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La vérité sur l'euro en France (2/3)

Eric Dor

Publié le 26 avril 2017 à 14:34 - Mis à jour le 26 avril 2017 à 15:20

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Quels ont été les effets du passage à l'euro pour l'économie française? L'euro est-i responsable de la désindustrialisation? Deuxième volet d'un texte d'Eric Dor, directeur des études économiques, IESEG School of Management, Université catholique de Lille.

Pourquoi l'euro reste-t-il si populaire alors que le bilan économique de l'union monétaire est mitigé ?

Comme cela a déjà été expliqué ci-dessus, le grand public se concentre essentiellement sur la stabilité des prix et du taux de change. Les autres problèmes liés à l'union monétaire sont trop complexes pour qu'ils puissent réellement affecter la perception que les gens ont de l'euro. C'est par exemple le cas de la perte du levier de la dépréciation monétaire pour corriger une compétitivité dégradée par rapport aux autres pays de l'union monétaire, sans qu'il y ait eu mise en place d'instruments sérieux pour empêcher de telles dégradations de compétitivité.

Les gens sont heureux de leur monnaie lorsque la valeur de celle-ci ne se déprécie pas par rapport aux autres monnaies, même lorsque cette stabilité du taux de change nuit à la compétitivité et à l'emploi et qu'une dépréciation serait utile pour réduire le chômage. En effet, et c'est bien normal en raison de la diversité des métiers, il n'y a qu'une toute petite partie du grand public qui a une culture économique suffisante pour être conscient des liens complexes qu'il peut y avoir entre le taux de change d'une monnaie, la compétitivité, le commerce extérieur, la production nationale et l'emploi. Même lorsqu'une dépréciation monétaire est objectivement nécessaire, elle est toujours impopulaire car le grand public en voit essentiellement les conséquences négatives à court terme, comme un renchérissement des biens importés et ainsi des pertes de pouvoir d'achat.

La situation des ménages français s'est elle-dégradée ou améliorée par rapport à celle des ménages allemands depuis le lancement de l'euro ?

Globalement la situation des ménages français s'est améliorée par rapport à celle des ménages allemands depuis le lancement de l'euro. Le pouvoir d'achat moyen des ménages français a mieux progressé que celui des ménages allemands. C'est la conclusion qui découle de la comparaison des trajectoires du revenu disponible réel des ménages par habitant en Allemagne et en France depuis le le début de l'union monétaire. Bien sûr depuis la crise financière le revenu disponible des ménages français reperd du terrain par rapport à celui des ménages allemands en raison de la meilleure performance du marché de l'emploi en Allemagne.

La meilleure croissance du revenu disponible réel des ménages français jusqu'en 2010 s'explique par les politiques moins austères de la France qui a échappé aux réformes sévères du marché du travail en Allemagne, qui y ont pesé sur les rémunérations des salariés, et au maintien de politiques de redistribution sociale généreuses en France. Le prix payé par la France, dans un environnement intra-européen hyper concurrentiel, a été de garder un taux de chômage supérieur à celui de l'Allemagne.

Le corollaire de cette meilleure croissance du revenu disponible est que l'augmentation de la consommation réelle en France a été supérieure à celle observée en Allemagne.

Les Français ont assez largement échappé à l'austérité qui a été assez généralisée en zone euro, dans des pays du centre comme l'Allemagne ou les Pays Bas pour améliorer leur compétitivité, et dans les pays de la périphérie comme condition des programmes d'assistance financière dont ils ont bénéficié.

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Y a-t-il eu une altération de la distribution des revenus entre capital et travail en France depuis le lancement de l'euro ?

