La théorie monétaire du bonheur

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Michel Santi.
Michel Santi. (Crédits : DR)
OPINION. Les crises successives sont venues rappeler à nos dirigeants politiques et nos penseurs économiques que nos modèles économiques tendent à oublier la variable des endettements en dépit du rôle prépondérant et actif qu'elle y joue. Par Michel Santi, économiste (*).

Un État qui met son système monétaire au service de ses citoyens et de ses
entreprises considère l'argent comme un instrument favorisant leur
prospérité. En l'absence de cette détermination, l'action de l'État est
inefficace ou ne l'est que pour une minorité. Ce qui dégénère en «pauvreté
au milieu d'abondance», pour reprendre les termes de Keynes, qui illustrait
parfaitement son propos en décrivant un contexte «où les maisons viennent à
manquer mais où nul ne peut habiter dans celles qui existent par manque de
moyens» ! L'État doit donc mettre l'ensemble de ses ressources au service de
la nation.

Aucun obstacle ni aucune limite

À cet effet, les déficits publics ne doivent rencontrer aucun
obstacle ni aucune limite, si ce n'est l'accomplissement de la raison même
d'exister d'un État, à savoir le rétablissement du plein emploi. Il existe
un système permettant de restaurer et de réconcilier ces deux composantes
fondamentales, en apparence antinomiques, de notre vie économique. Il manque
en revanche la volonté et le courage politiques pour le mettre en place.

Les crises successives ont mis en évidence les déficiences de nos modèles
économiques où la variable des endettements est étrangement absente en dépit
du rôle prépondérant et actif qu'elle y joue. Notre système économique
actuel prend naturellement en compte les variables des prix et des salaires.
Il est en outre déterminé par la banque centrale qui, à travers son
instrument traditionnel de contrôle du taux d'intérêt, dispose d'un
formidable levier à même de doser notre prospérité.

En retard d'une globalisation

Pour autant, l'ingrédient essentiel de la dette semble cruellement faire défaut à nos
modèles économiques actuels où nul n'a encore eu le cran d'intégrer la
variable du crédit. La corporation des économistes, et avec elle les agences
de notation qui parasitent le système, sont ainsi en retard d'une
globalisation et semblent restées au stade antérieur des économies fermées
où toutes les dettes devaient forcément être contrebalancées par des
créances aux montants équivalents. Comme nos modèles économiques n'intègrent
pas la dette, ils passent forcément sous silence ses effets. Notre stabilité
et notre prospérité financières dépendent néanmoins tout autant de la
politique monétaire (c'est-à-dire de la fixation des taux d'intérêt) que des
outils et des leviers non conventionnels (comme les injections de liquidités
et donc les dettes).

Pourtant, nos dirigeants politiques et nos penseurs
économiques se cantonnent aux considérations académiques où la composante
des déficits est totalement exclue. La balance des mesures et des approches
est ainsi biaisée d'emblée et les déséquilibres se retrouvent donc
systématiquement accentués par des décisions et des postures qui écartent
d'un revers de main les effets (souvent bienfaisants) de la dette. Les
banques centrales, les ministères des Finances et du Budget, les organes de
régulation comme les milieux universitaires et de recherche académique
doivent donc comprendre et intégrer la fonction active (et souvent «
lissante ») de la dette dans le réseau économique.

Notre contexte économique ne pouvant précisément plus être défini comme un
circuit (par définition fermé), une profonde remise en perspective s'impose
à la lueur de ces questions : Quelle est la nature de nos endettements et
comment se déclinent-ils entre dettes privées, dettes des entreprises et
dettes publiques ? Quand la dette devient-elle excessive ? À partir de quel
niveau d'investissement la croissance économique d'un pays est-elle
redevable aux fonds étrangers ? Les crédits et les émissions obligataires
sont-ils les seuls mécanismes permettant de redistribuer les ressources ?
Pourquoi les risques ne sont-ils pas plus équitablement répartis entre les
diverses parties prenantes ? N'est-il pas logique que les pourvoyeurs de
crédits endossent un certain risque de non-remboursement de leurs créances
pour prix de l'intérêt facturé ?

