Google, le nouvel ennemi public numéro un ?

Par Guillaume Renouard, à San Francisco  |   |  1251  mots
A mesure que Google grandit et gagne en puissance, l'entreprise est de moins en moins considérée comme une startup jeune et cool, et de plus en plus comme une gigantesque entreprise monopolistique exerçant un contrôle croissant sur nos existences. (Crédits : REUTERS/Bryan Snyder)
[OÙ VA GOOGLE ? 6/10] Longtemps perçue comme l’entreprise la plus "cool" du monde, Google est désormais l’objet de critiques toujours plus nombreuses. Ses ambitions démesurées et ses pratiques pas toujours très sport lui valent une méfiance croissante de la part du public et des régulateurs.

Entreprise pionnière de l'économie numérique, installée au cœur de la Silicon Valley, épicentre de la fièvre technologique et de l'innovation, Google a tout pour séduire. L'entreprise est à la pointe de la recherche dans les véhicules autonomes. Elle a conçu le logiciel AlphaGo, considéré comme l'un des plus beaux accomplissements de l'intelligence artificielle. À travers sa division Calico, elle ambitionne même de créer un remède contre le cancer et de trouver la clef de la jeunesse éternelle.

Pas étonnant, dans ce contexte, que l'entreprise ait durant plusieurs années caracolé à la tête du classement des 100 meilleures entreprises pour lesquelles travailler, établi chaque année par le prestigieux magazine américain Fortune.

#DeleteGoogle

Mais cette année, les choses ont pris un tournant imprévu. Non seulement Google ne figure pas à la tête du classement 2018, mais le géant du Net ne se trouve même pas parmi les 100 entreprises sélectionnées par Fortune. Il faut dire qu'au cours de l'année écoulée, les nuages se sont accumulés dans le ciel d'ordinaire si clair de Mountain View. D'abord, à mesure que Google grandit et gagne en puissance, l'entreprise est de moins en moins considérée comme une startup jeune et cool, et de plus en plus comme une gigantesque entreprise monopolistique exerçant un contrôle croissant sur nos existences.

Au sein du public, des campagnes du type #DeleteGoogle incitent à délaisser les produits Google, son moteur de recherche et sa boîte Gmail en tête, au profit de services alternatifs. Mais l'hégémonie de Google sur la toile inquiète aussi les régulateurs. Ainsi, en juin 2017, l'Union européenne a infligé une amende de 2,4 milliards d'euros au géant américain, l'accusant de profiter du monopole offert par son moteur de recherche pour diriger les internautes vers ses propres services au détriment de la concurrence.

En juillet, l'Union européenne a remis le couvert, infligeant une nouvelle amende de 4,34 milliards d'euros à Google, reprochant cette fois-ci à son système d'exploitation pour smartphone Android de nuire à la concurrence.

Google au service de l'armée américaine

Mais la réputation de Google a également été ternie par une succession de scandales, venant remettre en cause l'image d'une entreprise ouverte, progressiste et philanthrope, qu'elle s'était construite au fil des ans.

Tout a commencé avec l'affaire James Damore, durant l'été 2017. Ce jeune ingénieur a critiqué dans un mémo interne la politique de discrimination positive adoptée par l'entreprise. Suite au tollé provoqué par le mémo parmi les employés, et à sa diffusion dans les médias, James Damore a été renvoyé. Cette affaire a eu pour effet de mécontenter tout le monde, certains y voyant la preuve d'un sexisme latent au sein de l'entreprise, d'autres accusant Google d'étouffer la liberté d'expression et la pluralité des points de vue.

Les choses ne se sont pas améliorées en 2018. En mars, une fuite de documents a révélé au public l'existence du projet Maven. Il consiste, pour Google, à mettre ses algorithmes d'intelligence artificielle au service du département de la défense américain, afin d'analyser les vidéos prises par des drones dans des zones de conflit. Une nouvelle qui a suscité une vague d'indignation auprès du public, mais aussi auprès des employés de Google. Des milliers d'entre eux ont signé une pétition demandant l'abandon du projet, tandis qu'une dizaine sont allés jusqu'à démissionner en signe de protestation. Diane Greene, la CEO de Google Cloud, a dans la foulée rédigé un article de blog pour défendre le projet, affirmant que celui-ci avait avant tout pour but de sauver des vies. Elle a tout de même annoncé que, s'il serait bien mené à son terme (démarré en 2017, il doit s'achever en 2019), il ne serait en revanche pas renouvelé.

Fronde contre les GAFA

Malheureusement, Google a depuis eu d'autres ennuis. Début juillet, le Wall Street Journal a publié un long article affirmant que les développeurs d'applications tierces et leurs employés ont la possibilité de lire les courriers des utilisateurs de Gmail. Google a dû réagir avec un nouvel article de blog, affirmant que les développeurs n'ont accès qu'aux données dont ils ont besoin pour construire leurs applications.

Très récemment, c'est l'annonce que Google pourrait réintroduire son moteur de recherche en Chine qui a suscité la controverse. L'entreprise avait quitté l'Empire du Milieu en 2010, face aux nombreuses cyberattaques dont elle était la cible et aux demandes de censure émanant du gouvernement chinois. Sergey Brin, cofondateur de l'entreprise originaire de Russie, avait alors affirmé que la censure et la surveillance du gouvernement chinois lui rappelaient les méthodes de l'URSS. Pour opérer en Chine, Google devrait se plier à la censure du pouvoir, activité peu compatible avec le message d'ouverture que professe l'entreprise.

Google est toutefois loin d'être le seul responsable de ses déboires actuels. Facebook a subi les foudres de l'opinion publique et des régulateurs lors du récent scandale Cambridge Analytica. Amazon a connu un moment difficile lorsqu'une enquête a révélé que sa technologie de reconnaissance faciale était utilisée par le gouvernement américain.

Il s'agit donc moins d'un rejet de Google que d'une fronde globale contre les géants des nouvelles technologies, les pouvoirs croissants dont ils disposent et leur collusion avec le gouvernement pour des activités militaires et de surveillance.

Longtemps, ceux-ci, bien que multinationales et multimilliardaires, sont parvenus à entretenir une image positive, celle d'entreprises jeunes, ouvertes et œuvrant pour un monde meilleur. Cette époque semble en passe d'être révolue.

Google demeure populaire en Californie... jusqu'à un certain point

Si dans le reste du monde, l'hubris de Google agace, sa vision prométhéenne est en revanche parfaitement cohérente avec l'idéologie californienne, telle que définie par Richard Barbrook et Andy Cameron dans leur essai "The Californian Ideology", paru en 1995. Celle-ci postule que la technologie doit, et peut, conduire à un monde meilleur, et que les gouvernements doivent s'effacer pour laisser place aux entreprises susceptibles de conduire ce changement. Les multiples investissements locaux de Google dans les énergies vertes collent également avec la sensibilité écologique qui règne dans le Golden State.

Mais la lune de miel connaît aussi ses accrocs. À San Francisco, un nombre croissant d'habitants s'insurgent contre la gentrification engendrée par la vague des nouvelles technologies. Google, étendard de la Silicon Valley, paie régulièrement les pots cassés : depuis 2013, les bus privés que l'entreprise affrète pour emmener ses salariés depuis San Francisco vers Mountain View sont régulièrement pris d'assaut par des activistes, qui y voient le symbole d'une économie à deux vitesses.

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| Où va Google ? Retrouvez les autres articles de notre Dossier spécial dans La Tribune Hebdo n°260 daté du 14 septembre 2018 :