"L'idéal cosmopolite contemporain s'est complètement effondré"

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Pour Jean-François Pradeau, ce qui manque si malheureusement à l'Europe, c'est un choix culturel et civilisationnel pour exister, qu'elle puisse se présenter à chacun comme un motif d'espérance, comme la réalisation de ce que nous sommes : des êtres humains, des citoyens. Et ça l'Europe ne le propose pas.
Pour Jean-François Pradeau, "ce qui manque si malheureusement à l'Europe, c'est un choix culturel et civilisationnel pour exister, qu'elle puisse se présenter à chacun comme un motif d'espérance, comme la réalisation de ce que nous sommes : des êtres humains, des citoyens. Et ça l'Europe ne le propose pas." (Crédits : Didier Pruvot/Flammarion)
Le philosophe Jean-François Pradeau (1) publie "Gouverner avec le monde: Réflexions antiques sur la mondialisation" aux éditions Les Belles Lettres, où il montre combien il est nécessaire de connaître notre histoire pour comprendre le monde dans lequel nous vivons. Occasion pour La Tribune de l'interroger sur la mondialisation, le cosmopolitisme, la manière de penser et de vivre dans l'antiquité par rapport à notre époque, la démocratie, la politique, l'Union européenne ou encore l'enseignement du latin et du grec au moment où se prépare une réforme du collège.

La Tribune. Dans votre livre, vous réhabilitez la notion de cosmopolitisme, en opérant un détour historique par l'Antiquité, car elle nous permettrait de mieux comprendre le phénomène actuel de la mondialisation. Pourquoi ?

Jean-François Pradeau.- La raison en est double. Elle tient d'abord au fait que les questions philosophiques et politiques actuelles ont une histoire ancienne. Pour comprendre la mondialisation et les débats actuels sur la place des nations ou sur la construction européenne, il m'a semblé nécessaire d'en connaître les origines, qu'elles soient grecques, romaines ou européennes. Et là, lisant les anciens, on s'aperçoit que la notion de cosmopolitisme est centrale.

L'autre raison est ensuite plus politique. Le cosmopolitisme est, depuis une quinzaine d'années, perçu négativement - c'est ce que résume le terme de « mondialisation », qui est employé en mauvaise part. Or, tous les mouvements d'émancipation, depuis les années 1950 jusqu'à la fin des années 1990 étaient cosmopolites, c'est-à-dire « internationalistes ». Il me semblait donc intéressant de comparer les différentes conceptions du cosmopolitisme dans l'Antiquité, en poursuivant par l'héritage monothéiste puis également en évoquant la conception moderne du cosmopolitisme, telle que l'expose notamment Kant au moment où la révolution française bouleverse l'Europe. C'est d'ailleurs par un chapitre sur Kant que commence mon ouvrage, avant de s'intéresser aux Présocratiques, aux Stoïciens, puis à Platon et enfin à Philon d'Alexandrie et à Saint Augustin.

Dans l'Antiquité, ce sont les Stoïciens (2) qui accordent une place majeure au cosmopolitisme...

En réalité, toute la pensée grecque ancienne est cosmopolite. Toutes les écoles philosophiques, des Présocratiques aux Stoïciens, en passant par Platon et Aristote, considèrent l'existence humaine et sociale dans la Cité comme un certain rapport au monde. Mais s'ils sont tous cosmopolites, ils le sont de manière différente.

Ainsi, les Stoïciens pensent l'homme comme une partie du monde parce que chacun de nous est animé par la raison cosmique, ce « logos », qui désigne la raison chez les Grecs. La tradition platonicienne, elle, considère le monde comme la forme de vie la plus parfaite, la plus divine qui soit. Et selon Platon, c'est en imitant le monde, qui est un vivant parfait et divin, que l'homme et la Cité peuvent atteindre la perfection dont ils sont capables. Le présupposé commun est que l'homme est l'être qui a la capacité de penser le monde et de l'habiter pleinement, en connaissance de cause. C'est du reste très exactement l'objet de la philosophie, qui se présente comme une explication rationnelle de la totalité du réel. Sur le terrain éthique et politique, c'est toujours dans un tel rapport au monde que l'homme peut atteindre l'excellence, la « vertu » dont il est capable.

