OPINION. « L'agenda mondial comme feuille de route : la stratégie de soft power des Émirats Arabes Unis »
Véronique Chabourine

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Classés parmi les régimes autoritaires selon l'indice de démocratie de The Economist, leur influence croissante dans des secteurs stratégiques comme l'IA pose la question du risque d'exportation de leurs propres normes et standards à l'échelle internationale.
Le 6 février, l'Élysée a annoncé la signature d'un accord avec les Émirats arabes unis, pour la construction en France d'un campus consacré à l'intelligence artificielle, incluant le plus grand data center d'Europe. Ce projet, financé par les Émirats, prévoit des investissements entre 30 et 50 milliards d'euros et participe à l'ambition de faire de la France la figure de proue européenne, dans l'IA.
Depuis plusieurs années, les Émirats arabes unis se positionnent comme une puissance régionale incontournable et un acteur global stratégique. Grâce à leurs ressources énergétiques, leur stabilité politique, économique et leur positionnement diplomatique habile, ils ont consolidé leur influence sur plusieurs fronts : des accords de défense avec la France, à leur entrée dans les BRICS en 2024, en passant par leur rôle de médiateur au Moyen-Orient et en Afrique. Leur participation active aux grands rendez-vous internationaux, comme l'Exposition universelle de 2020 et la COP28 renforce leur image et leur permet de façonner une ambitieuse stratégie de « soft power » (influence non coercitive fondée sur l'attractivité).
Les Émirats arabes unis (EAU) ont réalisé une progression notable dans le classement de « soft power ». Selon le Global Soft Power Index 2024, ils se maintiennent à la 10e place pour la deuxième année consécutive, après avoir gagné huit places depuis 2020.
Cette progression repose sur des avancées majeures dans plusieurs domaines. Les EAU occupent la 1re place pour la solidité de leur économie, la 3e pour leur générosité, la 8e pour leur leadership en technologie et innovation ainsi que leur influence diplomatique, la 9e pour la sécurité et la 10e pour leur image dans le monde des affaires.
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Les Émirats arabes unis s'appuient sur une stratégie hybride qui combine puissance économique, diplomatie active et « soft power » ciblé. Leur économie robuste, soutenue par des investissements stratégiques et une diversification au-delà des hydrocarbures leur donne une marge de manœuvre financière importante, leur permettant de financer des initiatives globales.
La montée en puissance des Émirats en matière de « soft power » ne repose pas uniquement sur leurs atouts historiques. Ils ont bâti une stratégie qui s'aligne sur les priorités internationales, notamment celles définies par l'Agenda 2030 des Nations Unies : innovation technologique, transition énergétique et coopération multilatérale. Mais au-delà de cet alignement, ils cherchent aussi à façonner ces priorités, en finançant des initiatives globales dans des secteurs stratégiques comme l'intelligence artificielle et la transition énergétique. Leur stratégie nationale pour l'IA 2031, qui ambitionne de faire des Émirats un leader mondial de l'intelligence artificielle, illustre cette volonté d'influence. Cette dynamique s'inscrit dans une trajectoire initiée dès 2019 avec l'organisation du sommet AI Everything, un évènement consacré à la promotion de l'intelligence artificielle. Mais leur stratégie d'influence ne se limite pas aux secteurs technologiques et énergétiques. Les EAU ont également investi massivement dans l'aide humanitaire, répondant ainsi aux préoccupations internationales actuelles et renforçant leur image d'acteur global engagé.
Dans un monde à la fois globalisé et interdépendant, marqué par des tensions croissantes, les États ne peuvent plus se contenter de capitaliser uniquement sur leurs atouts historiques, pour exister en tant que puissances. Le « soft power », autrefois centré sur les atouts propres d'un État, doit aujourd'hui s'inscrire dans une dynamique plus large : celle des objectifs mondiaux. Les Émirats arabes unis ont fait de cet alignement une feuille de route stratégique et incarnent cette transition. Plutôt que de s'appuyer uniquement sur leurs atouts traditionnels, notamment leurs ressources énergétiques et leur position géographique stratégique, ils ont développé un « soft power » centré sur des enjeux universels.
Dans un monde à la fois fragmenté et interdépendant, l'influence d'un État repose de moins en moins sur sa seule puissance économique ou militaire. Désormais c'est sa capacité à structurer les priorités globales qui façonne les nouvelles dynamiques de pouvoir. Le « soft power » devient un levier stratégique majeur : en influençant les normes, en imposant un modèle attractif et en s'insérant dans les grandes dynamiques internationales, un État peut construire une puissance qui repose sur l'adhésion.
Si les Émirats arabes unis se positionnent aujourd'hui comme un acteur incontournable du « soft power » global, leur influence croissante soulève néanmoins des interrogations sur leur modèle de gouvernance et leurs valeurs. Classés parmi les régimes autoritaires selon l'indice de démocratie de The Economist, les EAU avec un score de 3.01 sur 10, en 2023, se placent au 125e rang mondial. Ce classement met en avant les pays où la démocratie est la plus solide. Les EAU sont régulièrement critiqués pour le manque de libertés politiques, la répression des dissidents et les restrictions sur la presse, les droits humains.
Dès lors, leur montée en puissance dans des secteurs aussi stratégiques que l'intelligence artificielle interroge sur les nouvelles dynamiques d'influence et l'impact potentiel de l'exportation de leurs standards en matière d'éthique et de gouvernance. On peut se demander si, demain, les Émirats, en tant que principal financeur et fournisseur d'infrastructure, ne chercheront pas à imposer directement ou indirectement leurs normes encadrant la vision de la gouvernance algorithmique, en imposant leur propre vision du contrôle des données, de la modération des contenus et de la transparence des systèmes d'IA.
Véronique Chabourine
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