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Le Syndrome Cyrano : en France, le panache prime sur le résultat

L'Odissée

Publié le 25 juin 2019 à 11:52 - Mis à jour le 25 juin 2019 à 13:30

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NE NOUS FÂCHONS PAS! Chaque semaine, l'Odissée (*) présente une chronique proposant un Discours de la méthode 2 ! Aujourd'hui : Le Syndrome Cyrano, en France, le panache prime sur le résultat

Les principaux personnages historiques qui peuplent l'inconscient collectif français sont des perdants. Comme sur Cyrano de Bergerac, cet imaginaire omniprésent pèse sur les comportements de tous les Français : l'honneur, les concepts et la maîtrise du geste l'emportent sur les résultats, la réussite et la performance dans les critères d'évaluation. Gagner sur la durée est secondaire.

Les personnages retenus par une histoire nationale sont autant de vecteurs d'union nationale. Ils constituent une source profonde d'admiration qui gonfle l'orgueil collectif. Leurs accomplissements inspirent l'inconscient profond des générations. Leur choix n'est ni neutre, ni le produit du hasard : leur parcours personnel résonne avec le peuple. Ils sont en correspondance étroite avec la mémoire collective et l'inconscient collectif, à la fois avec l'esprit populaire qui se reconnait en lui et qui est forgé par lui. En définitive, ils en disent plus sur le peuple et sa culture que sur les personnages historiques eux-mêmes. Un regard neutre sur l'historiographie française permet de comprendre la France. Or, l'histoire de France est jonchée de perdants...

Vercingétorix

Le chef des gaulois a déposé les armes à Alésia devant Jules César en -52, alors qu'il était pourtant à la tête d'une armée trois fois plus nombreuse que la sienne (250 000 contre 70 000). Non seulement vaincu, il a ensuite été exhibé et humilié en public à Rome. De plus, au regard de leurs traces encore présentes aujourd'hui, les romains ont plus contribué à notre civilisation que les gaulois : il était donc du mauvais côté. Louis-Napoléon Bonaparte en a pourtant fait un personnage mythique au XIXème siècle.

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Photo d'illustration (Crédits : DR)

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Saint-Louis

Louis IX a été lui aussi vaincu, par deux fois, lors de ses deux croisades. Sa défaite dans le delta du Nil, à Mansourah en 1250 lors de la VIIe croisade a même entraîné son emprisonnement. Sa détention se termina avec le versement d'une rançon énorme, payée par les Templiers. En 1957, Nasser a enfoncé le clou en le retenant comme l'un des cinq de la série « Egypte, tombeau des agresseurs » : si la France le tient pour gagnant, l'Egypte le tient bien pour perdant ! Pire encore, pour sa seconde expédition, Louis IX n'est jamais arrivé sur place, car il a trouvé la mort en chemin, à Tunis. Il a donc essuyé deux échecs flagrants. Plus proche du fiasco que du triomphe, il trône néanmoins au premier rang dans la mémoire française.

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Photo d'illustration (Crédits : DR)

Jean « Le Bon »

A la bataille de Poitiers en 1356, Jean II s'engage jusqu'à être cerné par vingt ennemis. C'est la déroute. Lui aussi emprisonné, les conditions de sa libération laissent le pays exsangue : rançon royale, mais aussi renoncement à l'Aquitaine, à la Normandie et à l'Anjou ! Il meurt en captivité à Londres en 1360. L'échec personnel et l'humiliation du pays sont néanmoins allégrement gommés dans la mémoire collective qui le retient comme « le Bon ».