En quoi est-ce d'actualité ?

Parce que nous nous posons des questions semblables. S'il revêt des formes différentes, le cosmopolitisme moderne est conçu sur le mode extensif, il cherche à repousser les frontières, à fédérer progressivement les Etats afin d'arriver à ce que le genre humain vive dans une seule et même nation qui sera étendue aux limites du monde.  C'est l'horizon de perfection idéale de la modernité. Ce modèle moderne, kantien, qui est aussi celui de la Révolution française, a des origines stoïciennes.  Pour les Stoïciens, à partir du moment où les hommes s'attacheront à réaliser la raison qui est en eux, en négligeant leurs différences, ils auront vocation à vivre dans un État étendu aux limites du monde, que l'on peut imaginer comme une cité cosmique. La tradition platonicienne est différente parce qu'elle estime qu'une Cité, seule parmi d'autres, peut accomplir elle-même sa ressemblance au monde. C'est un modèle « compréhensif ». Je me suis donc demandé s'il y avait dans les débats modernes et contemporains, cette idée que l'on puisse être en parfaite intelligence avec le monde, quand bien même les nations voisines ne le seraient pas.

Et quelles conclusions en tirez-vous ?

J'en tire deux conclusions. La première est que l'idéal cosmopolite contemporain s'est complètement effondré. Les grandes idéologies de l'émancipation des années 1960 qui prônaient la fin des frontières, l'élargissement des nations, la concitoyenneté avec les étrangers, ont disparu ou du moins ne vont plus de soi. Ainsi, la grande occasion internationaliste que représente la construction européenne sous la forme d'une fédération des pays européens en une seule et même nation, est rejetée. Elle n'est plus à l'ordre du jour. La seconde conclusion concerne l'échec du mouvement altermondialiste qui, après avoir atteint son apogée cosmopolitique il y a quinze ans, a enterré les derniers feux de l'internationalisme. C'est regrettable.

Pour les Grecs, la démocratie n'est pas véritablement une question politique

Dans votre livre, paradoxalement, on trouve rarement le mot démocratie. Pourquoi ? Est-elle aussi en crise ?

Pour les Grecs, la démocratie n'est pas véritablement une question politique. Depuis le 18e siècle, nous avons complètement identifié l'idéal politique et la constitution démocratique, en considérant qu'il n'y a pas de vie commune réussie qui ne soit démocratique. Les Grecs, eux, pensaient d'autres modèles constitutionnels. Leur démocratie, et c'est ce qui rend souvent maladroite la comparaison avec notre actualité, n'était pas la nôtre. Elle n'était pas « représentative » ; elle désignait certains de ses dirigeants par tirage au sort, ou bien encore « vendait » certaines de ses magistratures. Surtout, comme l'on bien montré des historiens comme  Moses Finley, Jean-Pierre Vernant ou Pierre Vidal-Naquet, la démocratie à Athènes, si elle était certes une « démocratie directe » (non-représentative), ne rassemblait parmi les citoyens que les individus mâles qui étaient les seuls à posséder une citoyenneté de plein droit. C'est à peine 10% des 400.000 personnes qui vivaient sans doute à Athènes à l'époque de Socrate. Faire des comparaisons s'avère donc très risqué.

Le repli nationaliste que vous évoquez s'accompagne parallèlement d'une montée du mouvement théologico-politique. Prenons deux exemples différents : la volonté impériale des Etats-Unis, au moins telle qu'elle a été affirmée sous l'ère de George W. Bush, et la constitution d'un État islamique d'Irak et de Syrie, attirant de nombreux adeptes d'autres pays, avec là-aussi la volonté de s'étendre au monde...

Je ne les mets pas du tout sur le même plan. Quoi qu'il en soit, on peut juger négativement ces deux tentatives impérialistes. Mais je constate qu'au moment où chaque nation européenne se replie sur elle-même, ils ont été ou sont parmi les rares à proposer des projets cosmopolitiques, à proposer de l'espoir au-delà des frontières. En France, aujourd'hui, nous avons du mal à comprendre ce qui pousse un citoyen français à s'engager militairement et criminellement dans un pays situé à 3.500 kilomètres d'ici, dont il ne connaît rien, au nom d'un projet cosmopolitique et religieux. Comment un jeune Français peut-il se sentir le proche parent d'une cause si lointaine ?