En réalité le partage de la valeur ajoutée s'est plutôt altéré en faveur des salariés et autres travailleurs en France depuis le lancement de l'euro. C'est observé clairement sur un graphique qui exprime les revenus bruts des salariés, charges sociales comprises, augmentée d'une estimation de la part du revenu des indépendants qui correspond à la rémunération de leur travail, le tout en proportion du produit intérieur net au coût des facteurs. Les indépendants ont en effet un revenu mixte dont une partie correspond à la rémunération de leur travail, et une autre partie à la rémunération du capital qu'ils ont investi dans leur activité. Le produit intérieur net est le produit intérieur brut diminué de la consommation de capital fixe. Le produit intérieur net au coût des facteurs est égal au produit intérieur net aux prix du marché diminué des impôts indirects du type TVA, et augmenté des subventions.

En corollaire la part du revenu net du capital a plutôt diminué en France depuis le lancement de l'euro, alors qu'elle s'est globalement maintenue en Allemagne. Entre 1999 et 2007, donc avant la crise financière, la part de l'excédent net d'exploitation en pourcentage du produit intérieur net au coût des facteurs avait même augmenté fortement, contrairement à la France. Comme ce ratio est une bonne mesure de la rentabilité, on observe que celle-ci a eu tendance à se dégrader en France contrairement à l'Allemagne, depuis le lancement de l'euro. C'est une conséquence de l'augmentation tendancielle supérieure du coût salarial par unité produite en France.

Cela contraste avec la période précédente, du début des années 1980 jusqu'au lancement de l'euro, où la France avait progressivement rattrapé son retard par rapport à l'Allemagne en termes de rentabilité.

La désindustrialisation de la France est-elle liée à l'euro ?

Cette question est éminemment complexe et requiert une réponse très nuancée.

Nous avons déjà eu l'occasion de documenter la coïncidence entre le lancement de l'euro et l'accélération du processus de désindustrialisation[1] et de perte de parts de marché de la France sur les marchés étrangers.

Le problème pour la France a été causé, au moins partiellement, par une dégradation de la compétitivité coût relativement à l'Allemagne après le lancement de l'euro, alors que l'union monétaire empêchait de la compenser par une dépréciation de la monnaie nationale relativement à la devise allemande, puisqu'elles s'étaient confondues. Dès le lancement de l'euro les trajectoires du coût salarial unitaire ont divergé entre la France et l'Allemagne.

La désindustrialisation de la France et ses pertes de parts de marchés résultent donc, au moins en partie, de la combinaison d'une augmentation relative de ses coûts salariaux par rapport à ceux de l'Allemagne, et de l'euro qui implique un taux de change fixe avec celle-ci.

Dès lors, il y a plusieurs lectures possibles de cette situation.

Certains préfèrent affirmer que l'euro est la cause de la désindustrialisation, parce que le fonctionnement du marché du travail est tellement différent en France, par rapport à celui de l'Allemagne, que les rémunérations nominales français doivent nécessairement augmenter à un rythme supérieur que celui des rémunérations allemandes, et que ce phénomène doit être structurellement compensé par une dépréciation continue de la monnaie française par rapport à celle de l'Allemagne pour préserver la compétitivité. Dès lors l'euro, qui fige les taux de change entre pays européens, aurait été une idée inopportune pour la France.

D'autres disent au contraire que l'euro n'y est pour rien, car la compétitivité de la France par rapport à l'Allemagne ne se serait pas dégradée si la France avait réformé son marché du travail comme l'Allemagne, et si la France avait veillé strictement à ce que ses coûts salariaux n'augmentent qu'à un taux de croissance inférieur ou égal à celui observé en Allemagne. Jean Claude Trichet, par exemple, qui a été président de la BCE, et a été interviewé par France Info le 12 janvier 2017, estime que la France aurait dû poursuivre la politique de désinflation compétitive qu'elle avait appliquée pendant 17 ans avant le lancement de l'euro et qui lui avait permis de commencer l'union monétaire avec une situation économique meilleure que celle de l'Allemagne.

La France avait en effet, à cette époque, moins de chômage que l'Allemagne, et une balance courante excédentaire alors que celle de l'Allemagne était en déficit. Jean Claude Trichet recommande toujours fortement de réduire le poids des dépenses publiques en pourcentage du PIB, pour se rapprocher de la situation allemande. Il pense qu'une telle politique est abusivement qualifiée d'austérité, car pour lui c'est simplement de la bonne gestion. De manière générale ceux qui prônent une réduction des dépenses publiques en France pensent que cela permettrait de réduire la pression fiscale et en particulier de réduire encore les charges sociales pour diminuer le coût salarial unitaire français.

