OPINION. « La comptabilité à l'ère numérique : quelles défaillances potentielles ? »
Marc Bollecker et Thuy Seran

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Le développement des technologies numériques suscite beaucoup d'inquiétudes en Europe : dépendance aux États-Unis (notamment depuis l'annonce du plan Stargate portant sur 500 milliards de dollars pour doper l'intelligence artificielle), cyberattaques, danger pour la démocratie... Ces inquiétudes sont corrélées à la démultiplication fulgurante des technologies et de leur diffusion dans la société : santé, éducation, recherche, économie, sécurité.
Si ces inquiétudes ont fait couler beaucoup d'encres dans des tribunes de la presse nationale, il importe de souligner l'impact de l'adoption de ces technologies sur l'un des centres névralgiques méconnus de nos sociétés modernes : la comptabilité. Le prochain sommet pour l'action sur l'IA du 6 février 2025 ne semble pas y faire référence.
Depuis plus de 4000 ans, la comptabilité permet de tracer les relations commerciales, de travail et les politiques publiques et monétaires (1). Cette traçabilité permet de sécuriser les transactions d'autant plus que la comptabilité est régie par des normes et règlementations nationales ou internationales dont l'application est vérifiée par des cabinets d'audit. Cette traçabilité contrôlée est source de confiance, malgré certains scandales emblématiques comme celui d'Enron aux États-Unis en 2001. La comptabilité permet ainsi l'évaluation, souvent considérée comme fiable car fondée sur des règles ou conventions partagées.
En particulier, elle permet de juger de la situation financière d'un particulier, d'une entreprise, d'une banque voire d'un État. Au fil du temps, elle a évolué en s'adaptant aux besoins de la société, par exemple en intégrant les questions sociales et environnementales (cf. la directive européenne de 2022 sur la publication d'informations en matière de durabilité). Mais l'évaluation n'est pas une fin en soi : sa finalité est la prise de décision pour le présent (capacité à engager des dépenses et à générer des revenus) et pour le futur (établissement de budgets, choix d'investissements, octroi de crédits, etc.).
Depuis plusieurs décennies, la comptabilité repose sur l'utilisation de nombreuses technologies (applications bancaires, robots numériques, Blockchain, Intelligence artificielle, Business Intelligence, Big Data, progiciel de gestion intégrée, XBRL (2)). Si ces technologies constituent d'indéniables avancées, il faut souligner qu'elles rendent aussi la comptabilité vulnérable. Certes, elle permet l'automatisation des activités comptables : EDF a expérimenté trois robots pour décharger les comptables d'activités répétitives et chronophages. Mais peut-on réellement confier la traçabilité et la sécurité des transactions économiques à un robot ? Peut-on lui laisser le soin de représenter la réalité économique compte tenu des limites des algorithmes dans la collecte, le traitement et l'analyse des données ?
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Par le big data et l'intelligence artificielle, le numérique apporte des informations plus variées et plus nombreuses en une fraction de seconde. Elle permet de passer d'une comptabilité dite réactive à une comptabilité prédictive et proactive. Par exemple, les comptables peuvent anticiper les fluctuations financières, les problèmes de trésorerie, repérer des opportunités d'investissement, orienter les décisions stratégiques des entreprises. Mais n'est-il pas hasardeux de confier la comptabilité à une technologie dont les propres fondateurs considèrent qu'elle présente de profonds risques pour la société et l'humanité ?
Les débats et tribunes portant sur le rôle de la comptabilité dans une société numérique renvoient à la tête de Janus qui invite à regarder vers le futur pour saisir les opportunités qu'offrent les technologies, mais en conservant la prudence qui a toujours caractérisé la comptabilité. Il est fondamental de préserver la qualité de la traçabilité, la sécurité des transactions et d'éviter des évaluations et décisions hallucinatoires. Si ces fondamentaux devaient s'ébranler, quelle confiance accorderait un particulier à sa banque ? La facturation électronique obligatoire entre entreprises à partir de 2026 pourra-t-elle se généraliser sans risques ?
L'utilisation de multiples technologies numériques pour la comptabilité laisse planer un fort doute. L'adoption systématique de technologies à la mode, si séduisantes et utiles soient-elles, conduit à un mille-feuille numérique de moins en moins maîtrisable. Mal implantées et mal maitrisées, elles présentent des risques de vulnérabilité comptable, pour les particuliers, les organisations, et pour la société dans son ensemble. Ce risque est d'autant plus fort que le personnel des directions comptables est de plus en plus souvent réduit à un centre de service partagé (quand il n'est pas externalisé) et est voué à disparaitre pour partie (selon une étude de l'Université d'Oxford sur l'automatisation numérique en 2013, le métier de comptable fait partie des dix professions les plus menacées).
Le numérique fragilise les fondements de la comptabilité. Elles nécessitent des moyens en personnel formé et habilité pour en assurer le développement et le contrôle de fiabilité. Par ailleurs, des mesures réglementaires sont nécessaires pour atténuer les risques. Certaines ont déjà été adoptées à l'instar du cadre eIDAS (Identification électronique et services de confiance pour les transactions électroniques) qui régit les transactions B2C et B2B. Enfin, après cinq siècles de pratiques de comptabilité double, ne serait-il pas judicieux de passer à une comptabilité triple ? Celle-ci permet d'améliorer la transparence et la confiance dans les informations comptables grâce à des enregistrements immuables au sein de blockchains sécurisés.
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(1) Burlaud, A. (2022). Comptabilités, l'empire des nombres. Éditions EMS.
(2) XBRL (eXtensible Business Reporting Language), langage informatique utilisé pour la communication d'informations financières, obligatoire dans le format électronique unique européen pour les rapports financiers d'ESEF (European Single Electronic Format).
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(*) Marc Bollecker est Professeur des Universités en sciences de gestion et du management à l'Université de Haute Alsace (France) directeur du Master contrôle de gestion et audit organisationnel. Chercheur au Centre de Recherche en Gestion des Organisations, il mène des recherches en contrôle de gestion, management public et en digitalisation.
Thuy Séran est Maître de Conférences-HDR Université de Montpellier, Montpellier Recherche en Management (France) Thuy SERAN s'est intéressée à de nombreuses thématiques sur la digitalisation organisationnelle, principalement dans le domaine du contrôle de gestion, comptabilité, audit. Ses travaux de recherche se concentrent sur la transformation numérique bancaire et sur la transformation des professionnels de la finance à l'ère digitale.
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