"Dassault Systèmes triplera encore de taille d'ici à 2020"

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Le leader mondial des logiciels de gestion du cycle de vie des produits a connu une année 2009 difficile, mais Bernard Charlès, son directeur général, se montre très optimiste pour la décennie à venir.

La Tribune : vos résultats en 2009 ont été affectés par la crise. Cela vous incite-t-il à réviser votre stratégie ?

Bernard Charlès : il faut regarder la situation des entreprises et leur devenir avec la bonne focale. Et cela d'autant plus que la crise économique a crée une sorte de glaucome. 2009 a été pour Dassault Système une année importante dans la transformation de l'entreprise, une année aussi marquante que 1999. En fait, une crise économique, il ne faut pas la manquer. Et je crois que nous n'avons pas manqué cette étape. Nous avons en premier lieu fait l'acquisition de nos forces de vente dépendant jusqu'alors d'IBM. On travaille donc désormais avec tous nos grands clients dans le monde en direct. Sans la crise, nous n'en aurions pas eu les moyens. Il y a deux ans la structure PLM d'IBM valait environ 2 milliards. A 600 millions cela change tout. Il faut savoir que cette transition a débuté il y a trois ans quand nous avons progressivement repris en main notre réseau de vente. Notre ancien réseau commercial à plusieurs étages n'était plus viable. Payer des royalties à chaque intermédiaire est trop coûteux. En plus de cela, en 2009, nous avons augmenté notre capacité de R&D de 5% par de nouvelles embauches et sauvegardé l'emploi existant. Peu d'entreprise peuvent se prévaloir d'en avoir fait autant. Nous avons également réduit nos coûts en changeant de fonctionnement et en mutualisant nos services. Le cycle des dix années à venir doit être aussi vertueux pour nous que celui que nous avons vécu durant la dernière décennie. Dassault Systèmes avait alors défini un champ d'activités dans lequel il entendait être présent. Depuis, nous y avons acquis une part de marché de près de 30%. Le numéro 2 dispose de 15%, le numéro 3 de 14%. En dix ans, nous avons ainsi triplé de taille.

Et dans dix ans ?

Nous triplerons encore de taille d'ici à 2020. La prochaine étape passe notamment pour nous par la pénétration de nouveaux marchés. Le développement durable en fait parti, ce qui inclut l'énergie, les transports, l'urbanisation. Les modes de production vont se transformer de façon très profonde. Nous n'en avons aucun doute. Cela va engendrer un nouveau type d'économie. Nous allons être en mesure de tirer avantage de ces formidables opportunités. Je constate cependant une très grande disparité d'approche dans les différents pays du monde vis à vis du développement durable. Certains le voient comme une contrainte, d'autres comme une opportunité...

Vous pensez à quels pays ?

Je n'en citerais pas un en particulier, mais regardez l'Europe dans son ensemble. Le sentiment général qui transparaît est qu'il s'agit d'une contrainte...

Par exemple, en France, avec la taxe carbone vécue comme un impôt supplémentaire et non comme une incitation au changement ?

C'est un exemple. Quand un pays voit le développement durable comme une contrainte, la dynamique n'est pas au rendez-vous.

Ce frein européen peut-il jouer dans vos choix d'investissements et d'implantation de R et D ?

Ces choix évoluent en fonction des lieux où se trouve le savoir. Nous avons trois grands centres de R&D, en France, aux Etats-Unis et en Inde. Nous continuerons à aller là où se trouvent les compétences. Faudra-t-il aller demain en Chine pour les trouver ? Pas pour le moment. Mais dans 5 à 10 ans, peut-être...

La Chine s'est imposée l'an passé comme le premier exportateur mondial. Elle fait partie des grandes puissances qui ont le mieux résisté à la crise. Cela vous inquiète-t-il ?

Je m'étonne du regard négatif que l'on porte sur la Chine. Ce pays a, depuis 3000 ans, inventé beaucoup de choses et rendu ainsi de grands services à l'humanité. Il y a eu une parenthèse, mais aujourd'hui le même état d'esprit créatif que dans le passé souffle sur la Chine. Regardez ce qu'ils font pour faire avancer la mobilité électrique. Ils ont acquis une vraie maîtrise sur les batteries grâce au vélo électrique. Un spécialiste de l'automobile m'a récemment confié que l'avance de la Chine sur certains sujets l'inquiétait. Pour ma part, je vois ce pays comme un superbe marché.

