États vis-à-vis de la Russie. Le ratio entre les troupes russes (2« 500 hommes) et celles des pays alliés (environ 650 hommes en tout) reflète certes le poids de Moscou, mais marque aussi une véritable participation de ces derniers, même si la logistique a été entièrement prise en charge par la Russie.

Et maintenant ?

La crise politique qui a touché le Kazakshtan début janvier 2022 est la plus grave qu'ait connue le pays depuis son indépendance. Elle remet en cause l'héritage de Noursoultan Nazarbaiev, qui en ressort affaibli. Le Kazakhstan apparaît comme un pays marqué par de nombreuses divisions qui menacent sa souveraineté, à l'image de l'intervention inattendue des troupes de l'OTSC qui ont semble-t-il été en partie utilisées par le président Tokaiev pour consolider son pouvoir en interne.

Cette nouvelle crise dans l'étranger proche de la Russie risque de renforcer chez les élites russes la perception que les républiques postsoviétiques restent des entités fragiles qui n'ont pas encore apporté la preuve de leur viabilité à long terme. Dans le même temps, elle permet à Moscou de conforter son leadership stratégique en Asie centrale face aux autres grands acteurs internationaux, au premier rang desquels l'Occident, la Turquie et la Chine.

La rapidité du déploiement des troupes de « maintien de la paix » illustre les capacités logistiques et de projection russes dans son étranger proche. L'empreinte militaire russe y a significativement augmenté ces dernières années avec le déploiement des forces de maintien de la paix au Haut-Karabakh (Sud-Caucase), l'intensification de la présence militaire russe en Biélorussie et le renforcement du dispositif militaire en Asie centrale.

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Moscou est en passe d'atteindre son objectif visant à s'imposer comme le garant de la stabilité de l'Eurasie postsoviétique. Reste à voir si le Kremlin parviendra à convertir ce rôle de « gendarme eurasiatique » en dividendes économiques et politiques, alors même que les risques sont nombreux, que ce soit en termes de poids des dépenses militaires pour la société russe ou de possible montée d'un nationalisme anti-russe dans les pays voisins. Il faudra notamment observer l'attitude des autorités kazakhstanaises après la crise : vont-elles infléchir leur politique interne et externe en faveur des priorités russes, ou bien reprendront-elles leur politique multivectorielle afin de contrebalancer leur dépendance sécuritaire vis-à-vis de Moscou ?

The Conversation _______

Par David Teurtrie, Chercheur associé, Institut national des langues et civilisations orientales (Inalco)

La version originale de cet article a été publiée sur The Conversation.

David Teurtrie

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