L’Évangile selon Saint-Argent

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Michel Santi, économiste.
Michel Santi, économiste. (Crédits : DR)
OPINION. Effacer les dettes, un principe qui remonte à l'Antiquité, et qu'il est plus que temps de réintroduire dans nos sociétés modernes, même si c'est une notion qui les terrorise car elle leur est intellectuellement insupportable. Par Michel Santi, économiste (*).

C'est une histoire condamnée à se répéter indéfiniment car, depuis la nuit des temps, l'enrichissement des uns s'est toujours pratiqué au détriment des autres. Les inégalités sont souvent décrites par la classe aisée comme un effet collatéral inévitable, quasi-mécanique, de la prospérité et des innovations censées pourtant profiter à l'ensemble de la communauté. En réalité, ces progrès se matérialisent en comprimant mécaniquement les plus fragilisés de la société bien en-dessous du seuil de pauvreté.

De tous les leviers abondamment mis en œuvre ayant permis de gonfler à travers les âges la fortune de quelques-uns, la dette bénéficie d'une place de choix au
palmarès, car l'incapacité des débiteurs à pouvoir l'assumer fut effectivement - depuis l'Antiquité - prétexte à saisir leurs biens, leur habitation, leurs champs, et en finalité leur liberté ! David Graeber dans «Dette, 5.000 ans d'histoire» ne rappelle-t-il pas que le terme de «liberté» fut d'abord «amargi» en sumérien, signifiant «libéré de la dette» ?

La mise sous tutelle - voire sous esclavage pur et simple - de celles et ceux qui, tout au long de l'Histoire humaine, se sont avérés défaillants dans le remboursement de leur dette fut donc un des plus sûrs moyens pour d'autres de construire au long cours leurs richesses et de consolider leur pouvoir. Les États eux-mêmes durent régulièrement s'incliner - et pas que dans l'Histoire médiévale ! - face à ces créanciers ne voulant rien savoir qui ont donc forcé nombre de nations à privatiser leurs biens publics, à étouffer leurs citoyens sous la chape de plomb de l'austérité dont les effets combinés ont permis l'émergence de fortunes, de richesses et de pouvoirs privés sans commune mesure avec ce qui existait jusque-là. La masse de ces endettements conférant à quelques heureux élus pouvoir et richesse absolus atteint, aujourd'hui, des niveaux aberrants car la dette, dans son ensemble, croît bien plus rapidement que nos économies !

Dettes insoutenables: la solution existe depuis l'Antiquité

Il est donc temps de réintroduire une notion qui terrorise nos sociétés modernes car elle leur est intellectuellement insupportable. À cet égard et une fois de plus, l'Histoire des civilisations babylonienne, sumérienne, grecque, romaine et d'autres nous offre la solution: qui est que toutes les dettes ne seront pas payées. Des quatre annulations générales de dette sous le règne d'Hammourabi (1792, 1780, 1771 et 1762 av. J.-C.). De celles ayant même eu lieu six siècles avant Hammourabi dans la cité de Lagash (Sumer), de la trentaine d'annulations générales de dette en Mésopotamie entre 2400 et
1400 av. A la Pierre de Rosette elle-même découverte le 15 juillet 1799 à el-Rashid (Rosette) par un soldat de Napoléon lors de la campagne d'Egypte, qui comporte le même texte écrit en hiéroglyphes, en démotique (écriture cursive de l'égyptien) et en grec, ayant permis à Champollion de déchiffrer un décret du 27 mars 196 av. J.-C. du pharaon Ptolémée V annonçant une amnistie pour les débiteurs et les prisonniers. Au leitmotiv de justice sociale, particulièrement sous la forme de la remise des dettes qui
enchaînent les pauvres aux riches, revenant toujours dans l'Histoire du judaïsme, proclamant l'annulation des dettes des Juifs endettés à l'égard de leurs riches compatriotes. Ainsi, peut-on lire dans le Deutéronome, alinéa 15 : «Tous les sept ans, tu feras relâche. Et voici comment s'observera le relâche. Quand on aura publié le relâche en l'honneur de l'Eternel, tout créancier qui aura fait un prêt à son prochain se relâchera de son droit, il ne pressera pas son prochain et son frère pour le paiement de sa dette...»