Vous ne redoutez pas la concurrence chinoise ?

Aujourd'hui, l'industrie du logiciel est peu développée en Chine. Mais il y a un marché et des besoins. La seule question qui se pose concerne le type d'alliance qu'il convient de nouer. Il faut certes prendre des précautions mais, d'une façon générale, quand vous possédez des technologies que les Chinois n'ont pas, vous êtes toujours les bienvenus.

Et le risque de copie ?

Il y a deux types de risques : la duplication du programme pure et simple pour éviter de payer les droits d'exploitation d'un logiciel ou la reprise des idées qui permet d'en programmer de nouveaux à moindre frais. La copie pure et simple constitue un problème mondial. En France, bon nombre de logiciels sont utilisés de façon illégale. En Chine, cette utilisation illégale peut être une façon de gagner des parts de marché. Il faut alors tenter de normaliser ses relations avec les entreprises qui utilisent un logiciel illégalement. Quelquefois, il est même plus simple de gagner un client par cette voie que par la commercialisation normale. Ce raisonnement à cependant ses limites, car cette régularisation prend du temps. En ce qui concerne l'imitation des idées, franchement il n'y a pas plus de cas litigieux en Chine qu'aux Etats-Unis. J'irais même plus loin. Je trouve étonnant - sinon scandaleux  - que rien ne soit fait à l'OMC pour lutter contre la différence entre les brevets déposés aux Etats-Unis et ceux déposés dans tout autre pays dans le monde. Les brevets américains ne sont pas qualifiés, à la différence des brevets européens. Vous pouvez donc déposer n'importe quoi et aller ensuite devant les tribunaux pour contester la validité de ceux de vos concurrents. Je rédige en ce moment une note pour la Commission Européenne sur ces « trolls ». Il se trouve en effet des financiers ou des juristes qui acquièrent des portefeuilles de brevets très mal ficelés et menacent ensuite de poursuites. La plupart du temps il faut se résigner à payer parce les tribunaux vous demandent d'apporter la preuve que vous n'avez pas copié. Cela induit des coûts managériaux et juridiques considérables. La facture forfaitaire atteint souvent quelques millions d'euros.

C'est un business rentable

Très. Nous avons dû nous-mêmes accepter ce type de compromis plusieurs fois. Il s'agit là d'un problème propre à la législation américaine. En Asie, l'Inde et la Chine ont quant à elles adopté des procédures de brevets plus proches de celles de l'Europe. Vous voyez qu'il faut prendre garde à ne pas toujours montrer les mêmes du doigt. En l'espèce, le modèle américain est pour nous un problème.

Le triplement de taille que vous annoncez passera-t-il par la croissance externe ?

Nous sommes positionnés sur des marchés non saturés, donc, oui, cela peut s'envisager. Je le répète, il est tout à fait possible que Dassault Systèmes ait triplé de taille en moins de dix ans. Nous nous diversifions à grands pas. Beaucoup nous voyons dans les secteurs de l'aéronautique et de l'automobile. Or nous sommes présents dans la santé, la pharmacie, la grande consommation, la distribution et nos projets dans ces secteurs ne sont pas anecdotiques. Un de nos clients, P&G, va construire 250 usines dans les prochaines années. P&G deviendra l'un de nos plus gros clients, plus que Boeing. Nous avons aussi un potentiel considérable dans la grande distribution qui se trouve en pleine restructuration. Sa problématique est de repenser l'expérience du consommateur quand il se rend dans une grande surface ou un centre d'achat. Nous avons des grands projets dans ce domaine dans lequel les univers 3D permettent d'évaluer les flux, d'aménager des lieux et d'appréhender leurs coûts avant d'engager des investissements qui se chiffrent en milliards. Dans l'urbanisation également, nous avons des projets importants. Par exemple, le programme 'City 2.0'. Au salon Imagina, nous avons montré un projet de représentation d'une ville en 3D, en faisant différents types d'analyses, par exemple des zones de bruit ou de pollution, pour pouvoir faire les bons choix en matière d'aménagement du territoire.

Peut-on imaginer que vous soyez le concepteur de magasins en ligne en 3D, qui enrichissent l'expérience du consommateur ?

