Le chantage nucléaire de Vladimir Poutine

OPINION. Crise de Cuba, guerre du Kippour, euromissiles : ce n’est pas la première fois que Moscou met ses forces nucléaires en état d’alerte. Mais c’est la première depuis l’arrivée de Poutine au Kremlin… Par Andreï Kozovoï, Université de Lille.

11 mn

(Crédits : EVGENIA NOVOZHENINA)

La nouvelle, brutale, est tombée dimanche 27 février en milieu d'après-midi, alors que l'« opération militaire spéciale » (comprendre : l'invasion russe) du Kremlin en Ukraine en était à son quatrième jour : devant les caméras de la télévision, Vladimir Poutine, de sa voix froide habituelle, les traits manifestement tirés, donnait à son ministre de la Défense, Sergueï Choïgou et à son chef d'état-major Valeri Guerassimov l'ordre de mettre les forces de dissuasion russes en alerte. Forces de dissuasion qui comprennent, on le sait, un volet nucléaire.

En France comme ailleurs, cette information devait provoquer un vent de panique chez les journalistes qui commentaient alors l'actualité. De toute évidence, un palier avait été franchi et l'on a vu alors convoqués de nombreux précédents s'étant produits pendant les heures les plus sombres de la guerre froide.


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Tentons d'y voir plus clair avec, encore une fois, un détour par l'histoire - ancienne et récente - pour savoir s'il faut vraiment avoir peur de Poutine ou s'il ne faudrait pas plutôt voir dans ce chantage nucléaire du président russe ce que le premier ministre britannique Boris Johnson a qualifié de « manœuvre de diversion », une opération destinée à camoufler ce qui pourrait déjà ressembler à un enlisement militaire russe en Ukraine.

La Troisième Guerre mondiale, une peur récurrente de la guerre froide

Le parallèle avec la guerre froide s'impose naturellement dans la mesure où ce conflit, que l'on a souvent présenté comme d'abord psychologique et idéologique, un affrontement entre deux « modèles », l'américain et le soviétique, comportait aussi une dimension militaire importante, fondée sur une « course aux armements » dont le monde avait découvert l'existence avec l'essai de la première la bombe atomique soviétique, le 29 août 1949, qui avait mis fin au monopole atomique américain.

La « course aux armements » avait été à l'origine de la fameuse théorie de « l'équilibre de la Terreur », version française de la doctrine MAD (mutual assured destruction, destruction mutuelle assurée), popularisée au début des années 1960, après la crise des missiles de Cuba.

Cette crise ne fut pas la première à tenir le monde en haleine et à plonger l'Occident dans une « peur de la guerre nucléaire » (nuclear war scare). Il faut en effet se souvenir de l'escalade de la guerre de Corée, en avril 1951, lorsque le général MacArthur, commandant des forces de l'ONU, avait été relevé de ses fonctions par le président Truman pour avoir fait montre d'indépendance et demandé à faire usage de l'arme nucléaire (ce dont l'intéressé s'est d'ailleurs toujours défendu par la suite).

Les forces nucléaires (américaines) avaient également été placées en alerte alors de la crise de l'avion-espion U2, abattu par l'URSS en mai 1960 alors qu'il survolait le territoire soviétique.

Mais c'est la crise des missiles de Cuba, en 1962, qui allait provoquer la war scare la plus connue de cette période et exercer une fascination durable sur les imaginaires. Son histoire est archi-connue : Nikita Khrouchtchev avait lancé une opération - l'opération « Anadyr » - visant à installer des missiles nucléaires sur Cuba, alliée de l'URSS depuis 1960, mais le président américain Kennedy l'en avait empêché en ordonnant un blocus de l'île.

Le suspense avait duré pendant treize jours, du 16 au 28 octobre, avec comme apogée le « samedi noir » du 27 octobre, lorsque le pilote américain d'un avion-espion U2, Rudolf Anderson, avait été abattu au-dessus de Cuba. C'est alors que le niveau d'alerte nucléaire américain, DEFCON, avait atteint le niveau 2, qui ne sera jamais dépassé par la suite.

