Echec et mat en six coups  : l'histoire de France mieux que Game of thrones et House of cards

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NE NOUS FÂCHONS PAS! Chaque semaine, l'Odissée (*) présente une chronique proposant un Discours de la méthode 2 ! Aujourd'hui : Echec et mat en six coups, l'histoire de France mieux que Game of thrones et House of cards

La clé de voute du centralisme français est un Roi-Soleil, Roi-Dieu. Jupiter n'a pas surgi par hasard dans le débat public. Les gilets jaunes ne disparaissent pas ni parce qu'ils auraient obtenu gain de cause, ni parce que leurs arguments seraient réfutés, mais parce qu'ils font face à une force construite en treize siècles qui maîtrise tout.

Les rois de France ont gagné au grand jeu du pouvoir. La concentration des deux pouvoirs temporel et spirituel dans les mains du Chef de l'Etat français s'est opérée en six actes, à décomposer entre le Roi, la Noblesse, le Clergé et les forces vives de la société.

La monarchie sacralisée : Pépin Le Bref prend le pouvoir

En 752, le Maire du Palais chasse les Lombards d'Italie du Nord :

  • Il donne leur territoire au Pape,
  • En échange, celui-ci invente le sacre pour lui permettre d'asseoir son coup d'état et renverser la dynastie mérovingienne. Depuis, tous les rois passent par Reims : là débute la tradition française d'un souverain de droit divin.

En Europe, seul le royaume d'Aragon des Wisigoths avait alors pratiqué le sacre, tous les autres royaumes s'en tenant au couronnement. Ainsi en Allemagne, l'Empereur était choisis par les grands électeurs ; en Angleterre, en Europe du nord, en Espagne, au Portugal, les souverains étaient couronnés : ils reçoivent l'onction, mais ne sont pas sacrés.

La monarchie sage :
Louis IX, Saint-Louis
, discipline les barons

En 1226, Blanche de Castille devient régente alors que Louis IX[1] n'a que douze ans. Première femme à occuper le pouvoir, étrangère, elle fait face à une rébellion des nobles qui tentent d'enlever son fils. Pour contrer la Noblesse, le jeune Roi donne des gages à l'Eglise pour se la rallier :

  • Il engage le pays dans deux croisades [2],
  • Il fait édifier la Sainte-Chapelle pour y conserver la Sainte Couronne, un morceau de la Sainte Croix et autres reliques de la Passion du Christ [3],
  • Il promeut une justice royale plus équitable en patronnant des ouvrages à caractère juridique (Livre de Jostice et de plaid).

Il s'oppose aux injustices locales des barons au point d'être encore représenté comme rendant la justice sous un chêne.

 La monarchie dominante :
Philippe IV Le Bel
écrase le Pape

Entre 1295 à 1309, le Roi de fer joue une partie d'échecs en six attaques qui lui permettent de placer la papauté sous sa coupe [4] :

  • Première taxation des dons et legs faits aux abbayes en période de paix,
  • Canonisation de son grand-père, Louis IX, qui devient Saint-Louis,
  • Emprisonnement de Bernard Saisset, Chef des évêques français,
  • Création des Etats généraux pour encercler le Clergé entre la Noblesse et le Tiers Etat. Dotées d'un pouvoir pour la première fois, les forces vives de la société ne peuvent rien lui refuser et votent avec la Noblesse contre le Clergé,
  • Arrestation des Templiers [5] auprès desquels le trésor royal est lourdement endetté et qui ont le Pape pour seul chef. De fait, les prêts des templiers ne seront pas recouvrés : les grandes familles y trouvent leur compte,
  • Transfert de la Papauté de Rome en Avignon.

La domination du système français sur l'Eglise est telle que les sept papes d'Avignon seront tous français [6].

La monarchie justicière :
Charles VII,
Fontaine de Justice, possède l'Eglise de France

En 1438, Charles VII réduit les prérogatives du Saint-Siège sur l'Eglise de France. La Pragmatique sanction de Bourges :

  • Restreint les effets de l'excommunication,
  • Supprime un impôt (les annates [7]),
  • Met un terme aux nominations par Rome. Le clergé français y gagne la libre élection des évêques et des abbés par les chapitres et les monastères. Mais le grand gagnant est le Roi, qui obtient de recommander ses candidats. Si l'Église de France acquiert une grande autonomie face à Rome, elle passe en revanche sous la coupe de la monarchie française. C'est l'acte de naissance du gallicanisme [8] qui place le Roi en chef spirituel.

