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L’Évangile selon Saint-Argent

Photo de Michel Santi

Michel Santi

Publié le 02 décembre 2019 à 12:39 - Mis à jour le 02 décembre 2019 à 12:39

Michel Santi, économiste.

Michel Santi, économiste.

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OPINION. Effacer les dettes, un principe qui remonte à l'Antiquité, et qu'il est plus que temps de réintroduire dans nos sociétés modernes, même si c'est une notion qui les terrorise car elle leur est intellectuellement insupportable. Par Michel Santi, économiste (*).

C'est une histoire condamnée à se répéter indéfiniment car, depuis la nuit des temps, l'enrichissement des uns s'est toujours pratiqué au détriment des autres. Les inégalités sont souvent décrites par la classe aisée comme un effet collatéral inévitable, quasi-mécanique, de la prospérité et des innovations censées pourtant profiter à l'ensemble de la communauté. En réalité, ces progrès se matérialisent en comprimant mécaniquement les plus fragilisés de la société bien en-dessous du seuil de pauvreté.

De tous les leviers abondamment mis en œuvre ayant permis de gonfler à travers les âges la fortune de quelques-uns, la dette bénéficie d'une place de choix au
palmarès, car l'incapacité des débiteurs à pouvoir l'assumer fut effectivement - depuis l'Antiquité - prétexte à saisir leurs biens, leur habitation, leurs champs, et en finalité leur liberté ! David Graeber dans «Dette, 5.000 ans d'histoire» ne rappelle-t-il pas que le terme de «liberté» fut d'abord «amargi» en sumérien, signifiant «libéré de la dette» ?

La mise sous tutelle - voire sous esclavage pur et simple - de celles et ceux qui, tout au long de l'Histoire humaine, se sont avérés défaillants dans le remboursement de leur dette fut donc un des plus sûrs moyens pour d'autres de construire au long cours leurs richesses et de consolider leur pouvoir. Les États eux-mêmes durent régulièrement s'incliner - et pas que dans l'Histoire médiévale ! - face à ces créanciers ne voulant rien savoir qui ont donc forcé nombre de nations à privatiser leurs biens publics, à étouffer leurs citoyens sous la chape de plomb de l'austérité dont les effets combinés ont permis l'émergence de fortunes, de richesses et de pouvoirs privés sans commune mesure avec ce qui existait jusque-là. La masse de ces endettements conférant à quelques heureux élus pouvoir et richesse absolus atteint, aujourd'hui, des niveaux aberrants car la dette, dans son ensemble, croît bien plus rapidement que nos économies !

Dettes insoutenables: la solution existe depuis l'Antiquité

Il est donc temps de réintroduire une notion qui terrorise nos sociétés modernes car elle leur est intellectuellement insupportable. À cet égard et une fois de plus, l'Histoire des civilisations babylonienne, sumérienne, grecque, romaine et d'autres nous offre la solution: qui est que toutes les dettes ne seront pas payées. Des quatre annulations générales de dette sous le règne d'Hammourabi (1792, 1780, 1771 et 1762 av. J.-C.). De celles ayant même eu lieu six siècles avant Hammourabi dans la cité de Lagash (Sumer), de la trentaine d'annulations générales de dette en Mésopotamie entre 2400 et
1400 av. A la Pierre de Rosette elle-même découverte le 15 juillet 1799 à el-Rashid (Rosette) par un soldat de Napoléon lors de la campagne d'Egypte, qui comporte le même texte écrit en hiéroglyphes, en démotique (écriture cursive de l'égyptien) et en grec, ayant permis à Champollion de déchiffrer un décret du 27 mars 196 av. J.-C. du pharaon Ptolémée V annonçant une amnistie pour les débiteurs et les prisonniers. Au leitmotiv de justice sociale, particulièrement sous la forme de la remise des dettes qui
enchaînent les pauvres aux riches, revenant toujours dans l'Histoire du judaïsme, proclamant l'annulation des dettes des Juifs endettés à l'égard de leurs riches compatriotes. Ainsi, peut-on lire dans le Deutéronome, alinéa 15 : «Tous les sept ans, tu feras relâche. Et voici comment s'observera le relâche. Quand on aura publié le relâche en l'honneur de l'Eternel, tout créancier qui aura fait un prêt à son prochain se relâchera de son droit, il ne pressera pas son prochain et son frère pour le paiement de sa dette...»

Ces proclamations et jubilés permirent de soulager des populations, tout en autorisant les princes régnants à raffermir leur position face aux oligarques créanciers de l'époque qui s'opposaient par tous les moyens à l'effacement périodique des dettes les empêchant de s'enrichir davantage.

L'Évangile de Luc décrit bien Jésus revenant à Nazareth ouvrant le Grand Rouleau d'Isaïe au verset 61 et annonçant un nouveau Jubilé en faveur des pauvres, au grand dam des Pharisiens détenteurs du pouvoir financier à l'époque. Comment se fait-il que la plupart des paraboles de Jésus qui concernaient les dettes ne soient plus enseignées aujourd'hui, quand elles n'ont pas purement et simplement été supprimées ! Comme la très importante prière du Notre père elle-même expurgée du terme de «dette» remplacé par «péché».

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Dans notre contexte actuel où la quasi-totalité des dettes est due à moins de 1% de la population mondiale, il n'est effectivement pas étonnant que les épisodes cruciaux d'effacement des dettes ayant jalonné l'histoire humaine soient évacués, reniés, volontairement zapés, car il n'est évidemment pas dans l'intérêt des oligarques de supprimer les dettes des étudiants, d'alléger les faillites personnelles, d'admettre la restructuration de certaines dettes souveraines... Le capitalisme, c'est entendu, ne peut
prospérer sans appât du gain. Il va cependant droit vers son auto-destruction et vers son implosion s'il exige 99% de la société comme victimes sacrificielles.

___

(*) Michel Santi est macro économiste, spécialiste des marchés financiers et des banques centrales. Il est fondateur et directeur général d'Art Trading & Finance.

Il vient de publier «Fauteuil 37» préfacé par Edgar Morin

Sa page Facebook et son fil Twitter.

Michel Santi

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