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Photo d'illustration (Crédits : DR)

François 1er

Le Roi a personnellement mené l'armée française à la défaite à Pavie en 1525. Fait prisonnier par Charles Quint, il est conduit en captivité en Espagne. Il n'est libéré qu'après avoir signé le Traité de Madrid en 1526, qui prévoit la restitution de la Bourgogne et le renoncement à l'Italie, aux Flandres et à l'Artois ! Il laisse ses propres fils en otage et les trahit en ne respectant pas son engagement : le Dauphin son frère, futur Henri II,  ne reviendront en France qu'en 1529, après que Louise de Savoie, sa mère et non lui-même, eut conclu la Paix des Dames et versé une forte rançon ! Pourtant, l'histoire oublie l'outrage et ne retient que la victoire de Marignan en 1515, lors de laquelle François Ier n'avait que 19 ans et a été fait prisonnier, mais n'a joué en pratique aucun rôle de commandement.

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Photo d'illustration (Crédits : DR)

Louis XIV

Le Roi fait la guerre à une coalition européenne pendant douze ans pour emporter la succession d'Espagne. Il signe son échec avec les traités d'Utrecht en 1713 : certes, son petit-fils conserve son trône espagnol, obtenu en 1700, mais à la condition de renoncer au rapprochement avec la France ! Et en effet, le nouveau Philippe V d'Espagne n'a pas succédé à son grand-père sur le trône de France en 1715, alors qu'il était premier dans l'ordre de succession.  La longue guerre a donc empêché le Roi de France d'acquérir la couronne d'Espagne : c'est donc un énorme échec pour la France, mais pas pour le Roi qui a assis sa descendance sur les deux trônes.

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Photo d'illustration (Crédits : DR)

De plus, les frontières françaises sont restreintes : retrait de la rive droite du Rhin à l'Est, de la Savoie au Sud-est, de Tournai et Ypres au Nord, de Terre-Neuve et de l'Acadie en Amérique du Nord, de Saint-Christophe aux Antilles ! Cette bien couteuse aventure, conjuguée avec la révocation de l'Edit de Nantes en 1685 qui génère l'exode massif des protestants et la persécution des juifs, laisse la France ruinée. Il a soulevé le mécontentement au point de susciter l'immense réaction des Lumières, puis la Révolution française, moins d'un siècle après sa mort. Mais la France préfère fantasmer sur sa grandeur devant le château de Versailles... !

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Photo d'illustration (Crédits : DR)

Napoléon Bonaparte

La France est plus petite lorsque Bonaparte quitte le pouvoir que lorsqu'il le prend. Ses conquêtes ne lui survivent pas un instant : dès son abdication en 1815, le territoire français est ramené à ses frontières de 1791. Le Congrès de Vienne retire à la France non seulement toutes ses conquêtes, mais aussi celles de la République avant son accession au pouvoir (la Savoie, la Belgique, le comté de Nice). Pourtant, pour les Français, le chef de guerre serait un conquérant comparable à Jules César, dont les conquêtes ont duré des siècles, et à Alexandre le Grand, dont les villes qu'il a créé existent encore vingt-trois siècles après sa mort !

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Photo d'illustration (Crédits : DR)

En France, le résultat n'est pas un critère d'évaluation

De fait, ces principales figures historiques françaises ont un point commun : ce sont en réalité des perdants ! En France, la lecture des événements historiques ne suppose pas la prise en compte des faits. Elle passe parfois l'essentiel sous silence. Le mythe efface les traces les plus profondes de la réalité. Il est possible de perdre et de faire croire que l'on a gagné...  Les Français retiennent d'abord la geste, les postures intellectuelles, les effets d'annonce, l'audace au démarrage de l'action, la gloire des victoires éphémères, tandis que les incidences concrètes et les résultats durables passent au second plan. Dans l'esprit français, l'acte est plus important que le résultat, le panache plus important que la réussite : il faut rester droit dans ses bottes, quelles qu'en soient les conséquences. C'est le Syndrome de Cyrano : il n'a aucun succès durable, ni de fortune, ni de gloire, ni ne conquiert sa dulcinée, alors qu'il a tout pour... mais comme il maîtrise le verbe et l'épée, les français l'adulent ! Cyrano résonne tellement avec l'éthos français que la place Edmond Rostand (l'auteur de Cyrano) est située en bas du Panthéon à Paris : les grands hommes et femmes doivent passer par la case Cyrano... Réussir sa vie suppose du panache, pas des résultats !

