INTERVIEW : Hervé Morin travaille à un nouveau plan d'économies pour la Défense

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(Crédits : © 2009 Thomson Reuters)
Le gel pendant trois ans des dépenses de l'Etat voulu par François Fillon se traduit pour le budget de la Défense par une baisse des crédits par rapport à ce que prévoyait la Loi de programmation militaire. Hervé Morin travaille donc à un nouveau plan d'économies qu'il évoque dans l'entretien qu'il a accordé à La Tribune. Retrouvez ici la version intégrale de cette interview où le ministre de la Défense aborde l'éventualité d'une modification du régime de retraite des militaires et les rumeurs sur la suppression de certains hôpitaux administrés par le service de Santé des Armées.

La Tribune : Le salon Eurosatory ouvre ses portes aujourd'hui. Vous attendez-vous à la signature de contrats importants ?

Hervé Morin : C'est un magnifique salon, le plus grand salon de l'armement terrestre mondial, qui est également la vitrine technologique de l'industrie de défense française. Ce salon en constante progression démontre le savoir-faire, les compétences et la technologie de l'industrie française. Ce salon est d'autant plus important que l'export hors de l'Union européenne prend une part plus significative du fait de la contraction des budgets de la défense dans la plupart des pays d'Europe alors que le monde entier se réarme. Les pays émergents accroissent leur budget de défense.Ca devrait être un sujet de réflexion pour l'Europe.

Donc vous prévoyez des commandes importantes de ces pays-là lors de ce salon ?

Des contrats d'envergure non, mais certainement de nombreux petits contrats qui font également vivre le secteur de la défense notamment le tissu des PME si important pour la préservation de notre base industrielle et technologique.

Comment allez-vous sécuriser le contrat Scorpion, structurant pour l'industrie de l'armement terrestre ? Il se dit qu'il pourrait faire l'objet de futurs litiges...

Il y a eu un appel d'offre. La procédure est en voie d'achèvement. C'est la première marche d'un grand programme sur lequel il y a encore beaucoup de travaux et d'analyses à mener. C'est un programme emblématique et prioritaire pour l'armée de Terre, mais il faut l'examiner à l'aune de la situation budgétaire qui sera la nôtre dans les prochaines semaines.

Votre ministère sera-t-il épargné par les économies budgétaires que la crise de l'euro impose à la France ?

Le ministère de la Défense dispose de deux références, la première étant la Loi de programmation militaire (LPM), qui est l'expression du Livre blanc. Ce dernier prévoit 377 milliards d'euros entre 2009 et 2020, avec des crédits qui restent stables en volume jusqu'en 2011, puis progressent à raison de 1 % par an. La deuxième référence, c'est la lettre de cadrage de François Fillon adressée à tous les membres du gouvernement qui fixe un objectif dit de « zéro valeur », c'est-à-dire le maintien des dotations budgétaires de l'Etat sans compensation de l'inflation. Entre la LPM et cette lettre de cadrage, il y a une différence de près de 5 milliards d'euros cumulés sur trois ans. Cela signifie que le volume des crédits affectés à la Défense serait sensiblement différent des 377 milliards d'euros initialement prévus. Nous devons donc travailler et présenter au président de la République un schéma compatible avec le nécessaire effort qui est demandé à l'ensemble de la Nation et avec l'ambition qui est la nôtre en matière de défense. Mais comme je le dis souvent, la défense et la lutte contre les déficits, c'est la même cause. C'est la souveraineté, l'indépendance du pays et le rayonnement de la France sur le long terme qui est en jeu.

N'est-ce pas l'effort de trop pour la Défense ?

Depuis 2007, les militaires ont déjà réalisé un effort très important, mais je sais qu'ils sont à même de comprendre que lutter contre les déficits aujourd'hui c'est augmenter notre capacité d'investissement demain. Je tiens à rappeler que toutes les économies réalisées grâce à la réforme en cours, soit 5 milliard d'euros sur la durée de la LPM, sont réinvesties dans les équipements.

Sur quelle hypothèse travaillez-vous pour y parvenir?

Nous étudions plusieurs hypothèses. Pour que le président de la République soit éclairé dans ses choix, il doit disposer d'une analyse précise des conséquences capacitaires.

S'agit-il d'annulations de programmes, de suppressions d'emplois, des réductions du nombre des bases de défense ?

Il est trop tôt pour le dire.

Excluez-vous de travailler sur ces pistes ?

Les arbitrages seront pris en toute connaissance de cause.

L'Allemagne annonce 40.000 suppressions de postes dans l'armée. Cela vous inspire quoi ?

