Le bitcoin face à son destin : menaces et perspectives

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(Crédits : DADO RUVIC)
Technologiques, énergétiques, systémiques, géopolitiques… De nombreuses menaces pèsent sur le bitcoin. Pourtant l’avenir n’est pas si sombre pour les cryptomonnaies, de réelles perspectives naissent. Par Jean-Fabrice Lebraty, Université Jean-Moulin Lyon 3 et Marc Bidan, Université de Nantes

Pour l'instant, le couplage blockchain/bitcoin fonctionne encore correctement, du moins tant que l'échec ultime - le crash - n'est pas au rendez vous. Mais l'avenir semble s'assombrir. Depuis quelques mois, le bitcoin et son écosyseme sont entrés dans la tourmente malgré - ou justement à cause - des records de cotations battus à Noël dernier et l'arrivée massive de nouveaux et voraces spéculateurs. Dans ce contexte, l'écosystème bitcoin doit réagir. Quelles sont les contraintes qui pèsent sur l'avenir de cette cryptomonnaie ?

La blockchain peut se passer du bitcoin

Créé en 2008, le bitcoin est une cryptomonnaie déjà ancienne qui s'inscrit dans une logique de dématérialisation et de dénationalisation de la monnaie. Il repose sur une technologie informatique originale et unique, la blockchain ou chaîne de blocs - est désormais à la fois sa force et sa faiblesse. Il s'agit d'une technologie inventive, décentralisée et distribuée permettant a priori de garantir la sécurité, la traçabilité et l'intégrité des données identifiant les transactions sans passer par un tiers de confiance comme une banque centrale par exemple (laquelle concrètement, centraliserait lesdites données). Cette quasi monnaie repose sur des procédés cryptographiques qui font d'elle une cryptomonnaie soumise aux régulations du marché (mais ce n'est pas une monnaie. En bref, le bitcoin n'est rien sans la blockchain qui en garantit l'inviolabilité mais la blockchain, elle, peut continuer sa vie dans de nombreux domaines d'application (santé, militaire, sécurité, droit...) sans être couplée au bitcoin.

En tant que cryptomonnaie, le bitcoin est soumis à deux sortes de menaces : celles qui sont liées à sa dimension cryptographique et celles qui sont liées à sa dimension monétaire. Tous les acteurs de cet écosystème ouvert et complexe (miners, wallets, storage, blockchain, services financiers...) sont à la fois opportunité et menace.

Énergie et technologie, les deux menaces de type « crypto »

Les menaces les plus simples à aborder sont les menaces énergétiques. La blockchain sur laquelle repose les garanties de sécurité et d'intégrité de la monnaie est très énergivore. Elle repose sur une multitude de traces informatiques fragmentées et dispersées dont la mise en cohérence assure l'unicité de la transaction et donc la sécurité de la monnaie. Toutefois cette dépense énergétique - notamment l'électronique des datacenter de plus en plus impactés par la chaîne de blocs - est en forte croissance non pas en raison de la croissance de l'utilisation ou de la valeur du bitcoin lui-même mais en raison de la mécanique informatique même liée à la chaîne de bloc. A titre d'illustration fin 2017, 159 pays consommaient moins d'électricité que celle nécessaire à l'écosystème bitcoin.

Les secondes menaces que nous aborderons sont de type technologique, informatique et mathématique. Elles renvoient à l'impérieuse obligation de garantir la sécurité, l'intégrité et la traçabilité du « produit » qu'est le bitcoin contre les fraudes, piratages et autres détournements. Ainsi, il est recommandé de respecter les fameuses 10 minutes pour obtenir une confirmation après paiement. La confirmation reçue apparaît comme un consensus vous garantissant la propriété du (ou des) bitcoin et son intégration dans un block donné. Cette contrainte temporelle et mathématique est tout simplement de plus en plus complexe à tenir face à la masse de données à traiter et à actualiser qui explose au fur et à mesure de l'enfouissement des transactions dans la chaîne de blocs.

Ces menaces opérationnelles ne sont certes pas les plus médiatisées mais, à nos yeux, ce sont peut-être les plus sérieuses

Trois menaces de type « monnaie »

La dimension « monnaie » du bitcoin l'expose à trois catégories supplémentaires de menaces. La première de ces catégories est de type systémique et repose sur un double phénomène. La monnaie est à la fois victime de bugs inhérents à son succès, comme les contrefaçons ou les tentatives de bitcoin alternatifs, ainsi que de bugs informatiques intrasystème, qui fragilisent l'usage et la diffusion de la monnaie.

La seconde catégorie de menaces en lien avec la dimension « monnaie » est économique. Ces menaces commencent à être médiatisées sous le terme générique de « bulle financière ». La bulle liée au bitcoin est gigantesque.. Comme toute les monnaies, le bitcoin est confronté à un marché qui régule son offre et sa demande. Ce marché a largement dépassé un dark web largement fantasmé ! Il porte parfois aux nues le bitcoin puis se reprend et inverse la tendance. Comme tous les marchés, il est victime de tentative de spéculation à la hausse ou à la baisse. La bulle financière qui exploserait si le bitcoin dégringolait brutalement est une réelle menace.

