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Raymond Aron « reloaded » pour le 21e siècle

Photo de Robert Jules

Robert Jules

Publié le 07 juin 2017 à 16:50 - Mis à jour le 08 juin 2017 à 15:29

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CHRONIQUE DES LIVRES ET DES IDÉES. La pensée de Raymond Aron (1905-1983) est-elle en train de revenir à la mode ? Certains signes donnent à le penser, comme la publication d'une "Introduction à Raymond Aron" de Gwendal Châton, un ouvrage dense et clair qui montre toute l'actualité de la pensée de celui qui se définissait comme un "spectateur engagé".

Dans un ouvrage récent, « Pourquoi Poutine est notre allié ? » (éditions Hikari), qui pointait les travers de la russophilie française, un jeune chercheur, Olivier Schmitt, tenait à préciser au préalable : « L'auteur de cet ouvrage ne cache pas qu'il se revendique du libéralisme politique, en particulier de sa version incarnée en France par Raymond Aron, et qu'il s'inquiète de la montée d'un fort courant antilibéral et d'une graduelle demande sociale autoritaire, y compris dans la droite et la gauche dites « de gouvernement » : les libertés publiques sont un bien à défendre précieusement ».

Ce cas est loin d'être isolé. Une nouvelle génération de chercheurs en relations internationales et polémologie (« war studies ») assume cette filiation. Un colloque intitulé « Penser la politique par « gros temps ». Raymond Aron au XXIe siècle » les réunira prochainement, et un ouvrage collectif paraîtra (en anglais chez Routledge) à la fin de l'année. Enfin, de ce Raymond Aron « reloaded », Gwendal Châton, maître de conférences en science politique à l'université d'Angers, en fournit une excellente synthèse dans son « Introduction à Raymond Aron » (éditions La Découverte), en qui il voit « l'une des grandes pensées politiques du XXe siècle ».

Un "classique" que tout le monde cite mais ne lit plus

Cette relecture vise d'abord à le sortir de son statut de « classique », que tout le monde cite mais ne lit plus. Le « petit camarade » de Jean-Paul Sartre, à l'Ecole normale de la rue d'Ulm, est vu comme un néo-libéral à gauche et un anti-communiste à droite. Ces images sont liées à une époque, mais la réflexion d'Aron ne s'y réduit pas, bien au contraire.

Gwendal Châton, en parcourant les moments forts de la vie de l'auteur de « L'Opium des intellectuels », montre que loin de rester sur ses acquis philosophiques, Aron a constamment nourri sa réflexion par l'observation directe, la presse ou les lectures dans nombre de domaines : sociologie - la découverte de Max Weber -, histoire, économie, science politique... dans le but de comprendre les événements politiques d'un siècle qui n'en manqua pas : révolution bolchévique, montée du nazisme - à laquelle Aron, jeune agrégé, assista, renonçant à son idéal pacifiste hérité d'Alain face à ce qu'il désignera comme « totalitarisme » -, deuxième guerre mondiale, guerre froide, décolonisation, création de l'Etat d'Israël, émergence des sociétés industrielles, révolte étudiante de Mai 68, hédonisme de la société de consommation, démocratisation et place du savoir, relations internationales, fragilité des régimes démocratiques et défense des libertés.

Vie multiple

De  son départ pour Londres pour rejoindre la « France libre » du général de Gaulle jusqu'à son élection au Collège de France, celui qui se définissait comme un « spectateur engagé » aura eu une vie multiple : journaliste et professeur de sociologie dans différentes universités, commentant le monde tel qu'il va sans renoncer à la recherche exigeante - il suffit de voir la liste de ses ouvrages -, brassant les savoirs avec une acuité analytique qui reste sa marque de fabrique. Cela conduit Gwendal Châton à distinguer pas moins de six facettes dans cette œuvre protéiforme : « l'éditorialiste politique, l'historien du XXe siècle, le sociologue des sociétés modernes, le défenseur de la démocratie libérale, l'analyste des relations internationales et le philosophe de l'histoire ».

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Le primat du politique

Or cette diversité ne relève pas d'un brillant éclectisme mais de l'élaboration d'outils, de méthodes, des concepts toujours valides pour comprendre le XXIe siècle. Ainsi, en va-t-il par exemple de son affirmation du primat de la politique qu'il a opposé à l'économisme holiste d'un certain marxisme qui dominait son époque. Primat que l'on redécouvre aujourd'hui, après la crise financière de 2007-2008 qui a sonné le glas du néolibéralisme et de la suprématie des marchés.