En 1454, il fait procéder à la rédaction des Coutumes. En se posant comme garant et organisateur unique du droit, il devient Fontaine de Justice, appellation que conserveront ses successeurs. Il acquiert le monopole de la force morale, qui le place seul au-dessus à la fois de la Noblesse et du Clergé.

La monarchie auréolée :
François 1er le Chevalier
contrôle l'aristocratie française

En 1516, fort de la victoire de Marignan, le jeune Roi de France (19 ans, couronné neuf mois plus tôt) impose le Concordat de Bologne :

  • Sur le plan fiscal, avec le Droit de régale, les revenus des diocèses catholiques vacants vont au Roi via la Sainte-Chapelle,
  • Les élections instaurées par la Pragmatique sanction sont supprimées : désormais, le roi nomme son candidat dans 150 évêchés et 500 abbayes. Après avoir constaté l'âge minimal (27 ans) et les bonnes mœurs du nominé, le Pape n'a plus d'autre choix que de lui accorder l'investiture canonique,
  • L'investiture temporelle, qui confère le vrai pouvoir sur la circonscription, n'est obtenue par le nominé qu'après avoir prêté le serment de fidélité au roi de France lui-même.

Les familles qui souhaitent obtenir les avantages liées aux charges ecclésiastiques n'ont dès lors d'autre choix que d'entrer dans le parti du Roi, devenu parti unique. C'est la fin des contrepouvoirs.

La monarchie absolue :
Louis XIV, le Roi Soleil, domine le Clergé, la Noblesse et le Tiers Etat

Par la Déclaration de Saint-Germain du 10 février 1673, Louis XIV étend le Droit de régale aux évêchés du Midi qui y échappaient. Surtout, en 1682, avec la Déclaration des quatre articles :

  • Le Roi soumet l'infaillibilité du souverain pontife à l'assemblée des évêques,
  • En échange, ils acquiescent à l'impossibilité pour le Pape de juger les rois et de délier du devoir d'obéissance envers lui. L'intérêt de ce principe énoncé en France n'échappe pas aux souverains européens qui le feront valoir pour eux-mêmes.

Devenant le Roi Soleil ou Roi-Dieu [9], Louis XIV concentre les pouvoirs en sa seule personne : « L'Etat c'est moi » signifie au fond « L'intérêt général, c'est moi ». Il instaure une centralisation extrême du pouvoir royal :

  • Le Conseil d'en Haut ne regroupe plus que trois ou quatre ministres, dont sont exclus les princes et les membres de la famille royale,
  • Le gallicanisme unifie l'église catholique française sous ses ordres,
  • Les Parlements ne sont plus des cours souveraines mais seulement supérieures, et sont tenus d'enregistrer les édits du Roi avant toute remontrance [10],
  • La noblesse est regroupée à la cour de Versailles : elle est éloignée de ses territoires qu'elle ne peut plus gérer et encore moins organiser contre le pouvoir central,
  • L'étiquette réduit les Grands du royaume à de petits rôles dans un spectacle permanent dont le roi est le seul metteur en scène et le principal interprète, jusqu'aux repas pris seul et en public et aux séquences du « lever » et du « coucher ».

Ainsi, la France revêt une spécificité qui la marque en profondeur : le monarque français occupe le siège du pouvoir temporel, mais aussi celui du pouvoir spirituel. En France, non seulement le chef de l'Etat décide, mais il est aussi le super sage, seul à pouvoir dire le juste. Cette absence de dialectique au sommet de la société positionne le dirigeant dans l'omniscience. Aux yeux des Français, il ne peut donc commettre d'erreur. Aussi, ils acquiescent à cette supériorité, y sont attachés et réclament qu'il exerce son pouvoir en toutes choses [11] : le chef omnipotent est perçu et attendu comme tel.