Nous sommes déjà en train de le faire, ce n'est plus de l'imagination. Dans deux ou trois ans, les téléviseurs 3D seront devenus aussi abordables que l'écran plat l'est aujourd'hui. Avec un écran 3D, vous pourrez aisément visiter un magasin et faire vos courses avec un niveau de confort et d'interaction qui n'a rien à voir avec celui de maintenant. Aujourd'hui, passer par un site marchand si on ne sait pas ce que l'on veut acheter, cela n'a pas de sens. La 3D ouvre aussi des portes à des nouvelles applications en marketing. Avec Procter & Gamble, nous faisons des test-consommateurs en ligne. Aux Etats-Unis, des écrans placés au domicile des consommateurs leur permettent de visualiser en 3D des prototypes. Il est possible de suivre en temps réel les yeux de chaque consommateur devant son écran et de voir ainsi ce qu'il regarde en priorité.

Pourrait-on imaginer vous voir un jour dans le domaine du jeu ?

Nous n'avons pas l'intention d'aller dans le domaine du jeu en tant que tel. Par contre, dans tout ce qui est éducation et recherche, oui. L'éducation va évoluer en utilisant massivement le 3D.

Quels enseignements tirez-vous des rappels massifs de véhicules auxquels Toyota, l'un de vos grands clients, est contraint actuellement. Est-ce un problème de conception, ou une recherche d'économies ayant entraîné un problème de qualité ?

Le fait qu'autant de véhicules soient rappelés montre qu'il y a un taux de réutilisation élevé de composants, ou de sous-systèmes. Jadis, il y avait peu de réutilisation de ces parties entre différents modèles. Si quelque chose ne fonctionnait pas bien sur un véhicule, cela n'entrainait pas autant de rappels. Aussi, le problème sur la pédale d'accélérateur, à ce que j'en ai compris, semble être lié au vieillissement d'un matériau, qui se décompose, et devient collant. Je pense qu'à l'avenir, avec l'évolution de l'utilisation des matériaux, nous serons plus souvent confrontés à des problèmes de cette nature. Le vieillissement des matériaux est très difficile à simuler, mais c'est un territoire d'invention considérable. Aujourd'hui, nous maitrisons bien certains matériaux comme l'aluminium et l'acier. Avec les matériaux composites, c'est plus complexe. Dans les années à venir, nous allons voir évoluer l'utilisation des matériaux du fait notamment des obligations de recyclage. Ces changements vont créer de problématiques nouvelles, qui montrent la formidable nécessité d'inventer de nouvelles techniques de simulation. Je mets donc en garde ceux qui voudraient tirer profit de ces rappels massifs. Ce qui arrive à Toyota peut arriver demain à tous les constructeurs automobiles.

Vous avez plaidé pour que le Grand emprunt intègre un projet de cloud computing. La phase actuelle d'industrialisation de l'informatique vous semble-t-elle soulever des problèmes de souveraineté ?

Oui, il y a clairement un problème de souveraineté. Le cloud computing représente une mutation profonde, et constitue une formidable opportunité pour beaucoup de PME. Il leur donne la possibilité de fournir des services au niveau mondial à un coût plus faible. A mon avis, un Cloud Européen est stratégique en termes de souveraineté, mais aussi en termes d'acquisition de savoirs. Je fais l'analogie entre le cloud computing et la maîtrise de l'énergie. A une époque, on aurait pu dire que notre pays pouvait se fournir en énergie à l'étranger, mais le choix du nucléaire a été fait. Le cloud computing possède une dimension industrielle très sophistiquée. Pour notre pays, il est important de maîtriser ces technologies et d'en tirer des bénéfices pour des éditeurs de logiciels qui veulent commercialiser ces logiciels dans le monde. Je pense également que c'est stratégique pour des questions de sécurité sur des projets sensibles, parce qu'on veut protéger l'information, sans même aller jusqu'aux projets militaires. Dans l'e-gouvernement par exemple, l'Etat français a intérêt à envisager le cloud computing pour mutualiser toutes ses ressources. Idem dans le domaine de l'éducation. Songez que toutes les écoles ont aujourd'hui leurs serveurs. Le fait d'avoir un grand opérateur en France me semble du bon sens mais c'est un sujet délicat. Nous sommes en France encore trop orientés sur le tuyau, plutôt que sur le service. Or ce sont les contenus et les services, s'appuyant sur une infrastructure mutualisée, qui vont faire la différence. Regardez Google : aujourd'hui, tout le monde pense au moteur de recherche, mais Google est d'abord la plus importante infrastructure mondiale de cloud computing, une plate-forme de service considérable.

Dans les arbitrages intermédiaires du grand emprunt, plusieurs centaines de millions ont été évoqués pour le cloud computing.