Ces proclamations et jubilés permirent de soulager des populations, tout en autorisant les princes régnants à raffermir leur position face aux oligarques créanciers de l'époque qui s'opposaient par tous les moyens à l'effacement périodique des dettes les empêchant de s'enrichir davantage.

L'Évangile de Luc décrit bien Jésus revenant à Nazareth ouvrant le Grand Rouleau d'Isaïe au verset 61 et annonçant un nouveau Jubilé en faveur des pauvres, au grand dam des Pharisiens détenteurs du pouvoir financier à l'époque. Comment se fait-il que la plupart des paraboles de Jésus qui concernaient les dettes ne soient plus enseignées aujourd'hui, quand elles n'ont pas purement et simplement été supprimées ! Comme la très importante prière du Notre père elle-même expurgée du terme de «dette» remplacé par «péché».

Dans notre contexte actuel où la quasi-totalité des dettes est due à moins de 1% de la population mondiale, il n'est effectivement pas étonnant que les épisodes cruciaux d'effacement des dettes ayant jalonné l'histoire humaine soient évacués, reniés, volontairement zapés, car il n'est évidemment pas dans l'intérêt des oligarques de supprimer les dettes des étudiants, d'alléger les faillites personnelles, d'admettre la restructuration de certaines dettes souveraines... Le capitalisme, c'est entendu, ne peut
prospérer sans appât du gain. Il va cependant droit vers son auto-destruction et vers son implosion s'il exige 99% de la société comme victimes sacrificielles.

___

(*) Michel Santi est macro économiste, spécialiste des marchés financiers et des banques centrales. Il est fondateur et directeur général d'Art Trading & Finance.

Il vient de publier «Fauteuil 37» préfacé par Edgar Morin

Sa page Facebook et son fil Twitter.

