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Technos & MediasInternet

Google, géant controversé de la culture... gratuite

Photo de Art Media Agency

Clément Thibault

Publié le 14 août 2014 à 06:50 - Mis à jour le 14 août 2014 à 07:00

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Née en 1998 dans la Silicon Valley, l'entreprise est aujourd'hui incontournable. Le Google Art Project ne déroge pas à cette règle. Lancée en février 2011, la plate-forme, qui a déjà numérisé dans un « musée virtuel » près de 60.000 oeuvres en partenariat avec 400 institutions, veut archiver l'art en méga, voire en gigapixels, et s'ouvre aujourd'hui au street art. Mais son ambition sans limites inquiète...

En février 2011, la nouvelle avait fait du bruit : Google s'ouvrait à la culture et lançait sa plate-forme « Art Project ». L'entreprise de Larry Page, forte de 17 partenaires et non des moindres - le Met, le MoMA (New York), le musée du château de Versailles, la Tate Britain (Londres) ou encore le musée de l'Hermitage (Saint-Pétersbourg) -, publiait ainsi près de 1.000 reproductions d'oeuvres en ligne.

Dès 2012, plus de 150 musées étaient déjà partenaires d'Art Project et 32.000 oeuvres pouvaient être consultées. Aujourd'hui, Google annonce posséder un « musée virtuel » de 57.000 oeuvres, en partenariat avec 400 institutions. Et bien sûr, l'entreprise a considérablement innové : une centaine d'oeuvres sont disponibles en « gigapixels », 100 musées sont visibles via la technologie Street View et la plateforme propose également des expositions d'archives afin que les musées puissent dévoiler leurs collections invisibles au public. Ces chiffres édifiants témoignent de la puissance de frappe que peut déployer Google en peu de temps. En 2011, la première version du site avait accueilli 25 millions de visiteurs. Aujourd'hui, Google ne communique plus sur la fréquentation globale de son site, mais n'en poursuit pas moins son développement. Le 10 juin a été dévoilé le dernier-né d'Art Project : une plate-forme dédiée au street art.

Afin de pallier le caractère éphémère de cette pratique, Google a décidé d'en numériser les plus belles productions. Près de 4.000 oeuvres sont ainsi visibles en haute définition, accompagnées d'une centaine d'expositions thématiques et de visites virtuelles en 3D de lieux maintenant disparus - comme la Tour 13, à Paris, qui avait connu un grand succès à la fin de l'année 2013.

Le "Lab" au coeur du Google Art Project

Comment un tel développement a-t-il été rendu possible ? Art Project est piloté par l'Institut culturel de Google depuis Paris. Celui-ci se trouve dans le « Lab », bras physique de l'Institut. Le Lab emploie une trentaine d'ingénieurs et possède tous les outils numériques et d'imagerie de pointe - écrans géants interactifs, outils de capture 3D, appareils photo Gigapixel, imprimantes 3D, etc.

Selon Laurent Gaveau, directeur du Lab, « notre équipe a pour mission de construire les outils que nous proposons aux acteurs du monde culturel afin de mettre en ligne leurs contenus et de développer un plus large accès à leurs collections ».

Car, le message est clair : Google travaille au service des acteurs culturels. Pour Laurent Gaveau, « dès l'origine, cela a été notre philosophie ».

Et le directeur d'expliquer, afin de se montrer toujours plus performant, qu'il associe à l'opérationnel « un espace de R & D plus tourné vers l'innovation et accompagné d'un dialogue avec les acteurs culturels : curateurs, communautés créatives, artistes en résidence, etc. ».

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Un programme assurément idyllique.

Pourtant, quand le Lab a été inauguré à Paris, en décembre 2013, la ministre de la Culture et de la Communication, Aurélie Filippetti, avait refusé de se rendre à la réception. Les raisons invoquées n'avaient cependant que peu à voir avec l'Art Project et l'Institut culturel Google. Effectivement, la ministre avait choisi de boycotter l'événement pour protester contre les différends qui opposaient alors Google et l'État français. Les questions fiscales, de droit d'auteur, de protection de la vie privée étaient invoquées. La rue de Valois montrait aussi une certaine crainte par rapport à « l'équilibre » des contrats entre les établissements publics culturels et le géant américain.