Je pense qu'il faut 5 milliards d'euros. Pas sur un an bien entendu. C'est beaucoup, mais je suis persuadé qu'on peut les réunir. Si vous imaginez la mutualisation que çela permettrait pour l'éducation, l'e-gouvernement, la recherche, ajouté au levier que çela représenterait pour la compétitivité des start-up, cela ne vaut-il pas la peine de couper dans les dépenses actuelles pour allouer les sommes économisées sur ce genre de projet ? Prenons un exemple concret : nous sommes tous préoccupés par les problématiques d'éducation et de recherche en France. Or, la forme de notre éducation va devoir changer profondément si nous voulons intéresser nos enfants. Il va falloir utiliser des techniques virtuelles dans les écoles. Le livre scolaire de demain, ce sera une expérience en ligne, un jeu qui permet de découvrir et d'apprendre. Celui qui pense encore que l'apprentissage de la physique ou de la chimie se fera en 2025 en lisant des livres se trompe. Pour découvrir le monde, les sciences et les techniques, le livre n'est pas le bon média, car il met à plat ce qui est une expérience de vie réelle. La France n'a pas les moyens de s'offrir des laboratoires d'expérimentation pour toutes ses écoles et centres de recherche. Nos équipements ne sont pas à jour dans beaucoup d'universités. Avec la simulation, on peut créer des expériences où les jeunes apprennent plus que dans la vie réelle. D'ailleurs nous envisageons des modèles économiques où les professeurs pourraient être rémunérés avec des droits d'auteur pour la création de contenus, comme ils le sont pour les livres scolaires auxquels ils collaborent.

Comment voyez-vous l'opérateur national de cloud computing que vous appelez de vos voeux?

Ma proposition est très simple. D'abord, j'ai proposé un modèle économique intéressant. J'ai proposé que Dassault Systèmes en soit actionnaire, aux côtés d'autres, dont l'Etat, parce que j'aimerais bien l'avoir comme client. Faisons le raisonnement à l'envers: L'Etat choisit d'utiliser les centrales numériques d'autres acteurs. Nous perdons alors la possibilité de créer de la richesse pour le pays, au sens large, en termes de savoir et d'emploi. C'est pourquoi nous proposons d'être actionnaire et de le partager avec d'autres entreprises, afin qu'on puisse rapidement mutualiser services et capitaux. Mais je n'ai pas le sentiment que l'urgence ait encore été bien appréhendée.

Aujourd'hui, trouvez-vous plus facile pour une entreprise privée de coopérer avec les universités ?

J'ai l'impression qu'il y a une amélioration. Nous avons trouvé un nouveau protocole, en passant des contrats directs avec les centres de recherches. Cela fonctionne bien. Je crois que l'état d'esprit a changé dans les universités ces dix dernières années.

Tout ne va donc pas si mal donc entre l'Etat et les entreprises privées...

Bien sûr que non. Par exemple, les pôles de compétitivité marchent très bien en France. Peut-être faut-il un peu de sélection, mais globalement le fonctionnement est tout à fait positif. C'est le cas notamment des programmes dans le domaine des objets intelligents, de l'usine numérique ou de la bio-intelligence. On peut en dire autant du crédit impôt-recherche. Il nous a permis de créer des laboratoires en France, aussi compétitifs qu'aux Etats-Unis. Certains dispositifs peuvent être améliorés, mais beaucoup fonctionnent très bien et j'espère qu'ils seront maintenus.

Vos avez été l'artisan du triplement de chiffre d'affaires de Dassault Systèmes sur les dix dernières années. Serez-vous celui du triplement prévu pour la prochaine décennie ?

Si j'en ai la possibilité, bien entendu. Je n'ai pas l'impression de manquer d'idées. Ma passion, c'est Dassault Systèmes. La structure actionnariale de l'entreprise (contrôlée à plus de 40% par Groupe Industriel Marcel Dassault ndr) correspond absolument à ce que je souhaite. Quand on a une vocation mondiale, l'actionnariat familial est le meilleur modèle, parce qu'il permet de prendre des risques. Diriger une entreprise qui peut tripler son chiffre d'affaires en dix ans, c'est excitant, non ? Enfin Dassault Systèmes invente des univers virtuels qui permettent de rendre le monde physique meilleur... Nous avons pour ambition d'avoir une influence dans l'éducation, dans la recherche et dans le « business ». Combien d'entreprises peuvent en dire autant ?
 

 

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