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Politique - La Tribune Afrique

A Nouakchott, le soft power émirati ou la responsabilité religieuse au service de la paix

Marie-France Réveillard, envoyée spéciale à Nouakchott

Publié le 16 février 2022 à 08:00 - Mis à jour le 01 octobre 2025 à 03:24

conference africaine paix nouakchott

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Le Centre international des conférence Al Mourabitoune accueillait, du 8 au 10 février, la 2e Conférence africaine pour la Paix, organisée par le Forum d'Abu Dhabi avec la participation du gouvernement mauritanien, sur le thème « Promouvoir la paix dans le monde ». Un vaste programme et des ambitions sans frontières étaient présentés dans un contexte d'insécurité sahélienne grandissante dans lequel la Mauritanie apparaît comme un îlot de stabilité.

Quelque 300 chercheurs, ambassadeurs et oulémas venus d'une quarantaine de pays étaient attendus à cette seconde édition, sur fond de solidarité islamique et de financements émiratis. Acteurs religieux venus d'Egypte, de Tunisie, du Niger, d'Ouganda, du Nigeria, du Soudan, du Mali, du Sénégal, du Rwanda, du Tchad, de Centrafrique ou encore de Côte d'Ivoire, avaient fait le déplacement dans la capitale mauritanienne.

Parmi les thèmes abordés pendant ces trois jours de concertations, le démantèlement du discours extrémiste et la rectification du sens des concepts de la charia, le pari de la paix et des défis du développement ou encore l'immigration clandestine ont permis aux participants de dresser une nouvelle liste de recommandations pour promouvoir la paix. Plusieurs courants islamiques étaient représentés à Nouakchott pour tracer les voies et moyens d'un islam vecteur de paix, sur fond d'insécurité dans le Sahel.

De l'importance d'une approche holistique au virage numérique ?

« Il n'y a pas d'avenir pour l'humanité loin d'une paix durable », déclarait le président de Mauritanie, Mohamed Ould Ghazouani, dès l'ouverture de la conférence, sous le regard attentif d'Abdallah Ibn Bayyah, le président du Forum d'Abu Dhabi par la Paix, aux côtés des ministres malien et égyptien des Affaires religieuses et de Rashad Hussain, l'ambassadeur américain pour la liberté religieuse. Cette déclaration qui semble anodine prend tout son sens dans un contexte de grande incertitude dans un Sahel en proie au terrorisme et à l'extrémisme violent, qui cherche désespérément une sortie de crise.

« On ne peut pas importer de l'étranger, les solutions au problème d'intégrisme qui nous concerne », rappelle Bakari Sambe de l'Institut Timbuktu sous les ors de la République islamique de Mauritanie, précisant « qu'une kalachnikov n'a jamais tué une idéologie », eu égard aux opérations Barkhane et Takuba, actuellement sous le feu de vives critiques régionales. « Nous avons tous été témoins des limites et des insuffisances des réponses uniquement militaires et sécuritaires, d'où l'importance d'une approche holistique », considère également Mahamat Saleh Annadif, à la tête du bureau des Nations Unies pour l'Afrique de l'Ouest et le Sahel (UNOWAS). « Quel peut être le rôle des autorités traditionnelles et religieuses en matière de consolidation de la paix ? », s'interroge-t-il.

L'influence des chefs religieux dépasse en effet la stricte dimension spirituelle pour impacter les sphères politique et sociale des sociétés africaines. Au Sénégal par exemple, une visite chez le calife général des Mourides de Touba est devenue un passage obligé pour tout candidat sérieux à la présidence de la République.

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« Aujourd'hui, les jeunes générations ont accès à de nouveaux moyens de communication et certains parlent déjà de Cheikh Google », ajoute Bakari Sambé, exhortant les acteurs religieux à se saisir des nouveaux outils de communication pour étendre leur influence dans le débat public, en matière de paix et de tolérance.

Nouvelle opération séductionmade inAbu Dhabi

Depuis une quinzaine d'années, les Emirats arabes unis (EAU) restructurent leur politique africaine, explique Jean-Loup Samaan, chercheur associé de l'Ifri dans son rapport Les Émirats arabes unis en Afrique : les ambitions parfois contrariées d'un nouvel acteur régional (septembre 2021). Si l'Emirat a longtemps priorisé les importations d'hydrocarbures et de denrées alimentaires, aujourd'hui ses investissements se diversifient et recouvrent les secteurs des télécommunications (Etisalat, une compagnie de téléphonie présente dans une dizaine de pays d'Afrique), de l'énergie ou des infrastructures portuaires (Abu Dhabi Ports assure notamment la gestion du port de containers à Kamsar en Guinée depuis 2016).