La conception cosmopolitique des Stoïciens cherchait à vivre selon la raison, c'est-à-dire sans violence, sans excès, selon la nature. Ce n'est le cas ni de l'Etat islamique ni des Etats-Unis...

Je redis que l'on ne peut renvoyer ces deux exemples dos à dos. S'agissant de la guerre civile en Irak et en Syrie, elle offre à certains jeunes Européens un projet fort, celui d'une citoyenneté sacrée, qui excède les frontières actuelles et vise à réunir les hommes dans une communauté politique qu'ils auraient désirée. Cette puissance est redoutable ; je crois que nous ne la comprenons pas, parce qu'elle nous est à tous égards étrangère aujourd'hui. Mais ce devrait être notre urgence du moment.

N'est-ce pas le signe que l'Etat nation tel qu'il est apparu au 18e siècle est entré en crise ?

C'est vrai. Mais ces nations ont le choix entre s'effondrer sur elles-mêmes ou se dépasser dans un modèle de système international qui, dans notre cas, devrait être l'Europe.

Comment expliquez-vous que le citoyen, qu'il soit Irlandais, Britannique, Néerlandais ou encore Français ne soit pas convaincu par le projet européen, au moins comme idée régulatrice ?

Il l'était au tournant des 18e et 19e siècles, il ne l'est manifestement plus aujourd'hui. Mais nous donnons-nous les moyens culturels, scientifiques, politiques et même religieux de créer l'Europe ?

Finalement, l'empire romain n'est-il pas l'idéal de cosmopolitisme que vous défendez et dont l'Europe aurait besoin. Sa réussite ne réside-t-elle pas dans le rapport subtil qu'il a pu établir entre le cosmopolitisme et la diversité de ses citoyens ?

Oui, c'est vrai. Aujourd'hui, on refuse d'abolir les frontières avec nos pays voisins pour s'unir. Nous ne nous donnons pas les conditions culturelles et institutionnelles pour le faire.

L'Europe n'est-elle pas aussi responsable de cet échec  en voulant imposer un cosmopolitisme qui ne tienne pas compte des diversités ?

Si. L'Empire romain, dont les habitants, contrairement à une idée reçue, n'étaient pas tous des citoyens romains, est bien sûr le résultat d'un impérialisme armé. L'empire s'est formé en conquérant et en soumettant d'autres nations. Les Européens vieillissants et apaisés que nous sommes peinons à nous approprier cette histoire, qui a duré des siècles. Notre histoire conquérante moderne nous semble lointaine ; nous ne l'honorons pas. Pour autant, les Romains n'ont pas étendu les limites de leur empire en l'accompagnant d'un projet d'assimilation, pas même linguistique. Ils l'ont construit en acceptant en effet la diversité des peuples. C'est une conception de l'empire très éloignée de celle qu'ont pu concevoir les Modernes. L'Europe hérite certes de Rome, mais d'une Rome christianisée, qui avait récupéré en partie l'héritage hellénique et qui a mis un millénaire à se former.

L'un des fondements de la conception des Stoïciens est la rationalité, le logos. C'est en s'y soumettant que l'on devient sage. Aujourd'hui, on constate davantage une montée de l'irrationalisme...

Dans la pensée politique des Grecs, je le répète, l'homme trouve sa place en se situant par rapport au monde, dont la forme de vie, éternelle et incorruptible, diffère de celle de la  vie humaine, qui est éphémère. Nous entretenons avec le monde un rapport de ressemblance, et nous ne faisons que l'habiter, une vie durant. Cette ressemblance et cette différence nous permettent, pour peu que nous suivions la raison cosmique qui ordonne divinement le monde et lui donne une vie régulière et parfaite, de comprendre nos faiblesses et de parfaire autant que possible notre condition humaine.