Les réponses à ces interrogations devront en outre nécessairement
s'articuler autour d'un certain nombre d'évidences trop souvent niées par la
profession des économistes comme par la classe dirigeante. En effet, le
recours à l'emprunt permet aux ménages et aux individus de stabiliser leur
consommation et leur vie quotidienne dans un contexte où leurs revenus sont
fluctuants, voire incertains par temps de crise. De même qu'il autorise les
entreprises confrontées à un chiffre d'affaires erratique à réguler leurs
investissements et leur production. Le crédit permet enfin à l'État de
procéder à ses dépenses publiques sans trop taxer ses citoyens tout en lui
offrant des leviers précieux pour relancer des pans entiers de son économie.
Enfin, la dette publique offre de la liquidité aux agents économiques en
mettant en quelques sorte de l'huile dans leurs rouages avec, à la clé, des
retombées forcément positives sur l'investissement privé et des entreprises.
Le train de vie du citoyen et l'amélioration des conditions économiques sont
donc étroitement corrélés aux dettes de son État, car la volatilité et les
incertitudes macroéconomiques se retrouveraient exacerbées par le refus de
faire appel au crédit en quantités suffisantes. Bref, sans déficits publics,
pas de croissance !

Car c'est la dette qui aura permis à nos sociétés de se moderniser, de se
construire, de s'enrichir et de garder confiance en des jours meilleurs.
Notre confort matériel, l'évolution de nos mentalités et même
l'épanouissement de nos démocraties sont en effet redevables à cette
capacité de contracter des dettes, et à cette volonté et à cette capacité de
vivre, en tout cas partiellement, sur le crédit. Sans dettes et sans la
courroie de transmission des outils financiers, nous serions toujours
pauvres, notre Occident n'aurait pu jouer son rôle de locomotive de la
croissance et du modernisme mondiaux, le citoyen de base n'aurait
certainement pas pu consommer, devenir propriétaire de son logement ou
simplement s'acheter son téléphone portable, et les entreprises n'auraient
pu investir et se développer...

Les Etats souverains - c'est-à-dire ceux qui émettent leur propre monnaie
hors de toute indexation - devraient apprendre à aimer, à tout le moins à
apprivoiser, leurs déficits publics. Car une nation qui contrôle sa monnaie
est à même de relancer sa croissance et de soutenir son emploi grâce au
levier de la dépense publique et, ce, sans risquer le défaut de paiement.
L'argent n'est qu'un préalable, un simple moyen, un banal instrument qu'un
Etat responsable se doit de mettre au service de la mobilisation de toutes
les ressources nationales afin d'assurer plein emploi, soutien aux
entreprises en difficultés et autres services publics vitaux.

_________

(*) Michel Santi est macro économiste, spécialiste des marchés financiers et des banques centrales. Il est fondateur et directeur général d'Art Trading & Finance.
Il vient de publier «Fauteuil 37» préfacé par Edgar Morin
Sa page Facebook et son fil Twitter.