Incontestable, le chef d'Etat français n'est jamais remis en cause, sauf par la fronde révolutionnaire, laquelle ne pouvant l'emporter que lorsque les finances publiques sont dans l'impasse et le chef dans l'impuissance. Voilà pourquoi construire un changement serein reste impossible en France, sauf à enfin organiser un vrai dialogue avec toute la société.

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[1] Louis IX a régné de 1226 à 1270.
[2] Pendant la sixième croisade, de 1249 à 1254, il fut fait prisonnier et libéré grâce au paiement d'une lourde caution par les Templiers. La septième croisade en 1270 ne dépassa pas Tunis où il mourut, victime de la peste.
[3] achetées très cher à l'Empereur de Constantinople Baudouin II.
[4] L'état social de la France 2010, L'Odis sous la direction de Jean-François Chantaraud, La Documentation Française, page 258.
[5] Les Templiers faisaient partie de l'Ordre du Temple, ordre religieux et militaire international issu de la chevalerie chrétienne. Ils furent arrêtés au cours d'une même journée, le 13 octobre 1307, sous les ordres du roi Philippe IV. Cela, alors même que la rançon qu'ils avaient versée avait permis d'arracher son grand-père aux geôles du sultan égyptien en 1250.
[6] Bertrand de Got (archevêque de Bordeaux) - Clément V (1305 - 1314) ; Jacques Duèse (évêque d'Avignon) - Jean XXII (1316 - 1334) ; Jacques Fournier - Benoît XII (1334 - 1342) ; Pierre Roger - Clément VI : (1342 - 1352) ; Etienne Aubert - Innocent VI : (1352 - 1362) ; Guillaume Grimoard - Urbain V : (1362 - 1370) ; Pierre Roger de Beaufort - Grégoire XI : (1370 - 1378).
[7] Versement au Saint-Siège d'une année de bénéfice ecclésiastique, dû après le décès du bénéficiaire ou le transfert de propriété du bénéfice.
[8] Le gallicanisme est une doctrine religieuse et politique qui sous-tend l'organisation d'une Église catholique de France largement autonome du pape.
[9] Noël est proche du solstice d'hiver, Pâques est proche de l'équinoxe de printemps : héritier de cultes païens, le catholicisme reste lié au soleil.
[10] Jean-Christian Petitfils, La Nouvelle Revue d'Histoire, sept-oct 2010.
[11] Lors de la dernière réunion des Etats-généraux, en 1614, c'est le Tiers-état qui introduit lui-même la proposition de reconnaitre l'autorité du Roi de France, "monarque de droit divin", comme supérieure à l'autorité papale.

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NOTES

(*) Afin d'éviter les écueils des faux dialogues générateurs de suspicion, de rupture et de conflits, La Tribune ouvre ses colonnes à l'Odissée. Pilotée par son directeur et expert de la dialectique, Jean-François Chantaraud, la chronique hebdomadaire « Ne nous fâchons pas ! » livrera les concepts, les clés opérationnelles de la méthode en s'appuyant sur des cas pratiques et sur l'actualité.

L'Odissée, l'Organisation du Dialogue et de l'Intelligence Sociale dans la Société Et l'Entreprise, est un organisme bicéphale composé d'un centre de conseil et recherche (l'Odis) et d'une ONG reconnue d'Intérêt général (les Amis de l'Odissée) dont l'objet consiste à "Faire progresser la démocratie dans tous les domaines et partout dans le monde".

Depuis 1990, l'Odissée conduit l'étude interactive permanente Comprendre et développer la Personne, l'Entreprise, la Société. Dès 1992, elle a diffusé un million de Cahiers de doléances, ce qui l'a conduit à organiser des groupes de travail regroupant des acteurs des sphères associative, sociale, politique, économique qui ont animé des centaines d'auditions, tables rondes, forums, tours de France citoyens, démarches de dialogue territorial et à l'intérieur des entreprises.

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Commentaires
a écrit le 20/05/2019 à 14:35 :
Merci pour ce bel exercice de mise en perspective, c'est agréable à lire, c'est calme, c'est serein, ça fait réfléchir tranquillement comme il faut.

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