L'avenir du bureau dans un monde numérique

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De gauche à droite, Matthew Claudel et Carlo Ratti
De gauche à droite, Matthew Claudel et Carlo Ratti (Crédits : DR)
Le monde est devenu numérique, le télétravail explose et pourtant les bureaux comptent plus que jamais dans les entreprises. Avec des espaces de travail plus adaptés à la créativité, l'interaction et du mobilier connecté, on se dirige vers un futur de « nouvelles proximités ». Par Carlo Ratti* et Matthew Claudel**.

« La distance disparaîtra », prédisaient l'économiste britannique Frances Cairncross, et avec elle une foule de théoriciens sociaux et médiatiques, dès l'avènement d'Internet dans les années 1990. Quand chaque endroit sera connecté instantanément à chaque autre endroit sur la planète, l'espace lui-même deviendra sans objet, considéraient-ils. Nous n'aurons alors plus besoin de bureaux : pourquoi aller travailler quand le travail peut venir à vous ?

La réalisation de la prédiction célèbre du professeur américain Melvin Webber semble désormais imminente :

« Pour la première fois dans l'histoire, il pourrait être possible de s'installer à la cime d'une montagne et d'y maintenir un contact proche, en temps réel et réaliste, avec les affaires et d'autres associés. » (Webber M.M. in Urbanisation et Communications, 1973).

La communication instantanée avec tous étant désormais possible sur la planète - même du sommet du Mont Everest -, les bureaux traditionnels deviennent désuets.

Le lieu partagé reste une valeur

L'histoire a pourtant produit des évolutions complètement différentes de ces prédictions optimistes. La technologie d'aujourd'hui permet certes des communications mondiales et instantanées, mais la majeure partie d'entre nous fait toujours la navette pour aller travailler chaque jour. Le télétravail de chez soi - sans parler du Mont Everest ! - ne s'est pas généralisé, contrairement à ce que l'on aurait pu penser. Dans le même temps, beaucoup de sociétés investissent de façon significative dans des espaces de bureau nouveaux ou rénovés, situés au coeur de zones urbaines.

Ce que les premiers commentateurs du numérique ont oublié, c'est que même si nous pouvons travailler de n'importe où, cela ne signifie pas pour autant que nous le voulons. Nous avons toujours besoin de lieux qui nous permettent de partager la connaissance, de produire des idées et d'unir des talents et des perspectives. L'accumulation du capital humain, la friction et l'interaction de nos esprits sont des dimensions vitales du travail, particulièrement dans les industries créatives. Et c'est pourquoi la qualité du lieu de travail physique devient plus cruciale que jamais, amenant des changements de ligne de partage des eaux.

Nous avons déjà été témoins de la transition, au milieu du siècle dernier, du dédale des cases compartimentées et autres cabines isolant les uns des autres - ridiculisé dans le film de Jacques Tati, Playtime - vers des espaces plus sociables, ouverts, dynamiques et flexibles. Plus récemment, le cotravail a gagné en effet d'entraînement, démontrant la valeur qui consiste à partager un espace avec une communauté de gens aux centres d'intérêt proches ou complémentaires. Comme les salons universitaires traditionnels - souvent crédités de découvertes changeant le monde -, ces espaces sont ouverts à des disciplines différentes, et promeuvent l'interaction vivante et l'imagination.

Les mégadonnées, clé d'un espace optimisé

Les entreprises novatrices comme WeWork, aux États-Unis, fournissent des bureaux « où et quand on en a besoin », permettant à des professionnels d'avoir l'occasion de faire partie d'un réseau organisé et de partager des outils intellectuels et physiques. Ils apportent aussi un argument financier solide - mis en évidence par l'estimation de WeWork, il s'élève à des milliards de dollars -, car ils peuvent maximiser leur bénéfice par mètre carré en négociant « un grand locataire pour beaucoup de petits ». On peut faire une analogie avec le secteur bancaire, qui prête longtemps avec des ressources réduites.

Pour optimiser la créativité, des fournisseurs d'espace de travail collaboratif (coworking) sont en train d'expérimenter également comment quantifier les interactions humaines. Et c'est là qu'ils peuvent avoir la plus grande influence sur la façon dont les bureaux sont finalement conçus. Comprendre comment la maind'oeuvre s'unit dans un environnement de travail flexible est déterminant pour concevoir et rendre opérationnels les bureaux de nouvelle génération. Les nouveaux outils numériques sont en train d'apparaître pour mesurer les rapports humains et le comportement des hommes et des femmes dans l'espace, et comment le format de l'environnement de travail contribue à la productivité et la créativité. L'analyse de données en temps réel, avec du mobilier connecté et des bâtiments numériques intégrés, en est à ses balbutiements : cette connaissance peut permettre la création de lieux de travail qui se développent de façon autonome, au fil du temps.

Partout dans l'histoire, les constructions ont été rigides et sans concessions, plutôt un corset qu'un maillot. Avec de meilleures données sur l'occupation de l'espace des bureaux, nous pourrions concevoir un environnement construit autrement, qui s'adapte aux humains, plutôt que l'inverse. Imaginez des pièces qui se mettent automatiquement en attente et économisent de l'énergie quand elles sont inoccupées - comme dans le nouvel espace de bureaux pour la Fondation Agnelli, à Turin (Italie), où nous avons travaillé. Plus généralement, les constructions peuvent opérer comme des systèmes dynamiques qui marchent et vivent de concert avec des humains.

Distance perdue et proximité retrouvée

La transformation de l'environnement de travail commence tout juste, mais elle pourrait avoir un impact majeur sur les architectes, les promoteurs, les entreprises et la société dans son ensemble dans les années à venir. Loin de faire des bureaux obsolètes - comme les pionniers numériques des années 1990 nous l'avaient assuré -, la technologie transformera et revitalisera l'espace de travail. Nous pourrions bientôt travailler d'une façon plus sociable et productive, et pas du sommet d'une montagne. «La mort de la distance» tant augurée pourrait bien basculer en « la naissance d'une nouvelle proximité ».

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LES AUTEURS

Carlo Ratti, architecte et ingénieur de formation, dirige le laboratoire Senseable City du MIT ainsi que l'agence Carlo Ratti Associati. Il préside le Conseil des villes futures du Forum économique mondial.

Matthew Claudel est chercheur au laboratoire Senseable City du MIT.

(Traduit par Carlos Moreno)

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Commentaires
a écrit le 29/04/2016 à 8:38 :
Le "travail de chez soi" n'est pas le phénomène le plus important. Le plus important c'est le "travail décentralisé". Dans chaque ville existeront des sites hébergeant des entreprises (ou des échelons décentralisés de grandes entreprises) et fournissant des moyens communs logistiques, RH, salles de téléprésence ou de coworking, etc..Le travail collaboratif se fera donc bien en virtuel mais entre plusieurs sites équipés pour cela. Il s'agira d'une prestation qui pourrait d'ailleurs être couplée à l'interim (fourniture de main d'œuvre in situ en CDI interimaire). L'entreprise numérique pourra distribuer les tâches d'un processus national aux endroits en France où se trouvent les personnes qualifiées pour les réaliser. La production physique n'échappe d'ailleurs pas à ce mouvement de décentralisation et de virtualisation associée avec les imprimantes 3D de plus en plus compétitives.
a écrit le 28/04/2016 à 16:28 :
Le teletravail ne s'appliquera qu'à certain type de métier et de classe sociale, les cadres en particuliers.Pour les autres ;cela restera identique à aujourd'hui, en particulier tout les métiers manuels ceux en horaire dit atypique ,etc..

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