Une démarche "qui répond aux besoins" ?

Adrienne Alix, ancienne présidente de Wikimedia France, avait également fustigé la politique de Google dans son blog en 2011. Elle craignait que « la notion de domaine public recule par une envie de contrôle de l'utilisation des reproductions d'oeuvres conservées dans les musées » - un péché capital pour qui travaille pour Wikimedia Common.

À cela, Laurent Gaveau répond qu'il met en place sa politique de droit d'images en concertation avec les musées, et ajoute que « les réserves qui ont existé au lancement d'Art Project sont beaucoup plus rares aujourd'hui. Au contraire, il y a plutôt une forme d'adhésion, un certain enthousiasme. De nombreux acteurs culturels souhaitent travailler avec nous ».

Des limites ? Il ne semble donc pas y en avoir pour entraver la progression du géant californien. Quand on interroge Laurent Gaveau à propos de l'avenir, il répond sereinement :

« Notre philosophie est de répondre aux besoins des partenaires culturels. Il est encore assez difficile d'avoir une vision à long terme, car celleci sera largement dépendante des futurs besoins et enjeux de nos partenaires. Nous n'ouvrons pas la voie, nous construisons à partir de réflexions partagées. »

_______

« Le bon modèle n'existe pas »

[POUR LE PROJET] Amit Sood, directeur de l'Institut culturel Google
Propos receuillis par Pierre Naquin

LA TRIBUNE - Comment évoluent le Google Art Project, dont vous êtes à l'initiative, et le Google Cultural Institute, que vous dirigez depuis sa création l'an dernier, à Paris ?

AMIT SOOD - Nous sommes très heureux du développement du Google Art Project. Chaque semaine, ce sont plusieurs collections que nous rendons disponibles à tous les amateurs d'art à travers le monde. Le Google Cultural Institute est construit autour de trois pôles : l'art, les archives et les merveilles. Les deux premiers sujets ont fortement évolué sur la dernière année. Pour ce qui est de l'art, nous recevons de plus en plus de collections d'art moderne et contemporain - là où tout le monde nous disait que les problèmes de copyright rendraient le projet impossible il y a encore peu de temps !

Au niveau des archives, il s'agit simplement d'une arrivée massive de collections entières de musées et d'institutions. Leur approche à notre égard a vraiment évolué de manière très positive.

Comment retranscrire l'expérience de l'exposition online ?

Je pense que la « curation » est un des sujets les plus importants lorsque l'on évoque l'art. Je pense aussi qu'il reste clairement des choses à inventer et que le bon modèle n'existe malheureusement pas encore. Néanmoins, nous avons fait déjà de beaux progrès : nous sommes, par exemple, passés de 30 expositions curatées à 350 en moins d'un an. Cela, en offrant de nouveaux modèles très variés aux conservateurs.

Notre contrainte chez Google est de construire des outils qui doivent pouvoir s'adresser à un grand nombre d'acteurs. Et cela laisse la place aux agences pour innover ! En étant plus large, il me semble qu'il faille arrêter d'opposer online et offline, et au contraire chercher à construire des « expériences » ; mais ce sont là des projets pour les dix prochaines années !

Avec une petite équipe, le Google Art Project semble rassembler beaucoup d'innovations technologiques, comme le Gigapixel, les vues à 360°...

Les ingénieurs chez Google sont parmi les plus innovants, mais je suis particulièrement fier de ceux qui constituent notre équipe de l'Institut culturel Google.

Peu de gens le savent, mais plusieurs innovations en production chez Google viennent de projets portés par notre équipe. Les chariots de Street View, par exemple, ont initialement été inventés pour le Google Art Project. On les retrouve partout maintenant !

Quelle est, selon vous, la plus grande réussite du Google Art Project ?

Au-delà de ce que le Google Art Project offre de manière tangible aux utilisateurs, ce dont je suis le plus fier, c'est le changement de perception des acteurs de l'art vis-à-vis de la technologie.