Ainsi, pour comprendre l'essor des sociétés industrielles après 1945 tant à l'Ouest qu'à l'Est, Aron va analyser les « classes dirigeantes », dont il propose une typologie : « les détenteurs du pouvoir d'Etat, les fonctionnaires, les chefs de l'armée et de la police, les gestionnaires du travail en commun (propriétaires ou managers des moyens de production), les meneurs de masse (leaders des syndicats et des partis de masse) et les détenteurs du pouvoir spirituel (représentants des religions traditionnelles, intellectuels et scientifiques) ». A l'Ouest, ces groupes sont dissociés par une double séparation : « la séparation des pouvoirs économique et politique ; celle des pouvoirs temporel et spirituel », liés à des « intérêts divergents » et des « visions du monde distinctes ». Au contraire, à l'Est, il y a « une unification des classes dirigeantes », « les trois pouvoirs sont réunis entre les mains  de quelques individus qui détiennent le monopole de l'idéologie, de la planification et de la décision politique », même si certaines oppositions peuvent se manifester. « Le monisme des sociétés communistes » s'oppose au « pluralisme des sociétés libérales ». Et loin d'assister à un « dépérissement de l'Etat » en URSS, Aron y verra plutôt, et à raison, « l'instrument d'une domination par une classe : l'intelligentsia ».

Pas de "grand soir"

Ainsi, contrairement aux nombreux intellectuels qui à l'époque prévoyaient un « grand soir » pour un Occident au bord d'une explosion révolutionnaire, Aron constatait que la lutte des classes en URSS était étouffée mais réelle tandis qu'en Occident le pluralisme favorisait le progrès social et une dispersion du pouvoir. Même si certains préféraient « avoir tort avec Sartre que raison avec Aron », ce dernier, défenseur d'un progrès raisonné, a finalement mieux compris que les intellectuels prophètes du moment l'évolution des sociétés industrielles des deux côtés du rideau de fer.

Cette leçon de rationalité et de lucidité qui ne cède ni aux modes intellectuelles, ni à l'idéologie pour comprendre la réalité de la complexité sociale reste toujours valable.

Entre "colombes" et "faucons"

Un autre héritage toujours vivant et à faire fructifier est son approche des relations internationales. L'auteur de « Paix et guerre entre les nations » trace une voie originale entre « colombes » et « faucons ». L'idée kantienne d'une paix internationale, imposée par un droit international, qui habite dès l'origine une institution comme l'Onu n'a pas empêché les conflits et les violences. Pour autant, il se méfie de « l'idéologie réaliste » qu'engendre l'égoïsme des Etats, prêts à utiliser la violence pour faire prévaloir leurs intérêts, sans aucune considération morale. Aron, lecteur de Machiavel et de Clausewitz mais aussi du Kant, développe un réalisme qui fait de la prudence le guide de l'action en raison des dilemmes que posent les relations internationales dans un monde par définition imparfait où il s'agit de choisir non pas l'idéal mais le moindre mal : «  Etre prudent, c'est agir en fonction de la conjoncture singulière et des données concrètes, non par esprit de système ou par obéissance passive à une norme ou à une pseudo-norme, c'est préférer la limitation de la violence au châtiment du prétendu coupable ou à une justice dite absolue, c'est se donner des objectifs concrets, accessibles, conformes à la loi séculaire des relations internationales et non des objectifs illimités et peut-être dépourvus de signification », explique-t-il.

Critique de Hayek et Friedman

L'auteur de l'"Essai sur les libertés" a également une réflexion propre sur le libéralisme. Gwendal Châton rappelle ses critiques à l'égard de Friedrich Hayek et ou encore de Milton Friedman. Aron leur reproche d'opérer un réductionnisme des dimensions sociales et historiques des sociétés à la seule économie. Pour Aron, le marché, loin d'être une émanation naturelle qui doit être laissé à sa vie propre, est avant tout « le « fruit » d'une création humaine », tout comme d'ailleurs l'Etat. Attaché à la défense des libertés, son libéralisme relève davantage d'une philosophie optimiste qui défend « un pluralisme conflictuel », pariant sur le fait que « la discussion permanente n'interdira pas la paix civile, que la contradiction des intérêts particuliers laissera se dégager des décisions compatibles avec le bien de la nation. » Un optimisme qui le rapproche par exemple d'un Karl Popper.

Défendre une philosophie progressiste

Pour autant, être libéral selon Aron, que l'on classait trop rapidement à droite, c'est aussi défendre une philosophie progressiste, « sans perspective du paradis sur terre, mais non sans espoir d'améliorer peu à peu, à travers la lutte des individus et des partis, le sort du plus grand nombre. »

Un programme qui reste d'actualité, au regard des bouleversements que connaît notamment le paysage politique français ces derniers temps, avec l'accession à la présidence d'Emmanuel Macron. En tournant le dos à tout populisme, les Français ont peut-être suivi une voie plutôt aronienne, qui les incitera à re(découvrir) l'œuvre de l'auteur d'un "Plaidoyer pour l'Europe décadente". Et pour ce faire, le livre de Gwendal Châton, dense et clair, est un excellent guide.

Gwendal Châton « Introduction à Raymond Aron », éditions La Découverte, collection Repères, 125 pages, 10 euros.

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Signalons également dans la même collection, la parution d'une « Introduction à Albert O. Hirschman », par Cyrille Ferraton et Ludovic Forbert. Hirschman, économiste et sociologue hétérodoxe, qui comme Aron a travaillé sur plusieurs domaines, est notamment l'auteur de « Deux siècles de rhétorique réactionnaire ».

Robert Jules

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