Les menaces appartenant à la troisième catégorie liée aux caractéristiques « monétaires » du bitcoin sont plus insidieuses, et vont se développer. Il s'agit des menaces géopolitiques. En effet, les États dont les systèmes bancaires sont relativement opérationnels et fiables n'ont aucun intérêt au développement de cette monnaie alternative qu'ils ne « battent » pas et donc qu'ils ne contrôlent pas via leurs politiques monétaires, fiscales, etc. Les banques centrales ne « centralisent » pas les bitcoin, dont le pouvoir alternatif (financement, investissement, consommation...) apparaît comme une menace géopolitique manifeste. De plus, ces mêmes États sont confrontés à des transactions qu'ils ne maîtrisent pas et qu'ils ne tracent pas. Il s'agit là de « non-rentrées » fiscales évidentes, qui ne seront tolérées que ponctuellement.

Les Nations vont en effet commencer à légiférer et à réglementer, même si l'obstacle technique est important. Le Maroc vient de tirer le premier en tentant d'interdire le bitcoin pour les transactions entrantes/sortantes effectuées par des résidents du royaume. D'autres États (Népal, Équateur, Bolivie, etc.) suivent cette voie, ou vont la suivre. La Chine, quant à elle, voudrait se désaccoutumer du bitcoin en commençant par la réduction de l'activité de minage, très énergivore. D'autres Nations font des paris plus exotiques sur les cryptomonnaies (le sovereign aux îles Marshall dont la rationalité nous échape.

Ces menaces systémiques sont largement médiatisées mais restent, à nos yeux, plutôt circonscrites.

Un peu, et même beaucoup, d'espoir

Pour ouvrir le débat de façon plus positive, nous nous appuierons sur un exemple personnel. Il y a peu, un éditeur de livre nous a adressé une demande d'évaluation et de relecture d'un ouvrage en projet sur la blockchain. Acceptant volontiers cette tâche, l'éditeur nous a aussi spécifié qu'il dédommageait d'une somme de 50 livres sterling le travail effectué. Un mois plus tard, notre retour a été envoyé. Afin de nous dédommager, l'éditeur avait besoin d'un RIB. Nous lui en avons donc adressé un émis par une grande banque française (classée dans le top trois). Malheureusement, le compte étant en euros, impossible pour lui de procéder au virement. En conséquence, cet éditeur nous a proposé de nous adresser un chèque bancaire. Ainsi, le « précieux » bout de papier était-il déposé dans notre boîte aux lettres cinq jours plus tard. Deux mois après réception, ce chèque est toujours sur notre bureau. Pourquoi ? Les frais retenus pour encaisser un chèque de 50 livres sont de plus de 60 euros... En définitive, cela coûte donc moins cher de le garder que de l'encaisser !

Pourtant, il s'agit de deux monnaies reconnues appartenant à deux pays limitrophes et ayant de nombreux accords commerciaux. Que se serait-il passé s'il s'était agi du Kip laotien ? Plus sérieusement, cet exemple met en lumière le fait que la monnaie traditionnelle n'a finalement pas pris en compte la transformation digitale à laquelle citoyens, organisations et entreprises sont confrontés au quotidien. Pour aborder cette transformation digitale et décrypter ses outils, il paraît essentiel de revenir sur l'une de ses technologies support c'est-à-dire la chaîne de blocs déjà évoquée plus haut. Celle-ci concerne les monnaies, mais pas uniquement.

Perspectives et applications

Les applications de la blockchain sont multiples comme le décrit le dernier MISC, depuis la sécurisation des machines (dans le cadre de l'Internet des objets notamment) avec beAchain à la sécurisation des clouds comme le propose Storj ou même des messageries (Symphony), jusqu'à l'authentification des diplômes et grades universitaires comme l'Université Lyon 3 l'envisage ou comme le fait déjà le MIT. En cela, la BlockChain peut être considérée comme une innovation de rupture qui évoluera, s'adaptera, et s'installera, même si c'est de façon plus frugale.

Quant aux monnaies, dans un monde globalisé et dématérialisé, certaines se transformeront en cryptomonnaie, quelques-unes survivront, beaucoup mourront ou simplement disparaîtront de la circulation comme a disparu le Cauri, ce coquillage utilisé dans le Pacifique pendant 2 000 ans. Ou comme vont disparaître ces petits ronds de métal scintillants au fond de vos poches, les espèces...

Quid du crypto-entrepreunariat ?

En définitive, nous voudrions insister sur le fait que ces nouveaux outils financiers (crypto_monnaies, quasi-monnaies) et leurs vecteurs de diffusion liés à l'Internet et à la plateformisation permettent de dépasser certaines des limites structurelles des monnaies en combinant monnaie et droits de propriété. Le développement des ICO (initial coin offering) en est un bel exemple. Les opportunités liées à cette nouvelle approche de levées de fonds - via trois types de tokens (jetons) pendant la phase de démarrage - sont nombreuses.

Pour finir sur une note prospective, notons une opportune prise en compte institutionnelle par la France. L'idée est de proposer un cadre réglementaire compétitif apte à accompagner un nouveau marché, celui des crypto-entrepreneurs.

The Conversation _______

Par Jean-Fabrice LebratyProfesseur en Sciences de Gestion. Spécialisé en Systèmes d'Information, Université Jean-Moulin Lyon 3, Marc Bidan Marc BidanProfesseur des Universités - Management des systèmes d'information - Polytech Nantes, Université de Nantes

 La version originale de cet article a été publiée sur The Conversation

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