L'influence émiratie s'appuie également sur la finance islamique, devenue un puissant vecteur de soft power à travers le monde. Cela étant, l'Afrique subsaharienne ne détient à ce jour que 1 % des actifs bancaires islamiques (selon un rapport publié par Moody's en novembre 2020) alors que 53 % de la population africaine est musulmane.

Enfin, sur le plan géostratégique, comme l'explique Jean-Loup Samaan, Abu Dhabi a trouvé une base arrière dans la Corne de l'Afrique (Érythrée, Somaliland) où « les EAU ont largement installé leur force militaire, afin d'organiser leur déploiement au Yémen contre les forces houthies. Parallèlement, Abu Dhabi a développé des liens étroits avec les institutions militaires de nombreux pays africains, où elle réplique son « modèle égyptien (Soudan, Mauritanie) afin de contenir la menace perçue des mouvements islamistes ».

La seconde conférence de Nouakchott organisée par le Forum d'Abou Dhabi pour la Paix participe donc à renforcer l'influence diplomatique des EAU sur le continent africain, sur fond de solidarité religieuse.

Quand la solidarité se heurte à larealpolitik...

« Même si la politique a divisé nos contrées, nous appartenons à la même famille. Monsieur le Président de la République, nous comptons sur vous pour combler le fossé qui nous sépare », a déclaré Mohamedou Kone, ministre malien des Affaires religieuses, lors de la plénière d'ouverture. Un appel à la « solidarité » de Bamako (sous le joug de sanctions internationales et aux prises avec terrorisme et extrémisme violent) qui n'a pas fait ciller le président d'une Mauritanie qui fait aujourd'hui figure d'enclave de stabilité dans un océan sahélien d'insécurité.

La solidarité affichée par les confréries réunies à Nouakchott n'est pas sans faire oublier un certain nombre de failles à l'international. « Il n'y a pas eu de solidarité internationale à notre niveau. Nous n'avons même pas reçu une boîte de sardines pendant la guerre », se souvient le président du Conseil supérieur islamique centrafricain. Quant aux difficultés que rencontrent un certain nombre de musulmans en Asie notamment, la solidarité reste plus que limitée, estime le Nigérian Bulama Bukarti, analyste pour le Tony Blair Institute for Global Change. « On peut difficilement porter la critique à des milliers de kilomètres de chez soi, sans risquer un retour de bâton quand on a soi-même des problèmes de gouvernance interne et quand ceux que l'on accuse d'exactions sont aussi nos principaux bailleurs de fonds », ajoute-t-il.

Enfin, il demeure problématique pour l'Islam sunnite, religion sans clergé favorisant la relation directe à Dieu, d'intervenir sur des questions de paix à l'international, sans que ne se pose la question de la légitimité de ses représentants.

Bazoum dénonce la cupidité de criminels qui instrumentalisent la détresse sociale

En 2020, la Déclaration de Nouakchott prônait le rétablissement d'une tolérance religieuse, inspirée notamment du principe sud-africain Ubuntu (« je suis ce que je suis, parce que nous sommes tous ») et faisait du respect de l'intégrité physique, « la priorité des priorités ». Développement d'actions religieuses coordonnées et transnationales, créations de « lois condamnant l'outrage aux religions et aux choses sacrées », convois africains de la paix pour promouvoir la tolérance, sont quelques-unes des recommandations qui ont été mises en place. Néanmoins, deux ans plus tard, la situation sécuritaire dans le Sahel est on ne peut plus critique et menace de s'étendre dans les pays du Golfe de Guinée.

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« Ce débat est nécessaire, que dis-je ? Il est urgent tant il est vrai aujourd'hui qu'au nom de l'islam, il se passe de par le monde tellement d'abominations », déclarait Mohamed Bazoum, le président du Niger, lors de la cérémonie de clôture. Il a rappelé qu' « il ne peut donc pas y avoir de vrais musulmans terroristes et criminels (...) Tout homme qui assassine et tue, au nom de Dieu, des frères et des sœurs, est un vulgaire criminel (...) Les jeunes incultes préposés à la violence dans notre région qui pensent être au service de Dieu sont en réalité au service d'hommes cupides qui leur ont ordonné de voler le bétail des pauvres et d'imposer une dîme sur les plus pauvres, appelée scandaleusement Zakat (...) Si cet espace du Sahel est aujourd'hui le théâtre de ce drame, cela n'est tout simplement révélateur que du faible degré d'éducation des jeunes et de l'état de leur détresse sociale ». Pour le président du Niger, les défis socioéconomiques inhérents à la prolifération des crimes perpétrés au nom d'une interprétation dévoyée de l'islam sont également au cœur de la pacification d'un Sahel déstabilisé par l'extrémisme violent.

Marie-France Réveillard, envoyée spéciale à Nouakchott

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