Bien sûr il y a d'autres causes structurelles de la perte de compétitivité française par rapport à l'Allemagne[1]. En particulier la spécialisation productive est meilleure en Allemagne qu'en France.

En effet, même s'il y a des niches technologiques très performantes en France, les produits français sont en moyenne sur un créneau de gamme inférieur à celui des produits allemands. Lorsque l'Allemagne vend des produits de haute technologie pour lesquels elle a peu de concurrents, elle peut exercer une influence réelle sur leur prix. En particulier elle peut répercuter des augmentations de coûts sur les prix sans que cela entraîne un effondrement de ses ventes, car les clients n'ont pas beaucoup d'autre choix que d'acheter ses produits. L'Allemagne peut aussi se permettre d'avoir une monnaie forte, qui tend à s'apprécier par rapport aux autres, même si cela renchérit ses produits du point de vue de clients d'autres zones monétaires. Au contraire, lorsque la France vend ses produits de moyen de gamme pour lesquels elle est plutôt en concurrence avec des pays comme l'Espagne, elle a moins de latitude pour influencer les prix, elle doit plutôt s'aligner sur le prix international. Les ventes de produits français, très concurrencés ailleurs, sont très sensibles à la politique des concurrents. La déflation interne pratiquée récemment en Espagne sur ordre des autorités européennes, par exemple, a rendu ce pays très compétitif et on observe que l'Espagne prend des parts de marché à la France.

La spécialisation productive de l'Allemagne est aussi beaucoup mieux adaptée à la demande des pays émergents, que ce soit en machine outils nécessaires à leur industrialisation, où en automobiles de luxe et autres produits de haute technologie.

L'Allemagne a également mieux utilisé les opportunités de la globalisation que la France. Les délocalisations organisées par les entreprises françaises ont en effet surtout privilégié l'utilisation de travailleurs peu qualifiés des pays émergents, alors que les entreprises allemandes ont délocalisé des activités pour utiliser des travailleurs très qualifiés des pays émergents, surtout en Europe Centrale, et ont surtout situé dans ces pays des étapes intermédiaires de la production, tout en gardant les étapes ultérieures, gardant une valeur ajoutée élevée sur le territoire national.

Il serait donc erroné d'imputer à l'euro tous les problèmes de l'industrie et du commerce extérieur français. Il est toutefois bien connu qu'une union monétaire facilite la concentration géographique des activités productives, et en particulier celle de l'industrie, car elle réduit fortement l'incertitude sur les coûts relatifs encourus sur différents territoires. En l'absence d'une union monétaire, lorsque les coûts de production dans un pays sont inférieurs à ceux dans un autre, après conversion de ces coûts dans une même devise, on peut quand même hésiter à se délocaliser dans le pays aux coûts inférieurs, de crainte que l'avantage de celui-ci s'étiole ultérieurement suite à une appréciation de sa devise. Mais dans une union monétaire, le risque d'une telle appréciation est éliminé, et donc on peut penser que les différences de coût observées à une certaine date persisteront encore assez longtemps après. En union monétaire, il n'y a plus d'incitation à diversifier ses activités géographiquement pour se protéger de fortes altérations des taux de change. L'union monétaire provoque ainsi une accélération et une intensification de la concentration géographiques des activités sur les territoires ayant les meilleurs avantages comparatifs.

[1] Eric Dor, 2012, La compétitivité de l'industrie française en question, Outre terre Revue Européenne de Géopolitique, 33-34, p 175-185

À lire également

  • La vérité sur l'euro en France (1/3)

[1] Eric Dor, 2013, The launch of the euro brought about an impressive decrease of manufacturing production in France and huge losses of market shares, IESEG working paper 2013-ECO-07

Eric Dor

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