« L'idéologie "Silicon Valley" est responsable de l'accroissement de la journée de travail »

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Tom Hodgkinson, journaliste et essayiste britannique.
Tom Hodgkinson, journaliste et essayiste britannique. (Crédits : Chris Floyd/The Idler)
LA CHRONIQUE DES LIVRES ET DES IDÉES. Après le succès remporté en 2017 par "L'art d'être libre", voici traduit le premier ouvrage du journaliste britannique Tom Hodgkinson "L'art d'être oisif" (*). Ce bestseller, écrit il y a plus de 15 ans, s'inscrit dans une longue tradition littéraire où l'on compte Oscar Wilde, Bertrand Russell, Robert L. Stevenson, Paul Lafargue ou Samuel Johnson, célèbre pour sa biographie de James Boswell, mais moins connu pour avoir été l'éditeur au XVIIIe siècle de revues aux titres évocateurs : "Le Flâneur" et "Le Paresseux". Occasion de rencontrer l'auteur.

Tom Hodgkinson était de passage à Paris en octobre pour présenter son livre vantant l'oisiveté. L'auteur est à l'image de ses livres, jovial et volubile, curieux de tout et plein d'humour, il parle de l'actualité ou du Moyen Âge avec un sens très pratique, comme un David Hume qui aurait fréquenté la scène punk plutôt que les salons français du XVIIIe siècle !

LA TRIBUNE - Votre livre "L'art d'être oisif" qui vient de paraître en français a été rédigé il y a plus de 15 ans. Écririez-vous le même livre aujourd'hui ?

TOM HODGKINSON - Non, car il y eu plusieurs changements. Le premier est l'accroissement de la journée de travail. C'est principalement dû à ce que j'appelle l'idéologie "Silicon Valley". Là-bas, les entreprises qui revendiquent une culture libertarienne ont développé un modèle que l'on appelle la "gig economy", basée sur les plateformes d'échanges. Uber ou Deliveroo en sont des exemples, avec des chauffeurs et des livreurs travaillant entre 14 heures à 16 heures par jour, mal payés, subissant de mauvaises conditions de travail. Même leurs dirigeants travaillent 24 heures sur 24, 7 jours sur 7. Regardez l'exemple récent du "burn out" d'Elon Musk. C'est une régression. Depuis le XIXe siècle, les syndicats avaient lutté pour réduire le temps de travail des hommes mais aussi des femmes et des enfants qui, à l'époque, devaient trimer plus de 14 heures. Ce modèle de la Silicon Valley est une régression.

Autre phénomène, c'est la place prise dans nos vies par l'omniprésence de nos appareils numériques. Avant l'avènement du smartphone, nous quittions notre travail et nous n'y pensions plus jusqu'au lendemain. Aujourd'hui, nous travaillons durant les périodes où nous sommes censés ne pas le faire comme le soir ou le week-end. Et cela parce que nous apprécions de pouvoir consulter nos emails à tout moment grâce ces technologies addictives. Un bon exemple est celui de Fiverr, une plateforme numérique dédiée aux travailleurs indépendants. J'y ai vu la photo d'une jeune fille qui disait : "Dormir n'est pas une option" car il faut être sans arrêt productif.

Est-ce irréversible ?

Non, le thème du temps de travail est toujours d'actualité. En France, la durée hebdomadaire reste légalement fixée à 35 heures. Mais aujourd'hui nous avons besoin d'en faire un argument politique. Or, certains préfèrent militer en faveur d'un revenu de base universel. Mais je suis sceptique sur une telle mesure car elle vous infantilise en vous faisant dépendre entièrement de l'État, ne serait-ce que pour vous nourrir.

Contrairement à Adam Smith, vous êtes opposé à la division du travail ?

Le problème c'est quand la tâche est répétitive et génère de l'ennui, comme l'avait bien vu Charlie Chaplin dans son film "Les Temps modernes". En revanche, un travail dont on retire du plaisir a potentiellement un avantage économique. Dans mon livre, je fais référence au mouvement Arts & Crafts créé par William Morris dans les années 1880. Ses membres refusaient la production industrielle et la division du travail. Leur produits, faits entièrement à la main, étaient conçus et fabriqués en un seul lieu. Certes, Morris était riche, ayant hérité de ses parents financiers, mais il a fait œuvre d'innovation en matière d'arts décoratifs.

La lutte contre le travail répétitif n'est-il pas aussi une question d'éducation ?

Oui, aujourd'hui la publicité influence en partie l'éducation, notamment à travers la télévision. Si je suis assis dans mon atelier en train de fabriquer des chaussures, je suis concentré sur ce que je crée. Mais, on peut remédier à cela en s'éduquant par la lecture de livres ou de revues qui parlent, par exemple, du travail artisanal.

Dans cette optique, que pensez-vous du succès du mouvement "slowfood" né en Italie ?

Oui, ils sont brillants et bien organisés pour résister au modèle "Starbucks" ! Cela ressemble au mouvement des guildes du Moyen Âge. Un autre bon exemple de résistance est celui du prix unique du livre imposé par la loi en France. Mon livre coûte ici 22 euros, au Royaume Uni où le prix est libre, il faudrait payer 40 livres. Or, un géant comme Amazon peut commander un stock de 1.000 exemplaires et pratiquer un rabais massif. Il est impossible de le concurrencer. Il est donc important de pouvoir fixer un prix qui profite à l'ensemble de la filière. Ces géants du net peuvent perdre de l'argent durant des années en imposant des tarifs bas. L'efficience de leur modèle économique dépend de la technologie numérique, mais il n'est pas très sophistiqué, il consiste à détruire la concurrence pour imposer ses prix. C'est la logique du "The winner take all".

C'est Internet qui permet cela ?