Notre société n'est pas soutenable à long terme

A l'évidence, nos valeurs ne s'inscrivent plus du tout dans une telle représentation du monde. Notre société, qui consacre l'individualisme consumériste, n'est pas soutenable à long terme ; elle le refuse d'ailleurs sciemment. La valeur suprême aujourd'hui, en Occident, est la réussite individuelle, et son critère exclusif est la possession de biens.  Le phantasme civilisationnel qui est le nôtre consacre l'accès à la richesse, par un individu, à l'aide de ses seuls moyens. C'est à cela que nous reconnaissons nos héros. Cette fiction idéologique est dominante et elle est bien sûr profondément destructrice, parce que la plupart des hommes ne peuvent connaître cette réussite et qu'ils en souffrent. Notre meilleur héros européen, celui qui incarne au mieux nos valeurs, est le joueur de football : extraction populaire, instruction minimale, réussite par le talent individuel. Voilà l'Homme libre, celui qui ne doit rien à la société mais tout à son talent. L'idéal de réussite aujourd'hui, ce n'est pas Achille, c'est Lionel Messi. Ces modèles de vie sont socialement et psychologiquement destructeurs, parce que la plupart d'entre nous, sur fond de creusement des inégalités de revenus, ne pourrons bien sûr jamais nous reconnaître que par défaut et échec dans de tels modèles. Et cette destruction engendre des comportements anomiques profonds et des problèmes de santé publique que nous nous refusons à reconnaître. Le consumérisme de beauté produit par exemple des ravages chez nos jeunes filles, qui ne peuvent être les modèles que leur montrent les affiches et les écrans, d'autant moins que ces modèles sont des artifices fabriqués de toute pièce.

Si vous n'avez pas de rapport au monde, à l'universel, alors, au sens propre, vous ne savez pas où vous habitez. Et cette déception insupportable est de toute évidence l'un des moteurs de ces jeunes gens désorientés qui partent en Syrie. On leur promet une place ailleurs, celle qu'ils ne trouvent pas ici ; c'est une promesse que nous jugeons complètement folle, mais ce qui leur est proposé par ceux qui les conduisent bien sûr à la mort, c'est une place, et c'est un monde.

Mais les traditions dans nos pays donnaient un rapport au monde...

Nous avons manifestement choisi de nous en couper. Nous vivons dans un monde qui se veut perpétuellement nouveau, délié de son passé, tourné exclusivement vers l'avenir, qui se veut plein de réalisations à l'instant présent.

C'est ce que prônaient Marx et Engels, que vous citez, dans « Le manifeste du parti communiste », cette destruction des traditions au nom de l'émancipation... Il y a là une ambivalence ?

Je mentionne en effet Marx et Engels ou encore l'altermondialisme contemporain et son slogan « Un autre monde est possible ». Mais c'est pour expliquer combien cette façon de vouloir changer le monde aurait semblé absurde à un Grec ancien, parce que précisément le monde est ce sur quoi nous n'avons pas prise : il est ce qu'il s'agit d'habiter. C'est d'ailleurs une caractéristique de la modernité : la croyance en une emprise absolue sur la nature et la conviction que le monde se résume à la société des hommes et à leurs échanges. Aujourd'hui, l'illusion demeure que l'on peut transformer le monde.

L'antiquité grecque n'est pas progressiste

Quelle relation entretient la tradition stoïcienne avec l'histoire de l'homme puisque la raison est a-historique ? Entre l'universalité de l'humain et sa particularité comme citoyen de Sparte, d'Athènes... ?

Lorsque les Stoïciens écrivent sur la Cité, la particularité est civique plus qu'historique. Les hommes appartiennent à telle ou telle cité. Mais idéalement, s'ils accomplissaient tous ce qu'ils ont d'universel en eux, c'est-à-dire la raison, cette particularité aurait vocation à s'effacer. Les Grecs ne sont pas des penseurs de l'histoire de ce point de vue, l'antiquité grecque n'est pas progressiste.

L'Europe a une conception a-historique jugeant qu'il faut oublier ce passé européen, qui est un passé de guerres, de tueries, et qu'il faut au contraire construire ex nihilo en s'aidant de la raison économique. Des Stoïciens ne se trouvent-ils pas actuellement au sein de la Commission européenne, ceux qui disent qu'il faut être raisonnable, rembourser ses dettes, faire des réformes structurelles...

Mais je ne suis pas sûr que cela soit  propre à l'Europe. Il y a d'autres formes de relations internationales contractuelles actuellement, par exemple entre l'Amérique du nord et l'Amérique du sud, qui mettent en œuvre les mêmes principes. Ce qui manque si malheureusement à l'Europe, c'est un choix culturel et civilisationnel pour exister, qu'elle puisse se présenter à chacun comme un motif d'espérance, comme la réalisation de ce que nous sommes : des êtres humains, des citoyens. Et ça l'Europe ne le propose pas.