Quand nous avons commencé, il y a cinq ans, beaucoup de musées et d'institutions n'avaient même pas de site. Maintenant nous voyons naître plein de projets, de start-up, mariant art et technologie. Ce serait prétentieux de dire que le Google Art Project en est la cause directe, mais je pense que ce que nous avons réussi à montrer, c'est que l'art et les technologies étaient compatibles et pouvaient offrir de merveilleuses choses ensemble.

« Rien ne remplace l'oeuvre originale »

[CONTRE LE PROJET] Alain Seban, président du Centre Pompidou, qui ne participe pas au Google Art Project
Propos receuillis par Antoine Cadeo de Iturbide

LA TRIBUNE - Quelle place occupe aujourd'hui le numérique au Centre Pompidou ?

ALAIN SEBAN - À mon arrivée au Centre Pompidou, j'ai renouvelé la stratégie de présence du Centre Pompidou sur Internet. L'intérêt d'Internet à mes yeux, ce n'est pas tant de reproduire ce que tout le monde peut voir - c'est l'idée du musée virtuel - que de révéler ce qu'on ne voit pas. Ce qu'on ne voit pas, ce sont bien sûr les oeuvres qui ne sont pas exposées : nous avons la plus grande collection d'art moderne et contemporain en Europe, 98% des oeuvres que nous détenons sont en réserve.

Mais ce sont aussi tous les savoirs que le musée produit autour de ces oeuvres : des captations de conférences, des interviews d'artistes ou de commissaires d'exposition, des dossiers pédagogiques, des catalogues... tous les contenus produits par le Centre Pompidou. Pour y accéder, nous avons bâti une plate-forme de diffusion de contenus révolutionnaire, qui donne accès aujourd'hui à déjà près de 437.000 ressources numériques, avec une architecture sémantique qui facilite et enrichit la navigation. J'ajoute que le Centre Pompidou est très présent sur les réseaux sociaux, avec plus de 400.000 fans sur Facebook et 120.000 followers sur Twitter.

Que pensez-vous du Google Art Project ? Pourquoi ne pas y avoir participé ?

Le Centre Pompidou a un certain nombre de spécificités qui rendent son insertion dans un projet tel que le Google Art Project difficile : le fait que notre accrochage est constamment modifié, car pour montrer au public notre collection qui est très vaste, nous devons la faire tourner en permanence et cela répond aussi au fait que l'histoire de l'art moderne et contemporain est un domaine encore en débat ; et aussi le fait que la plupart des oeuvres que nous détenons sont sous droits, et nous ne pouvons pas diffuser leur image sur Internet sans obtenir l'autorisation des ayants droit et les rémunérer. Plus fondamentalement, je crois que rien ne remplace l'oeuvre originale : c'est l'idée même du musée. Il faut des lieux où l'on conserve des oeuvres originales, pas des copies si parfaites soient-elles. On peut faire des choses bien plus intéressantes que des musées virtuels avec Internet.

Comment interconnecter les expériences physiques et connectées ?

C'est l'un des enjeux majeurs pour les années qui viennent. Le développement d'applications d'aide à la visite qui vont se substituer aux actuels audioguides permettra d'interagir avec nos visiteurs avant et après la visite, dans les phases de préparation et d'approfondissement. Je suis convaincu que cela peut transformer en profondeur le rapport du musée avec ses publics.

Comment voyez-vous évoluer les musées, à dix ans ?

La mondialisation de la scène artistique constitue le défi majeur du xxie siècle pour un musée d'art contemporain. L'art est devenu global et notre collection, qui a une vocation universelle, doit refléter cette nouvelle géographie de la création en s'ouvrant aux scènes émergentes et en proposant des lectures plus ouvertes de l'histoire de l'art, des lectures nécessairement plurielles.

Je vois donc un Centre Pompidou construisant des réseaux de partenaires à travers le monde, à travers une gestion dynamique de sa collection et une volonté d'ouverture toujours plus grande vers les pays non occidentaux.

L'autre enjeu, ce sont les formes d'adresse au public qui vont évoluer vers une plus grande interactivité entre le musée et ses visiteurs. Après tout, c'est la promesse fondamentale du numérique. Elle doit aussi se matérialiser dans un domaine comme celui des musées.

Clément Thibault

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