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Commentaires
a écrit le 03/12/2019 à 23:00 :
La fin justifie les moyens •
Sans foi et ni loi jusqu’à ce que ...
un mur «  non prévu ( 0h la la , même imprévisible par l’IA »
>>>>>>>>>>>>>Stoppe leur course...
Et la vie continue....pour «  les autres »•
a écrit le 03/12/2019 à 10:08 :
"L'enrichissement des uns s'est toujours pratiqué au détriment des autres",
Voila qui seme le doute sur tout le reste de l'article. Le cote peremptoire de cette affirmation nous pousse a tourner la page et a passer a un autre article de presse.
a écrit le 02/12/2019 à 23:23 :
Voilà qui tombe bien à propos. Je vais faire une demande de prêt à l'auteur de cet article. Il ne suffit pas de théoriser, passons aux travaux pratiques.
a écrit le 02/12/2019 à 17:22 :
J'avoue ne pas connaitre qui détient les dettes publiques, mais ce ne sont certainement pas les 1%.. Beaucoup de fonds de retraite détiennent des dettes publiques, sans compter les sociétés d'assurances etc.. et derrière ces organisations, il y a de très nombreuses petites gens pour qui le non-remboursement serait létale. Bien sûr, certains gros patrimoines perdraient beaucoup, mais quel gros patrimoine a 100% de ses actifs dans de la dette publique? Et ensuite, celui qui envisage ne pas rembourser devrait songer à l'impossibilité dans laquelle il se trouverait pour emprunter.. Combien la France emprunte-t-elle chaque année: 100 milliards? Revenons donc sur terre, et réalisons que tout défaut sur la dette publique, ou des taux d'intérêt trop bas, voire négatifs, se traduit par des bulles sur les autres actifs, la bourse et l'immobilier, dont profitent évidemment les plus nantis: fausse bonne idée M.Santi!
a écrit le 02/12/2019 à 15:59 :
whaou, parler de l'antiquite pour dire ce qu'il faut faire en 2020, c'est ose!
moi j'ai encore plus efficace!
on sait depuis l'antiquite que chaque fois qu'il y a des guerres, il y a des morts, des epidemies, de la famine, etc
voila la solution!
une troisieme guerre mondiale, nucleaire, qui mettrait tout au tas! plus d'emploi, y en n'aurait plus et d'ailleurs plus personne dans ces tranches d'age concernees et mortes au combat!
plus de pbs de retraite car les vieux ne survivraient pas a la famine!
plus de pb e secu, car les vieux qui coutent en medecine seraient morts!
et avec tous ces morts qui ne consomment plus, plus de rechauffement climatique!
le jackpot quoi!
ok sinon, 1% de la population a des creances qu'on peut annuler? regarder de quoi c'est constitue, vous allez dechante
maintenant petit cours de maths (ok ok, je sais que les socialistes voulaient interdire au enfants de lire et compter car ca stigmatise, mais vu votre age, vous savez encore...)
l'europe represente 400 millions de la population, soit 4 ou 5% du total ;prenons 1/4 des europeens, et ruinons les, ca fera le 1% a ruiner
il suffit de ruiner tous les europeens faisant partie des 25% qui gagnent le plus, et le pb est regle ( avec un salaire median a 4000 euros par famille, disons qu'a 6000 euros par mois ca peut le faire)......je ne suis pas sur que les 25% de francais concernes soient contents d'un raccourci intellectuel aussi rapide
euh, sinon, l'incurie des politiciens qui rasent gratuits en creant de la dette qu'ils refilent, faudrait y songer.....
quand on voit que krugman propose de creer des trous pour les reboucher car ca cree de l'emploi keynesien ( en agissant sur G, s'entend) , on se dit qu'on se demande comment est attribue le prix nobel...
Réponse de le 02/12/2019 à 19:24 :
merci d'avoir compris qu'il s'agissait de syllogismes!
l'economie est une science... molle
donc ca n'est pas une science, c'est un art, qui melange bcp de choses, et ou quand on fait n'importe quoi on devient n'importe qui ( comme disent certains youtubers)
les totalitaristes arrivent avec des idees a la con, et on sait ou ca va....
les petits hitlers commencent a emerger, en face de leurs amis staliniens, alors vaut mieux rester un peu modere et liberal, que d'aller au tas...les tetes qui finissent sur les piques sont rarement celles qu'on croit, ou quon fait croire au vulgus pecus
le venezuela est le dernier exemple en date, execution d'indiens pemons en tete.........paix a l'ame de la foret
Réponse de le 03/12/2019 à 12:19 :
@churchill
Votre antisocialisme est tellement primaire
qu'il en devient ridicule.
a écrit le 02/12/2019 à 14:47 :
Merci beaucoup pour cet enrichissant recul que je vais de ce pas compléter, 1789 aura été une révolution de la bourgeoisie qui a équipé le peuple afin qu'il renverse l'aristocratie, la bourgeoisie devenait de plus en plus riches mais comme l’aristocratie faisait les Lois, par ce biais elle empêchait la bourgeoisie de régner et de ce fait, manipulant les foules, delà, elle a fini par faire renverser l'aristocratie.

De ce fait ceux qui s'engraissent avec les dettes n'ont plus aucune limite et ça se voit, tombant dans la dérive que redoutait Nietzsche, à savoir toujours plus posséder pour pouvoir encore plus posséder, c'est le danger de la fortune, c'est le phénomène que décrit cet incroyable auteur dans cette analyse que la dérive a amplifié jusqu'à s'aliéner.

L'aristocratie était en déclin mais avait l'avantage de cultiver des passions multiples, comme le courage, le travail, l'honneur, le respect au sein de sa propre caste, lui permettant de ne pas trop tenir compte de l'argent et c'est bien cela qui l'a faite tomber au final, nous permettant d'avoir une classe dirigeante certes en déclin mais non pas complètement stupide or la bourgeoisie elle n'a qu'une seule volonté, acquérir toujours plus, toujours plus vite et alors qu'ils menacent même la vie sur terre, dorénavant trop aliénés pour penser ils veulent encore plus amplifier leur pathologique cupidité car tout simplement intellectuellement incapables de faire autre chose.

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