La crise des missiles de Cuba avait fait prendre conscience aux dirigeants des deux superpuissances d'un risque, même infime, d'une Troisième Guerre mondiale. Dès 1963, des mesures furent prises pour tenter d'enrayer la mécanique infernale, avec notamment la mise en place d'un « téléphone rouge » entre Moscou et Washington (en réalité un télétype), puis la signature de traités de désarmement (notamment SALT I en 1972, SALT II en 1979).

Ces opérations destinées surtout à rassurer les populations (ou, côté soviétique, à des fins de propagande) n'avaient pas vraiment permis d'arrêter la course aux armements, laquelle donna lieu à plusieurs alertes nucléaires supplémentaires, côté américain et soviétique, notamment le 24 octobre 1973, pendant la guerre du Kippour, et le 26 septembre 1983, pendant la crise des « euromissiles ».

La dernière fois que le Kremlin avait mis ses forces nucléaires en alerte avait eu lieu le 25 janvier 1995, quatre ans après la disparition de l'URSS, quand un missile développé par des scientifiques américains et norvégiens, destiné à l'étude de l'aurore polaire, avait donné des sueurs froides au président Boris Eltsine, qui s'était vu apporter la fameuse « valise nucléaire », mais avait fini par se raviser, comprenant son erreur.

L'ombre du Docteur Folamour

Le 4 juillet 2015, à l'occasion de la Fête d'Indépendance américaine, le célèbre réalisateur Oliver Stone rencontre Vladimir Poutine pour le tournage de son documentaire qui sera diffusé deux ans plus tard sous le titre Conversations avec M. Poutine (The Putin interviews).

Poutine reçoit Stone dans une résidence située à trente kilomètres de la capitale, et c'est dans ce cadre assez informel que les deux hommes vont discuter, plusieurs heures durant de la possibilité d'une guerre entre la Russie et les États-Unis.

La « nouvelle guerre froide » est alors dans tous les esprits ; la tentative d'un réchauffement des relations américano-russes, sous les présidences Obama et Medvedev, lancée en 2009 sous le nom de « politique de redémarrage » (reset policy), s'était terminée sur un aveu d'échec en 2012 avec le vote, par le Congrès américain, de la Loi Magnitski, visant à sanctionner ceux qui, de près ou de loin, avaient été jugés responsables de la mort en prison de cet avocat devenu symbole de la lutte anticorruption en Russie. L'annexion de la Crimée, en 2014, avait considérablement aggravé l'état de tension entre les deux pays, la secrétaire d'État Hillary Clinton allant jusqu'à comparer Poutine à Hitler.

Le documentaire de Stone offre à Poutine une occasion de redorer son blason en Occident, de se montrer en dirigeant modéré, rationnel et fréquentable : « Je pense que personne n'y survivrait » répond-il à Stone lui demandant si, en cas de guerre, les États-Unis auraient le dessus. Le réalisateur rappelle alors le souvenir de la crise des missiles de Cuba, ce qui donne à Poutine l'occasion de se lancer, comme à son habitude, dans une leçon d'histoire :

« Je ne suis pas un admirateur de Khrouchtchev, mais le déploiement des missiles soviétiques avait été provoqué par le déploiement des missiles américains en Turquie. »

Poutine fait ici référence au déploiement en 1961 de quinze missiles américains Jupiter en Turquie, à quelque 2000 kilomètres de Moscou. Le président russe passe opportunément sous silence le fait que l'opération « Anadyr » devait se dérouler dans le plus grand secret (contrairement au déploiement des missiles Jupiter) et que plusieurs proches de Khrouchtchev avaient eu une réaction très négative face au projet. Ce dernier s'était même senti obligé de rassurer son ministre des Affaires étrangères, Andreï Gromyko, le plus circonspect : « Nous n'avons pas besoin d'une guerre nucléaire, on n'ira pas au combat. » Et Poutine, faisant l'impasse sur des années de recherches sur l'histoire de la crise, de conclure : « Khrouchtchev n'était pas à l'origine de la crise de Cuba. »

Pour tenter de détendre l'atmosphère devant un Poutine clairement tendu, Oliver Stone demande alors à son interlocuteur si celui-ci a vu le film Dr. Folamour (ou comment j'ai appris à ne plus m'en faire et à aimer la bombe), célèbre comédie noire de Stanley Kubrick, sortie en janvier 1964, un long-métrage directement influencé par la crise des missiles de Cuba, mais dénonçant le complexe militaro-industriel américain et non les Soviétiques.

