Le Puy du Fou teste l'Espagne en vue de conquérir le monde

Le parc à thème le Puy du Dou s'exporte et installe une déclinaison en Espagne, à Tolède.

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(Crédits : DR)

Le Puy du Fou s'exporte. Quarante-deux ans après sa création, le parc à thèmes vendéen, entré dans le top 5 mondial, vient de dupliquer son savoir-faire à Tolède où il met en scène l'histoire espagnole. Comme une répétition générale avant de se lancer à l'assaut du monde.Inespéré ! 48 heures après l'inauguration de son premier spectacle, El sueño de Toledo (Le Songe de Tolède), en Espagne, le Puy du Fou España affiche complet. Face à l'enthousiasme ibérique, les organisateurs viennent de décider d'accélérer le calendrier de la stratégie de développement à l'international (voir l'encadré page 23) et d'ajouter trois nouvelles dates à cette première saison, lancée le 30 août dernier pour 15 représentations. Un spectacle nocturne de 70 minutes, haut en couleur.

Un modèle sans bénévoles

Dans un décor (château fort, cathédrale, pont, rivière, bateau...) de 4 000 mètres carrés, sorti de terre en huit mois, défilent 1500 ans de l'histoire espagnole, jouée par quelque 185 comédiens en costume incarnant 2 000 personnages où se mêlent cascades, effets spéciaux et nouvelles technologies. Un « huitième art » revendiqué qui emprunte les codes du cinéma, de l'opéra, du théâtre, de la danse, du péplum... Il est loin le temps où Philippe de Villiers, ex-président du conseil général de Vendée, fondateur du Puy du Fou, mobilisait un bataillon de 600 « Puyfolais » bénévoles pour venir jouer l'histoire de France vue par une famille vendéenne dans la cour du château, éclairée par des phares de voitures.

Le bénévolat, décrié et sujet à de nombreuses polémiques, « ne concerne, aujourd'hui, que le seul spectacle de la cinéscenie, parce que c'est dans notre ADN. Il ne représente aujourd'hui que 7 % à 8 % du chiffre d'affaires du Grand Parc. Ici, à Tolède, le modèle classique repose sur 100 représentations, ce serait impossible avec des bénévoles », indique Nicolas de Villiers, fils du fondateur et président de l'association Puy du Fou, qui peaufine un concept devenu exportable. De fait, le projet espagnol s'appuie exclusivement sur des comédiens salariés, dont vingt-trois sont venus se former en Vendée. El sueño de Toledo (Le Songe de Tolède) : 1500 ans de l'histoire espagnole, jouée par 185 comédiens en costume.

Le savoir-faire acquis par le Puy du Fou, pendant quatre décennies, a pris le relais des petites mains. Entré dans le top 5 mondial, auréolé de nombreuses distinctions internationales (Prix Travellers' Choice décernée par TripAdvisor au cours de l'été 2019, Applause Award...), le grand parc, devenu une véritable destination touristique, a, l'an dernier, accueilli 2,3 millions de visiteurs. Avec des pointes à 25000 personnes par jour. La fréquentation quotidienne a progressé de + 6 % et les séjours plus longs de + 15 %. À Tolède, 200 spécialistes vendéens sont venus épauler l'équipe espagnole pour déployer des méthodes maintenant bien rodées.

Un des joyaux de l'Espagne

Dans cette région aride du centre de l'Espagne, échaudée par de nombreux ratés économiques, il a d'abord fallu montrer patte blanche. « Ça a commencé par un gros scepticisme », reconnaissent Nicolas de Villiers et le directeur de Puy du Fou España, Erwan de la Villéon, coauteurs du scénario d'El sueño de Toledo qui s'attaquaient à un des joyaux de l'Espagne, inscrit au patrimoine mondial de l'humanité. La ville, qui concentre des chefs-d'oeuvre du judaïsme, du christianisme et de l'islam, attire chaque année plus de trois millions de touristes. « Nous avons Versailles, eux Tolède ! » résume Erwan de la Villéon. Alors, lorsque le président de la Région de Castilla-la-Mancha a annoncé, lors de la première conférence de presse, qu'il soutenait le projet, « de nombreux doutes ont été levés », confie Nicolas de Villiers. « Cette annonce a mis en ordre de marche les administrations et les entreprises. Ensuite, on a bossé pour que les gens sortent émus du spectacle », ajoute Erwan de la Villéon.

