Google : notre vie privée en voie de disparition ?

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L'enceinte intelligente de Google veut se rendre indispensable à la vie quotidienne. En collectant un maximum de données.
L'enceinte intelligente de Google veut se rendre indispensable à la vie quotidienne. En collectant un maximum de données. (Crédits : Reuters)
[OÙ VA GOOGLE ? 5/10]Le géant américain Google a ouvert la voie au business de la data en générant des recettes publicitaires vertigineuses grâce aux données personnelles de ses utilisateurs. Après avoir dominé la recherche en ligne sur ordinateur et smartphone, il veut désormais entrer dans l'intimité des foyers grâce à son enceinte connectée.

Pour vivre heureux, vivons cachés... Et si l'adage était devenu impossible à mettre en oeuvre à l'ère d'Internet ? En vingt ans, Google a structuré le business de la donnée en étant pionnier dans le "marketing de traces". Cette technique consiste à enregistrer les navigations réalisées sur un ordinateur ou un smartphone afin de proposer des publicités ciblées en fonction des goûts et du profil de l'internaute. La recette a fait ses preuves. En 2017, Alphabet, maison-mère de Google, a enregistré un chiffre d'affaires de 110,9 milliards de dollars - dont 86% ont été générés grâce à la publicité.

« L'une des entreprises qui a le plus réussi dans ce domaine est sans conteste le moteur de recherche Google, qui constitue le portail d'entrée de la plupart des internautes », écrit Emmanuel Kessous, professeur de sociologie à l'Université de Nice Sophia-Antipo-lis, dans son ouvrage "L'Attention au monde. Sociologie des données personnelles à l'ère numérique" (Éd. Armand Colin, 2012).

Au cœur de ce "marketing de traces" se trouvent les précieuses données des internautes. S'il est impossible d'évaluer la quantité d'informations personnelles agrégées par Google, deux chiffres donnent déjà le tournis : Android, le système d'exploitation de Google, équipe près de 85% des smartphones dans le monde. Le moteur de recherche, quant à lui, dispose d'une part de marché de 90% en Europe.

Le géant américain collecte les recherches effectuées sur son moteur de recherche, les sites Web et les vidéos consultées, la géolocalisation, l'adresse IP, les cookies... Sans oublier les informations fournies lors de l'ouverture d'un compte - telles que le nom, le prénom, le sexe ou la date d'anniversaire. Autant de précisions qui laissent parfois penser que Google nous connaît mieux que nos amis les plus intimes.

La conception de l'intime a changé

La mort de la vie privée a été défendue en 2013 par Vinton Cerf, l'un des pères fondateurs du Web, alors « chef évangéliste de l'Internet » chez Google. Lors d'une conférence organisée par la Federal Trade Commission (l'autorité américaine de la concurrence), il avait déclaré : « La vie privée est peut-être réellement une anomalie », arguant qu'elle allait être de plus en plus difficile à préserver avec l'essor des nouvelles technologies. Avec une quantité énorme de données personnelles accessibles à portée de clic sur Internet, la vie privée est-elle devenue une utopie ?

« La vie privée, au sens moderne du terme, n'existe plus », affirme Emmanuel Kessous, qui lui préfère le concept du "right to privacy". Cette notion américaine, née en 1890, se traduit littéralement par « le droit d'être laissé en paix ».

« C'est plutôt notre conception de l'intime qui a changé. Il y a eu un déplacement de la frontière entre la vie publique et la vie privée, amorcé à la fin des années 1980, qui s'est accéléré avec le développement d'Internet », poursuit-il. En effet, « la réalisation de soi passe notamment par la volonté de créer des liens et de pouvoir les entretenir. Pour y parvenir, les individus consentent spontanément à fournir des informations plutôt que de prendre le risque de se retrouver en marge. »

De son côté, Google se dit irréprochable.

« Nous utilisons vos données pour vous montrer des annonces plus pertinentes, mais nous ne vendons pas vos informations personnelles », martèle la firme de Mountain View dans ses règles de confidentialité. « Les annonceurs qui ont recours à nos services pour leurs campagnes publicitaires nous rémunèrent en fonction des performances de leurs annonces, et non pour obtenir vos informations personnelles. Par exemple, ils peuvent nous payer chaque fois qu'un internaute voit une annonce, clique dessus ou effectue une action après l'avoir vue (comme télécharger une appli ou remplir un formulaire). »

Face à cette intrusion dans la sphère de l'intime, le « paradoxe de la privacy » a fait son apparition. Il désigne le phénomène qui consiste à vouloir contrôler et protéger ses données au maximum, tout en se dévoilant délibérément sur Internet.

L'entreprise américaine l'a bien compris. En 2011, elle crée "Google Takeout" rebaptisé "Download your data". Cette fonction permet de télécharger ses données personnelles... mais elle ne les supprime pas des serveurs de Google. La société joue également la carte de la transparence avec "Mon Compte", qui permet de modifier ou de supprimer les informations partagées avec le mastodonte. Cet onglet est consulté tous les jours par 20 millions d'internautes dans le monde.

Si cette fonction permet de réduire a minima les informations partagées avec Google, protéger sa vie en ligne nécessite une certaine sensibilisation sur le sujet.

« Il n'y a pas d'inégalité dans notre rapport à la vie privée, mais il y a une inégalité dans nos compétences pour la protéger, résume Emmanuel Kessous. Il faut pouvoir comprendre les notions de big data, d'algorithme, de cookies... Le développement d'Internet est accompagné d'une opacité technique : plus il évolue, plus il se complexifie. »

Et plus il devient difficile à comprendre pour un internaute lambda.

L'enceinte curieuse

Google n'a pourtant pas fini d'apprendre nos petits secrets. Dans le sillon de son concurrent Amazon, la firme a sorti son enceinte connectée en 2016. Sa vocation ? Se rendre indispensable à la vie quotidienne pour s'imposer dans les maisons.

Dotée d'un assistant personnel virtuel, l'enceinte « intelligente » peut, entre autres, permettre de régler son réveil, d'effectuer des achats, de lire une playlist, d'envoyer des courriels et des textos, de contrôler l'éclairage des pièces ou le thermostat connecté, de traduire, de rechercher des informations sur le Net... Le tout commandé avec la voix. L'enceinte est simplement activée en prononçant "OK Google". En octobre 2017, un bug lui a fait enregistrer en permanence un utilisateur américain à son insu...

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| Où va Google ? Retrouvez les autres articles de notre Dossier spécial dans La Tribune Hebdo n°260 daté du 14 septembre 2018 :

H260, couv, La Tribune Hebdo,

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Commentaires
a écrit le 19/09/2018 à 16:53 :
Google : notre vie privée en voie de disparition ? Quelle question!! C'est a savoir, qui sont les plus coupables, ceux qui construisent les armes ou ceux qui l'utilisent?
a écrit le 19/09/2018 à 12:37 :
Mais que diable n'utilisez vous pas un autre moteur de recherche
Qwant
Lilo et en plus vous faite une bonne action, et surement d'autres........
Pareil pour Chrome, la concurrence existe avec IE, Firefox, Opéra et surement d'autres..
Le seul espace clos est la téléphonie mobile : Android ou OS. Avis au FinTech. (Perso je n'ai pas de tel mobile)
Certes il faut faire des efforts mais on veut être tranquille ou pas ?
Réponse de le 19/09/2018 à 13:18 :
Il existe bien une alternative à suivre pour l'OS mobile, en cours de développement. "your data is YOUR data": https://e.foundation/?lang=fr

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