C'est quand même un choix ... On définit un cosmopolitisme, ensuite, on en veut ou on n'en veut pas...

Oui, ce serait un projet politique, mais c'est bien là le problème de l'Europe : elle n'en propose pas.

Mais ce projet  ne peut pas surgir de rien, il doit bien s'inscrire dans une histoire...

Evidemment, mais nos dirigeants méconnaissent de plus en plus cette histoire, volontairement ou pas. Je peux en donner une illustration : j'ai eu l'occasion de travailler sur la façon dont nos parlementaires pouvaient se référer à l'Antiquité dans le débat politique, en menant de rapides recherches lexicales dans les débats des vingt dernières années. J'ai donc consulté l'ensemble des débats parlementaires français depuis 1990. Et c'est à l'année 1990, en mai, qu'il faut remonter pour trouver le dernier débat qui voit un parlementaire convoquer Athènes et l'antiquité en général. C'était au moment du vote des Lois Gayssot. Marie-France Stirbois était alors l'unique député du Front National et elle s'opposait à ce projet de loi contre le racisme et l'antisémitisme. Citant Aristote, Xénophon, Périclès, d'autres encore, elle déclarait dans un long discours qu'il n'était absolument pas contraire à la démocratie que les étrangers aient un statut de second rang, puisque la démocratie athénienne donnait à ses métèques un tel statut. Or, et tel était son raisonnement, Athènes est la mère des démocraties. Et si le modèle de la démocratie, c'est Athènes, alors il n'y a aucune raison de ne pas accepter l'existence de niveaux de citoyenneté.

Cette intervention avait suscité la publication d'un texte très intéressant de l'historienne de l'Antiquité, Nicole Loraux, qui soulignait d'emblée que si nous avions été en démocratie athénienne, Marie-France Stirbois n'aurait jamais pu prendre la parole, puisque les femmes n'y avaient pas le statut de citoyen. Elle dénonçait également les diverses erreurs que commettait le discours du député nationaliste sur le statut des étrangers à Athènes. Ceux-ci pouvaient en effet, et c'est intéressant de le relever, accéder à certaines magistratures sans être citoyens athéniens de plein droit. Depuis cette date, je n'ai trouvé dans le débat parlementaire français aucune référence instruite à l'Antiquité. Il y est souvent fait mention de Socrate et de Platon, mais le premier est alors le nom du nouveau logiciel de la SNCF dédié à la gestion des billets de train, quand le second nomme un dispositif d'aménagement pour les non-voyants.

Ce que je viens de rappeler est anecdotique, mais c'est l'un des indices, nombreux, que le débat politique n'est plus historiquement informé. On pourrait choisir d'imputer cela à l'ignorance de nos élus, mais ce serait un peu court : nous tournons collectivement le dos à notre histoire comme aux humanités, c'est un choix profond.

Sur ce sujet, une réforme du collège proposée par le gouvernement risque de marginaliser l'enseignement du latin et du grec. Que pensez-vous du projet ?

Il y a deux enjeux différents. D'une part, il y a ce rapport difficile que nous entretenons, non seulement en France mais aussi dans d'autres pays européens, avec notre histoire, qui traduit un signe de faiblesse culturelle. C'est aussi bien ce que montre notre incapacité à assumer des périodes violentes de notre histoire, qu'il s'agisse de la colonisation ou de l'inquisition. Tout cela relève d'une forme d'épuisement, qui est l'actualité  européenne.

D'autre part, il  y a l'enseignement des langues anciennes. Je distingue le cas du latin de celui du grec, car le premier est enseigné en France au Collège, plus tôt que le second.