1.500 ans d'histoire en 70 minutes

Durant trois ans et demi, le duo de scénaristes s'est immergé dans la culture locale, l'histoire d'un pays, pour en comprendre les codes... « On a rencontré des historiens, des spécialistes, des journalistes..., avons testé nos idées auprès d'experts comme les présidents du Théâtre royal de Madrid et de la Fondation royale de Tolède. On ne voulait pas que les gens se disent : c'est le show des Français qui font leur truc. On veut être tolèdan, à Tolède ! » Jusqu'à s'arracher les cheveux pour aborder l'épineuse question de la guerre civile qui a divisé le pays...

Et les Espagnols ont apprécié le traitement de la controversée épopée de Napoléon, moins compliquée à écrire pour les Vendéens, même si 1.500 ans d'histoire en 70 minutes obligent à quelques raccourcis. « Comme dans un roman adapté au cinéma », justifient les scénaristes. Les dirigeants du Puy du Fou avaient aussi dans leur carton la création de 87 emplois directs dès 2019, et dix fois plus à l'horizon 2028. Près de 3.000 emplois indirects pourraient accompagner la montée en puissance de Puy du Fou España au cours des dix prochaines années.

Le plus grand parc à thème du pays

Situé à 55 minutes de Madrid, le chantier a attiré 1600 ouvriers pour aménager, tambour battant, cinq des trente hectares acquis par l'association le Puy du Fou et implanter sa première filiale à l'international. Sans intervention publique, à

l'exception d'une prise de participation de 5 % de la société de développement castillane Socicalman dans le capital de Puy du Fou España (1), l'investissement de 242 millions d'euros mené sur dix ans (183 millions d'euros jusqu'en 2021) doit faire émerger le plus grand parc à thème du pays. 65 représentations sont programmées pour l'été prochain. Dès 2021, le grand parc ouvrira ses 30 hectares avec un spectacle de nuit, quatre de jour, trois villages (castillan, mauresque, artisanat) et 5000 places de restauration. Les retombées économiques devraient atteindre 50 millions d'euros en 2020 puis 200 millions d'euros l'année suivante. En 2028, elles pourraient dépasser les 330 millions d'euros.

Un spectacle réglé au millimètre

Comme en Vendée, où les professionnels des parcs de loisirs reconnaissent un vrai savoirfaire, le détail a été poussé loin pour monter un spectacle réglé au millimètre. À l'instar des 1.200 tenues conçues par le costumier Olivier Beriot. Des pièces qui valent de 400 à 1.000 euros l'unité et qui allient à la fois expertise historique et modernité technique afin que les formes et les plis voulus restent perceptibles des tribunes.

« Une carte de visite indéniable à l'international », souligne un des collaborateurs du costumier, sollicité par un investisseur texan. Pour donner du relief au tableau, le Puy du Fou a fait appel au jeune et talentueux compositeur suisse Nathan Stornetta, disciple adoubé du célèbre Hans Zimmer, auteur de musiques de blockbusters américains (Pirates des Caraïbes, Inception, Gladiators...). Et visiblement, la partition enregistrée par le London Symphonic Orchestra a emballé les coeurs des 4.000 premiers spectateurs ibériques. Parmi lesquels la ministre de l'Industrie, du commerce et du tourisme, Reyes Maroto, le président de la région de Castilla-la-Mancha, Emiliano García Page, le ban et l'arrière-ban des autorités locales, 200 journalistes espagnols, l'acteur Pedro Ruiz... et des Chinois, probables investisseurs dans un concept désormais exportable.