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Commentaires
a écrit le 29/04/2020 à 21:33 :
La monnaie n'est qu'un moyen mais d'autre ont n'en fait un but et, partent de ce principe pour échafauder des théories!
a écrit le 29/04/2020 à 10:42 :
La monnaie n'est qu'un moyen mais d'autre on en fait un but et partent de ce principe pour échafaudé des théories!
a écrit le 28/04/2020 à 11:30 :
Dans un monde parfait on n aurait pas besoin de recettes ou d’idéologies pour améliorer la vie des gens, c est donc un non sens que de croire que la raison et le bien commun sont les moteurs uniques de l individu. Le capitalisme est le meilleur des systèmes car il épouse parfaitement la nature humaine, égoïste et intéressée.
a écrit le 28/04/2020 à 10:29 :
Pour les béotiens et même les autres deux petits Documentaires à regarder pour comprendre le monde autour de nous : "Noires finances" et "Le bal des vautours"... 1929, 2008.. 2020, Etc. Il faudrait arriver à une situation ou possédants et possédés marchent la main dans la main même si il y aura toujours des pauvres et toujours de riches - Régulons et là est le rôle des politiques..
a écrit le 28/04/2020 à 10:28 :
"On" nous dit que la dette est insoutenable, qu'elle ruine le futur des nos enfants. J'en doute, pour la bonne raison que les prêteurs ont bien besoin de placer leur argent ( qui est d'ailleurs celui qui leur a été confié en majorité par les épargnants). Ils ne peuvent pas se passer de la sécurité qu'offre un placement dans de la dette souveraine. La sécurité est aussi à un autre niveau, sans financement des États, pas où peu d'État, donc pas de sécurité civile, pas de stabilité économique, pas de collecte d'impôt, corruption massive. Mauvais pour les affaires. Les dettes souveraines seront ad vitam reportées parce qu'elles sont essentielles au fonctionnement des États et de leurs économies.
a écrit le 28/04/2020 à 10:28 :
On ne peut que le répéter; la monnaie n'est qu'un instrument d'échange que certain valorise par la thésaurisation en freinant sa circulation! L'endettement n'est que la contrepartie de cette méfiance qui pousse a l'épargne! Lui donner comme rôle de créer des emplois c'est confondre les causes et les conséquences! La monnaie n'est qu'un moyen et non un but!
a écrit le 27/04/2020 à 19:20 :
On ne peut que le répèter; la monnaie n'est qu'un instrument d'échange que certain valorise par la thésaurisation en freinant sa circulation! L'endettement n'est que la contrepartie de cette méfiance qui pousse a l'épargne! Leur donner comme rôle de créer des emplois c'est confondre les causes et les conséquences! La monnaie n'est qu'un moyen et non un but!
a écrit le 27/04/2020 à 18:13 :
Le système existe par des globalisations mais ce sont des globalisations -clans ( par groupes )
Chaque gouvernement a son électorat et ses conseillers , ils se servent en premier et pour le reste «  c’est de la poudre aux yeux provisoire «  heureusement qu’ils ont les outils juridiques pour danser «  sur les frontières « entre l’acceptable et l’inacceptable.
L’économie est une vision unique à chaque individu, n’est ce pas ?
Nous nous construisons des idéaux qui meurent comme les vagues ...en application... sur le terrain ... de la réalité de nos actions
( nos projets )
Il y a quand même une différence de vision entre le fait : d’être capitaliste ou minimaliste .
a écrit le 27/04/2020 à 13:54 :
Il y a peu á objecter sur l'article si ce n'est que c'est un article sur ce qui serait bien dan le meilleur des mondes.
"Un État qui met son système monétaire au service de ses citoyens et de ses
entreprises considère l'argent comme un instrument favorisant leur
prospérité"
Le problème est que les analystes politiques montrent que l'état méne un politique en faveur des plus riches qui parviennent à le capturer et ainsi à détourner le bénefice de son action pour privatiser les profits et socialiser les pertes.
La gloutonnerie de notre classe oligarchique emméne l'occident sur la voie de la décadence.
a écrit le 27/04/2020 à 12:51 :
C'est un article éclairé et je ne retirerai rien, ce sont les bonnes questions à se poser maintenant, cela complète l'article d'une femme ancienne banquière représentante d'une association qui a dressé un billan exact de la situation financière dans notre pays et expliquait qu'il ne faudrait recomencer sur des bases vérolées (article d'y a quelques jour sur la tribune). L' on reprend confiance dans l'économie quand les bases sont saines , heureusement il y a encore des gens merveilleux capables de réfléchir intelligemment .
a écrit le 27/04/2020 à 11:38 :
Il suffit que le déficit public ne rencontre aucune limite pour que tout aille pour le mieux dans le meilleur des monde possible.
Malheureusement, M. Santi, l'économie est un peu plus complexe que ça.

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