Dans le film, c'est un général de l'US Air Force dérangé qui ordonne de lancer une attaque nucléaire sur l'URSS - tandis que le président américain, entouré par un groupe d'experts, dont un ancien nazi se déplaçant en fauteuil roulant, le Docteur Folamour (Strangelove en anglais, interprété par le génial Peter Sellers), s'efforce d'arrêter le B-52 parti bombarder Moscou. Oliver Stone propose à Poutine de visionner le film ensemble, et le président russe accepte de bonne grâce.

« En dépit du caractère fantastique de ce que l'on voit à l'écran, il y a des motifs très sérieux dans ce film, un vrai message », commente Poutine à l'issue du visionnage. Et de conclure, de manière pessimiste : « Les choses n'ont pas changé depuis, la situation est seulement devenue plus dangereuse avec le perfectionnement des armements. »

Poutine a-t-il « appris à ne plus s'en faire et à aimer la bombe ? »

Vladimir Poutine s'est-il souvenu de cet épisode vieux de presque sept ans, quand il a pris la décision de mettre les forces de dissuasion russes en alerte ? A-t-il voulu prendre les Occidentaux à leur propre jeu en jouant sur la vieille peur de la guerre nucléaire qui a exercé une influence considérable sur le cinéma - Dr. Folamour n'était qu'un exemple parmi d'autres de productions hollywoodiennes « d'avertissement », centrées sur le risque ou les conséquences d'un conflit nucléaire ? En d'autres termes, faut-il voir en lui un renard de la fameuse « guerre psychologique », un homme qui a estimé qu'agiter le spectre d'une guerre nucléaire pousserait les Ukrainiens, et leurs alliés occidentaux, à accepter le principe de négociations et donc de possibles concessions ?

Ou bien sa menace doit-elle être prise au sérieux, la guerre nucléaire, même limitée, entrant dans son champ des possibles - à l'instar d'un certain Iouri Andropov, directeur du KGB puis dirigeant de l'URSS qui, persuadé de l'inéluctabilité d'une attaque nucléaire américaine, avait lancé l'opération RIAN, dont l'objectif était de recueillir le plus grand nombre d'indices pour s'y préparer ?

Pour un homme que l'on dit de plus en plus coupé du monde, la « solitude du pouvoir » se doublant d'une peur de la contamination au Covid, cette possibilité n'est pas à exclure. Avec le risque de confondre réalité et fiction et, peut-être, à l'image du Docteur Folamour, de finir par « aimer la bombe »...

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Par Andreï Kozovoï, Maître de conférences HDR, Université de Lille

La version originale de cet article a été publiée sur The Conversation.

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Commentaires 3
à écrit le 01/03/2022 à 13:45
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La Russie aura toujours moins à perdre que les occidentaux et en plus les oligarques russes bien plus préparés parce que durs à vivre terrés pendant des années que les nôtres. C'est en effet un véritable danger qu'il serait temps de faire comprendre ...

à écrit le 01/03/2022 à 10:43
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Je souhaite que cette nouvelle crise fasse enfin prendre conscience aux hommes et aux femmes de tous bords, en particuliers celles et ceux qui sont amenés à diriger des pays détenteurs de bombes atomiques comme la France, qu'il faut tout faire pour a...

le 01/03/2022 à 13:41
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Cela n'arrivera jamais, même ceux qui le disent la garderont en oucedé, c'est trop tard et Einstein le savait bien.

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