Le 30 août dernier, chauffé à blanc par quelques gouttes de pluie tombées en fin d'après-midi et de menaçants nuages noirs semblant annoncer l'orage, le dernier né du Puy du Fou a bondi comme un taureau dans l'arène. « Dans une région où il n'a pas plu depuis six mois, jusqu'au dernier moment, on ignorait si l'on allait pouvoir lancer le feu d'artifice final », souffle, soulagé, Nicolas de Villiers. L'un des enjeux était là, aussi. À une minute de la fin du compte rebours, Eole s'est calmé. Les risques de foudre se sont éclipsés. Dans le soleil couchant, sur les bords du Tage, le vieil Azacan et son âne sont apparus... Et les pétards se sont envolés.

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Le Puy du Fou Espagne en chiffres :

  • A 8 minutes en voiture du centre de Tolède
  • A 55 minutes en voiture de Madrid
  • 8 millions d'habitants à moins de deux heures
  • 3 millions de touristes par an à Tolède
  • 242 millions d'euros : l'investissement d'ici 2028, dont 183 millions d'euros d'ici 2021
  • 98 millions d'euros : le capital
  • 85 millions d'euros : la dette
  • 100 personnes : l'effectif permanent
  • 185 comédiens
  • 4.000 places assises
  • 24 euros : le prix du billet

Le Puy du Fou France en chiffres :

  • L'ambition : 4 parcs dans le monde en 2030
  • 165 millions d'euros : l'investissement en France d'ici à 5 ans
  • 2,3 millions de visiteurs en 2018
  • 212 millions d'euros : le chiffre d'affaires 2018

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La force de ce spectacle c'est qu'il n'est pas "dowloadable" ( Nicolas de Villier, président du Puy du Fou)

LA TRIBUNEAu lendemain de l'inauguration de Puy du Fou España, quel bilan tirez-vous de votre expérience espagnole ?

NICOLAS DE VILLIER - C'était le moment de vérité. Il a fallu évacuer les questions de stress liées à une première, à la météo et à un spectacle où nous n'étions pas chez nous. Économiquement, c'est un gros investissement pour Tolède et sa région. On ouvre un site, une base vie et un spectacle, après trois ans de travail et des milliers de composantes, c'est évidemment une grosse pression. Philosophiquement, on veut être « tolèdan », enraciner le parc dans la géographie, l'histoire et le coeur des gens. Commercialement, c'est à la fois une grande satisfaction et une surprise. Nous visions 30 % de réservation pour l'inauguration, nous en avons eu 70 %. Au lendemain de la première, il restait 15.000 places à vendre. Elles sont parties en moins de deux jours. C'est pourquoi nous avons décidé d'ajouter trois dates supplémentaires et d'accélérer notre développement international.

Vous envisagez d'avoir quatre parcs d'ici à 2030, quelle est l'ambition du Puy du Fou aujourd'hui ?

L'ambition, c'est vraiment de devenir une marque mondiale. Je veux que dans vingt ans, les petits Indiens, les petits Américains, les Chinois ou les Japonais... parlent du Puy du Fou comme d'une référence qui les attire davantage que les autres parcs. Nous ne sommes ni en guerre contre, ni pour challenger qui que ce soit. Notre objectif, c'est vraiment de célébrer l'âme des peuples là où cela n'a pas été fait sous cette forme.

Vous avez créé le Puy du Fou Asia, il y a quelques mois. La Chine semble être votre prochaine implantation. Craignez-vous la copie ?

C'est un risque, mais le souffle lyrique, le rythme, la poésie des spectacles, sont difficiles à copier. Un jour, un Chinois m'a dit, la force de votre spectacle, c'est que ce n'est pas « downloadable ».

Depuis des années, des hordes de photographes chinois viennent faire des photos en Vendée pour le copier en Chine et ça n'a toujours pas eu lieu. Il y a cinq ans, des chinois nous ont dit avoir pris 200.000 photos du site. C'est vrai que c'est un risque. Derrière chaque spectacle, il y a une horlogerie et une mécanique extrêmement fines, difficiles à reproduire.

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