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Photo d'illustration (Crédits : DR)

Mais, malheureusement, l'effacement des échecs engendre la culture de l'échec. Au regard du déficit public qui se creuse, du taux de chômage qui perdure, du PIB par habitant en berne, des inégalités territoriales en hausse, du rang de la France en baisse dans de nombreux classements internationaux : il apparait clairement que nos repères historiques et les prismes qui en découlent ne nous permettent pas d'adresser les problèmes qui s'accumulent. Dans tous les domaines, il nous faut sortir du non-dit, passer du taire au dire avant de passer du dire au faire. Aussi, il est indispensable d'adopter la dialectique organisatrice de la recherche des meilleurs diagnostics, approfondis et objectif, ainsi que des meilleures solutions, respectueuses de tout et de tous.

Attention à l'échelle : former une vision partagée plus acérée de notre histoire, de notre situation présente et de notre avenir collectif suppose de transformer le regard non seulement de la société dans son ensemble, mais de chacun en particulier. En pratique, cela nécessite d'installer partout une méthode : il faut faire advenir le temps du débat citoyen, générateur de créativité et de pragmatisme collectifs, libérateur des énergies et des imaginations au service de l'intérêt général. Alors, chaque Français deviendra responsable de tous les Français. Et la France pourra reconstruire sa grandeur pour renouveler son pacte vingt fois séculaire avec la liberté du monde.

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Photo d'illustration (Crédits : DR)

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1 Ceux-ci n'obtiendront pas pour autant la reconnaissance de son petit-fils, Philippe IV, qui anéantira l'Ordre du Temple en 1307.
2 L'endettement de l'Etat était tel que la situation financière drastique a conduit le régent, dès 1716, à accepter la bouée de sauvetage (le papier monnaie) proposée par le banquier écossais John Law qui finit par une banqueroute au détriment des épargnants.
3  Louis XIV meurt le 1er septembre 1715. Soixante-quatorze ans plus tard, la Révolution débute le 17 juin 1789 lorsque le Tiers-Etat se proclame Assemblée Nationale.
4 Le congrès de Vienne se tient du premier novembre 1814 au 9 juin 1815, les pays vainqueurs de Napoléon se partagent l'Empire Français et définissent de nouvelles frontières politiques qui annulent les conquêtes du premier empire.

__

NOTES

(*) Afin d'éviter les écueils des faux dialogues générateurs de suspicion, de rupture et de conflits, La Tribune ouvre ses colonnes à l'Odissée. Pilotée par son directeur et expert de la dialectique, Jean-François Chantaraud, la chronique hebdomadaire « Ne nous fâchons pas ! » livrera les concepts, les clés opérationnelles de la méthode en s'appuyant sur des cas pratiques et sur l'actualité.

L'Odissée, l'Organisation du Dialogue et de l'Intelligence Sociale dans la Société Et l'Entreprise, est un organisme bicéphale composé d'un centre de conseil et recherche (l'Odis) et d'une ONG reconnue d'Intérêt général (les Amis de l'Odissée) dont l'objet consiste à "Faire progresser la démocratie dans tous les domaines et partout dans le monde".

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Depuis 1990, l'Odissée conduit l'étude interactive permanente Comprendre et développer la Personne, l'Entreprise, la Société. Dès 1992, elle a diffusé un million de Cahiers de doléances, ce qui l'a conduit à organiser des groupes de travail regroupant des acteurs des sphères associative, sociale, politique, économique qui ont animé des centaines d'auditions, tables rondes, forums, tours de France citoyens, démarches de dialogue territorial et à l'intérieur des entreprises.

L'Odissée

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