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Sénégal-Mauritanie : tempête en eaux troubles après la mort d’un pêcheur

Photo de Ibrahima Bayo Jr.

Ibrahima Bayo Jr.

Publié le 30 janvier 2018 à 13:10 - Mis à jour le 13 décembre 2024 à 01:23

Pêche

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Reuters

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Tempête de colère dans les eaux frontalières entre le Sénégal et la Mauritanie. Au-delà de l’émotion, la mort samedi dernier d’un jeune pêcheur originaire de Guet Ndar dans la région de Saint-Louis du Sénégal, tué à balle réelle par des gardes-côtes mauritaniens, est peut-être le vent qui va déclencher la tempête entre les deux pays. Côté sénégalais, plusieurs magasins appartenant à des commerçants mauritaniens ont été saccagés voire brûlés à Saint-Louis. Et la tension est loin de retomber.

Fallou Sall, jeune pêcheur de 19 ans, est devenu malgré lui, le visage de cette tragédie en eaux agitées entre le Sénégal et la Mauritanie. Son corps gît depuis samedi 27 janvier dans une morgue mauritanienne dans l'attente d'un rapatriement de sa dépouille à Saint-Louis. Avec huit autres pêcheurs, le jeune homme a embarqué sur une pirogue à moteur. Mais après leur départ aux premières lueurs de l'aube, un drame dont les contours sont difficiles à cerner, s'est produit.

Un drame, des représailles et une législation mauritanienne musclée

Ce samedi 27 janvier, deux heures après avoir quitté les berges de Guet Ndar, un quartier surpeuplé de pêcheurs de Saint-Louis (nord du Sénégal), l'embarcation qui se serait aventurée dans les eaux territoriales mauritaniennes a essuyé des tirs à balles réelles des gardes-côtes mauritaniens, selon une source sécuritaire. Une de ces balles aura été fatale au jeune Fallou Sall.

Des incidents tragiques sont fréquemment signalés à la frontière maritime -la seule limite- entre les deux pays. Mais celui qui s'est produit ce samedi a particulièrement marqué les esprits. Dans la confusion et surtout la précipitation, la nouvelle de la mort du jeune homme a déclenché une vague « spontanée » de colère. En représailles, l'hystérie de jeunes de quartiers populeux s'est traduite dans les rues de Saint-Louis par la dégradation de plusieurs édifices publics et le saccage de plusieurs magasins appartenant à des ressortissants mauritaniens. L'intervention des forces de police a été déterminante pour calmer le feu de la protestation. En partie seulement.

Comme chaque fois que le mauvais temps menace les relations sénégalo-mauritaniennes, le danger vient presque toujours de la mer. Depuis l'expiration en 2015 d'un accord de pêche unissant les deux pays, la Mauritanie a comblé le vide juridique en musclant sa législation. Cette dernière, déjà appliquée, prévoit de n'octroyer des licences de pêche qu'à des pêcheurs mauritaniens. Elle oblige également les bateaux de pêche détenus par des étrangers à employer un personnel mauritanien et à débarquer leur prise sur des quais mauritaniens. L'exception au profit des Sénégalais au nom de relations de bon voisinage n'a pas empêché la Mauritanie d'appliquer la règle dans toute sa rigueur.

« Cela équivaut à inciter les pêcheurs sénégalais à adopter la nationalité mauritanienne et à résider dans le pays. La législation permettrait aussi à la Mauritanie de permettre à ces ressortissants de maîtriser les techniques de pêches pour lesquelles leur expertise est faible. En dernier lieu, cela permettrait que l'usufruit de la pêche reste en Mauritanie», résume avec habileté le politologue sénégalais Momar Seyni Ndiaye, joint par La Tribune Afrique.

Condamnation et diplomatie de couloirs

Avec la mise au repos biologique de plusieurs aires marines protégées et l'arrivée des navires-usines étrangers (chinois, russes, européens), le poisson s'est fait rare au pays du «cebu dieun » (riz au poisson), le plat national du pays. Pour remplir leurs filets, les pêcheurs ont remonter loin vers le Golfe de Guinée jusqu'en Angola ou plus au nord vers les côtes de la Mauritanie, parmi les plus poissonneuses au monde.

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Mais les nouvelles mesures protectionnistes de la Mauritanie font pâtir le secteur de la pêche sénégalaise. Quelques 4.800 bateaux de pêche sénégalais ont été arraisonnés en Mauritanie, « soumis à des amendes exorbitantes, plusieurs millions de Francs CFA, que leurs propriétaires ne pourront jamais payer», glisse un spécialiste de la question. En l'absence de traitement de faveur au profit des Sénégalais, entre 10.000 et 12.000 bateaux de pêche sont à quais au Sénégal, donc en chômage technique. Dans le désespoir, les armateurs observent désespérément la mer dans l'attente d'une solution.

Tranquilles d'habitude, les eaux territoriales s'agitent avec la mort du jeune pêcheur, devenu une affaire d'Etat. De Macky Sall qui s'est exprimé depuis Addis-Abeba, à son ministre de l'Intérieur Aly Ngouille Ndiaye dépêché sur place à Saint -Louis, en passant par Omar Gueye, le ministre de la pêche, les autorités sénégalaises ont condamné « avec la plus grande énergie », les tirs des gardes côtes mauritaniens.

Pour calmer le jeu, Mohamed Ould Abdelaziz a mené une diplomatie de couloirs. Dans les allées de l'African Hall de l'UA, il a rencontré son homologue sénégalais pour, dit-on, « présenter ses excuses pour cet incident tragique ». En signe de bonne volonté, un ministre mauritanien devrait faire le déplacement à Dakar.

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Des risques d'escalade après les échauffourées à Saint-Louis ?« Aucun des deux pays ne veut que les choses dégénèrent et conduisent à une tragédie, souligne encore Momar Seyni Ndiaye. Le traumatisme des événements de 1989 dans lesquels des Sénégalais et des Mauritaniens ont été tués de part et d'autre, est suffisamment ancré dans les mémoires pour nous le rappeler». Une tragédie mémorielle, désormais seul paravent à la tempête orageuse qui risque de troubler les eaux des relations entre les deux pays.

Ibrahima Bayo Jr.

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