Le caractère prétendument élitiste du latin

En la matière, le dernier projet gouvernemental est catastrophique. Il n'est sans doute pas surprenant, parce qu'il a eu des précédents. Loin d'encourager l'enseignement des langues et des cultures latines et de l'Antiquité, le Parti socialiste, qui est pourtant le parti des enseignants, l'a plusieurs fois affaibli. Il persévère aujourd'hui, au nom d'un argument qu'il avait déjà utilisé dans les années 1980 : le caractère prétendument élitiste du latin. Un élitisme dénoncé avec le charme indéfinissable des démonstrations dont sont coutumiers les cadres qui dirigent l'Éducation Nationale. L'argument est en gros le suivant : le latin est un enseignement élitiste. Donc, nous devons choisir entre deux possibilités : soit cet enseignement, souhaitable mais exigeant, peut être étendu à tous, soit on ne le donne à personne, car alors on favoriserait une élite. L'argument n'est pas même spécieux, il est entièrement faux. En effet, depuis la fin de l'Antiquité, il n'y a jamais eu autant d'adolescents qui apprennent le latin qu'aujourd'hui. C'est un des grands paradoxes de cette affaire. L'initiation, que cela soit en classe de 5e ou de 4e, touche des centaines de milliers d'adolescents, avant que la pyramide de la démographie des latinistes ne s'effondre à partir de la classe de seconde pour terminer avec 4 à 5% de bacheliers latinistes. Mais en nombre absolu, cela représente beaucoup plus de monde qu'il y a un siècle.

Cette décision du ministère va porter un coup fatal au latin par la  diminution du volume horaire des enseignements - surtout si l'on choisit de faire rentrer ces langues dans un bouquet d'options un peu plus vaste. Dans ce cas, en effet, il est évident que les établissements vont privilégier ces autres options. Non pas du tout que les collégiens préféreront faire autre chose que du latin, mais tout simplement parce que les établissements n'ayant pas nécessairement les enseignants de littérature classique ne retiendront que ces autres options.

Tout cela repose sur une méconnaissance consternante de ce que sont ces enseignements, de leur importance et de leur rôle. Toutes les expériences qui ont été faites avec succès par des enseignants courageux, dans les établissements défavorisés, montrent que, loin d'être élitiste, le latin, qui n'est pas à ma connaissance parlé dans les familles bourgeoises privilégiées françaises, est une langue devant laquelle les adolescents arrivent à égalité. Il faut en effet rappeler, ce qui est complètement négligé par nos élites européennes qui ignorent leur histoire, que les adolescents, dont les parents ou les grands-parents sont nés de l'autre côté de la Méditerranée, ne sont pas du tout rétifs à l'idée d'apprendre que la culture latine s'est formée des deux côtés de cette mer. Quant on étudie la philosophie ancienne, en passant par exemple, comme je l'ai fait, dix ans à traduire et commenter Plotin, on découvre que ce néo-platonicien, qui écrit dans un grec parfois médiocre, est un Egyptien émigré à Rome, dont la langue maternelle n'était pas le grec. Savons-nous qu'Augustin, le plus célèbre Père de l'Eglise, est un Algérien qui a installé son église en Tunisie ? Que les philosophes présocratiques, Héraclite par exemple, ont pour bon nombre d'entre eux vécu dans l'actuelle Turquie ? Les philosophes anciens sur lesquels je travaille sont des méditerranéens, tous imbibés de culture « orientale », curieux des savoirs perses ou égyptiens. Etudier ce monde antique permet de comprendre d'où vient l'Europe, d'où viennent les religions monothéistes, et nous rappelle que les grands penseurs et philosophes de l'Antiquité que nous célébrons étaient aussi, dans la géographie d'aujourd'hui, des « orientaux ». Ceux de nos adolescents, qui, comme l'on dit, sont issus de l'immigration, n'ont aucune difficulté à entendre cela.

Un autre argument avancé pour justifier la réduction de l'enseignement des langues anciennes, c'est celui de l'utilité...

Cet argument fallacieux, il faut toujours le retourner, en se demandant s'il est possible de construire l'Europe sans Rome et Athènes. En se demandant aussi si la maîtrise de notre propre langue peut se passer de la rigueur et de la culture qu'offre l'étude d'une langue ancienne. Ma réponse est non. Est-il « utile » de savoir que nous avons une culture commune au moment où, comme on dit, on veut renforcer l'intégration européenne ?

Ce rejet de la culture antique est lié au trait idéologique occidental dont nous parlions, qui consiste à ne vouloir se tenir que dans le présent, dans l'innovation. L'idéologie consumériste est par définition court-termiste.