Oui, et c'est un important changement. Quand j'ai découvert Internet, peu après avoir lancé mon magazine, j'ai trouvé cela extraordinairement prometteur pour vivre réellement l'anarchie, puisque tout le monde était à égalité et libre grâce à ce réseau puissant. Or, c'est tout le contraire qui est arrivé, le réseau est devenu monopoliste...

Vos livres développent également une interprétation historique de l'Occident. Selon vous, la fin du Moyen Âge et le développement de la révolution industrielle au XIXe siècle ont modifié en profondeur notre culture...

Pour comprendre cela, il faut revenir au monde antique. La société grecque n'était pas parfaite, les femmes et les esclaves n'avaient pas le droit de vote. Mais pour les hommes libres, les citoyens, elle était vraiment démocratique. Evidemment, ce n'était pas une politique progressiste, même si les esclaves étaient des serviteurs qui pouvaient être enseignants ou écrivains. Et la possibilité d'être affranchi et devenir libre existait. Or, c'est au sein d'une telle société qu'est née la philosophie, comme le montre le questionnement critique de Socrate que décrit Platon dans son dialogue "Le Banquet", où l'on ne fait pas que boire et manger mais on s'interroge sur ce qu'est l'amour. Tous ces philosophes comme Aristote, Diogène, les Stoïciens, Epicure ne se focalisaient pas sur le travail. Leur but dans la vie consistait à devenir philosophe, et ils y consacraient du temps. En grec, le loisir se dit "schole", ce qui a donné en anglais "school", l'école, qui est le lieu où le temps est consacré à s'instruire.

Un autre exemple intéressant est celui de Jésus Christ qui jusqu'à son apparence ressemblait aux Grecs avec sa barbe et ses longs cheveux. Comme Socrate, il ne travaillait pas, n'a rien écrit, et a été condamné et mis à mort par l'État pour avoir enseigné à se questionner. On retrouve au Moyen Âge ce type de culture, notamment dans l'œuvre du théologien italien Thomas d'Aquin qui s'est autant inspiré de l'enseignement d'Aristote que de celui de Jésus Christ. Sa philosophie qui a eu une grande influence sur la société médiévale proscrit l'usure, prône un contrôle du temps hebdomadaire de travail et l'octroi de nombreux jours de congés pour se divertir et apprendre. Et dans l'ensemble, c'était un système pacifique, comme l'a décrit l'historien français Jacques Le Goff. La vie ne se focalisait pas sur le travail.

Vous fêtez cette année le 25e anniversaire de votre magazine, "The Idler", pourquoi l'avoir créé ?

Je ne pouvais pas vivre uniquement de mes livres et de mes articles. Écrire un livre est un travail qui prend toute la journée. C'est la raison pour laquelle nous avons lancé, ma femme, Victoria Hull, et moi, d'autres activités en revenant à Londres après avoir vécu à la campagne. Nous avons deux locaux, l'un pour notre Académie dont s'occupe ma femme qui donne des cours en ligne et organise des événements. Et l'autre, dont je m'occupe, est consacré à la production du magazine publié six fois par an. Il me cause beaucoup de soucis et de manque de sommeil. Mais cela reste un travail intéressant et agréable. Nous comptons aujourd'hui 3.000 abonnés et nous visons les 4.000 d'ici un an et 10.000 d'ici deux ans. Je suis devenu un véritable chef d'entreprise !

C'est donc une success-story?

Presque, presque...

 Propos recueillis par Robert Jules

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Comment éviter de perdre sa vie à la gagner

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"L'art d'être oisif" (éditions Les liens qui libèrent) de Tom Hodgkinson se découpe en chapitres qui rythment heure par heure l'organisation d'une journée de travail type que l'auteur s'emploie joyeusement à subvertir et à miner. Ainsi, dès que le réveil sonne - objet à bannir -, il ne faut surtout pas se lever mais traîner au lit, savourer ce moment de somnolence entre sommeil et veille, propice à l'émergence d'idées qui vont nous rendre créatifs.

Critiquant le mode de vie imposé selon lui par l'émergence du protestantisme au XVe siècle et de la société industrielle au XIXe siècle, Hodgkinson montre que l'oisif est plus efficace que l'employé modèle. « Pour paresser, il faut de l'organisation, de la détermination, de la confiance et de l'audace », assure-t-il, car il faut savoir tirer profit des bienfaits du sommeil, en particulier de la sieste, de l'heure du thé, du temps pris à déjeuner, de la conversation - véritable art que nous avons perdu -, de la fête, de la rêverie ou encore de la méditation.

Plus inattendu en notre époque hygiéniste, la boisson, le sexe et le tabac, sont des stimulants prisés par l'oisif qui apprécie le temps comme intensité - par exemple quand nous disons « je n'ai pas vu passer le temps » - et non comme temps-espace que nous subissons, car mesuré en heures, journées, années...

Reprendre le contrôle de sa vie

« Subir » est bien le problème, car l'oisif, mal vu pour cela, entend bien reprendre le contrôle de sa vie « confisquée par ceux qui ont argent et pouvoir ». Hodgkinson qui se dit anarchiste entend « résister à la doctrine du travail acharné qui, comme le disait Nietzsche est la doctrine de l'esclave ».

Car malgré le progrès technique, nous avons développé un tel culte du travail qu'il est devenu un marqueur social. C'est une illusion selon Tom Hodgkinson pour qui : « L'idée que le "travail" puisse être la réponse à tous nos soucis, individuels et sociaux, est un des mythes les plus pernicieux de la société moderne ».

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(*) Tom Hodgkinson "L'art d'être oisif", traduit par Corine Smith, éditions Les Liens qui Libèrent, 334 pages, 22 euros.

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