L'Antiquité n'avait-elle pas un autre rapport au temps ?

Oui. Le Grec ancien vivait dans l'éternité, nous, nous vivons dans l'obsession du progrès et de l'acquisition. Nous cultivons l'obsolescence.

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(1) Né en 1969, Jean-François Pradeau est Professeur des Universités à l'Université Jean Moulin, Lyon 3. Spécialiste de philosophie ancienne, il a publié une trentaine d'ouvrages et de traductions consacrés à Platon, Plotin, Héraclite ou encore les sophistes. Historien de la philosophie ancienne, il a également consacré des travaux à la philosophie politique moderne et contemporaine. Il a mené des missions de conseiller au sein de cabinets ministériels ainsi qu'à l'Inspection générale de l'administration de l'Education nationale et de la Recherche.

(2) Les Belles Lettres ont récemment publié "Les Stoïciens II" de Christelle Veillard consacré au stoïcisme intermédiaire, après "Les Stoïciens I" de Frédérique Ildefonse et "Les Stoïciens III" de Thomas Bénatouïl, les trois volumes couvrant l'ensemble de l'histoire de cette école philosophique dans l'Antiquité.

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Commentaires
a écrit le 13/05/2015 à 9:37 :
Dommage qu'une pensée plutôt intéressante sur l'ouverture au monde se contredise en s'enlisant dans le passéisme des langues mortes !
La vraie ouverture ce serait plutôt d'enseigner l'Esperanto qui permettrait une vraie communication.
Réponse de le 14/05/2015 à 12:36 :
Attention, dans ce cas, la physique aussi est "passéiste".
Thales était le premier physicien : il a produit une explication du monde a partir de principes plutôt qu' à partir des divinités.
Bien que la terre ne soit pas pour nous, un disque qui flotte sur l' eau, mais une sphère qui flotte dans le vide (qui n' est pas vide puisqu'y transite des petits bidules-particules mais passons), il y a comme un "air de famille" entre ce qu' essayait de faire Thalès et ce qu' essaie de faire un physicien d' aujourd'hui. Leur jeux se ressemblent.
Une telle cosmogonie (scientifique) n' est cependant, qu' une des façons de faire le récit du monde.
Les humanités ont ceci d' utile, qu' elles nous enseignent la multitude des anciennes certitudes éphémères, et nous empêchent ainsi d' adhèrer un peu trop à celles qui sont a la mode aujourd' hui.
Il ne faut pas trop croire, c' est à dire, croire inadéquatement, aux jeux.

Le jeu consistant a expliquer le monde, consiste à balancer une grille en fonte sur ce qu' on veut observer.
Tout le problème vient de la conception de la grille : ce n' est pas seulement que certaines cases peuvent être bouchées, c' est que les barreaux peuvent être très très épais et cacher tout un monde derrière ou en dedans de leur épaisseur, et cette erreur colle à la grille, elle est systématique.

Si nous faisions corps avec une totalité, il ne pourrait pas y avoir d' ailleurs qui ne nous concernerait pas.
a écrit le 13/05/2015 à 9:17 :
Au début on pensait pour soi-même par la suite on c'est aperçu que cela était plus rémunérateur de penser pour les autres!
a écrit le 13/05/2015 à 0:39 :
Le cosmopolitisme préserve une certaine diversité culturelle indispensable pour que chacun puisse trouver un place dans la société. La monoculture socialiste et totalisante fabrique trop d'exclus et de chômeurs. Est-il paradoxal que le gouvernement de la France rejète la diversité culturelle et prétende préserver la bio-diversité? Il est plus simple de mettre sous cloche et la nature et l'humanité. Mais c'est un monde sans avenir et dont l'évolution est règlementée.
a écrit le 12/05/2015 à 22:45 :
La reflexion sur le cosmopolitisme est interessante. C'est effectivement une idee mise de cote depuis pas mal de temps, et assez eclairante sur notre temps, qui est aussi celui de la mondialisation. Par contre, je trouve que les disgressions sur l'individualisme, l'enseignement du latin n'apportent pas vraiment grand chose a la reflexion.
a écrit le 12/05/2015 à 19:39 :
Rafraîchissant. A lire.
Avant de s'arracher à nouveau les cheveux en pensant à nos enfants.

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