Dans le cadre de sa réforme, la France, qui a une armée professionnelle, en fait beaucoup plus avec 54.000 suppressions de postes d'ici 2015 et l'externalisation de plusieurs fonctions.

Parmi les rumeurs qui courent, on parle beaucoup de fermetures d'hôpitaux militaires, et notamment en Ile-de-France de l'hôpital Begin.

Ce sont des rumeurs sans fondement. Il faut avoir en tête que dans les hôpitaux militaires, 75 % des soins sont prodigués à des patients qui ne sont pas militaires. Nous sommes et nous resterons un des contributeurs majeurs de l'offre de soins dans les villes où nos hôpitaux sont présents. La fonction première du service de santé des armées est d'assurer des soins pour les militaires, notamment en cas de crise majeure ou en première ligne dans les opérations extérieures. Mais pour y parvenir, nous avons besoin d'infrastructures ouvertes au monde civil de façon permanente.

Quid des recettes exceptionnelles que vous pouvez attendre de la cession d'une partie de votre patrimoine immobilier du fait du regroupement des états-majors à Balard ? Est-ce le bon moment pour vendre ?

C'est effectivement une question de « timing ». Nous prendrons le temps qu'il faudra. Je me refuse à brader notre patrimoine.

Cela veut dire que certaines cessions seront retardées ?

Nous cédons notre patrimoine au fur et à mesure des opportunités du marché. D'une façon générale, l'immobilier se tient très bien en France. Il semble même que les prix remontent. A Paris, ils n'ont d'ailleurs pas vraiment baissé. Par ailleurs, nous ne déménageons pas avant 2014. Nous avons donc le temps.

A ce propos, compte tenu de l'état d'avancement de ce dossier, pensez-vous que le déménagement se fera bien en 2014 ?
Balard c'est le symbole de la nouvelle organisation du ministère de la défense. Tous les chefs seront réunis dans un même lieu autour du ministre pour travailler ensemble. Nous sommes parfaitement dans les temps. Actuellement nous menons le dialogue compétitif avec les entreprises. Nous disposerons des maquettes des projets beaucoup plus achevées à l'été. Et je vous confirme qu'il y aura bien sur le site une piscine de 25 mètres, comme prévu. Les polémiques sur ce sujet n'ont pas lieu d'être. N'oublions pas que Balard regroupera 10 000 hommes et femmes. C'est l'équivalent d'une ville. J'ajoute que tous les équipements collectifs (crèches, haltes garderie, équipements sportifs seront ouverts aux habitants du quartier). Enfin, ce regroupement va nous permettre de faire des économies de fonctionnement tout en permettant la suppression de 2000 postes. Les polémiques sur la piscine sont stupides. Je voudrais seulement rappeler que Balard regroupera 10 000 personnes et s'il s'agit d'édifier une infrastructure pour des décennies sinon des siècles. Je veux donc qu'on y mette tous les équipements qu'une communauté humaine est en droit d'attendre au 21ème siècle.

Comment allez-vous faire passer les personnels actuels du ministère vers des contrats de droit privé ?

Ce sera un choix individuel. Les décrets offrant cette option sont en cours de finalisation. Nous avons déjà des expériences d'externalisation. La restauration collective d'une grande partie de l'administration centrale, boulevard Saint Germain, est externalisée.

La volonté du gouvernement d'aligner le régime de retraites des fonctionnaires sur celui des salariés du privé concernera-t-il les militaires ?

On ne peut pas conserver une armée moderne, c'est-à-dire jeune et professionnelle, sans un système de retraite approprié. Même quand ils ont repoussé l'âge légal du départ à la retraite de leurs fonctionnaires ou de l'ensemble des salariés, les grands pays disposant d'armées professionnelles n'ont pas hésité à préserver un système spécifique pour les militaires.

Donc on n'y touchera pas ?

Peut-être à la marge. Mais, je rappelle que le régime actuel est à peu près équivalent à ce qui existe aux Etats-Unis ou en Grande-Bretagne. Le régime de retraite des militaires n'est en rien scandaleux.

Quelles leçons tirez-vous de l'échec de l'opération d'échanges d'actifs entre Thales et Safran ?

Je suis convaincu qu'elle finira par se faire. La France a besoin de grands champions industriels. Ce projet a un vrai sens. Même si les réorganisations importantes en cours chez Thales ont fait que cette opération était prématurée. Mais j'en ai tiré les conséquences.

C'est-à-dire ?

J'ai gelé une centaine de contrats d'études qui permettent de faire d'importantes économies.

C'est un moyen de pression...

... Non. Je considère que le contribuable n'a pas à financer les bureaux d'études qui travaillent sur les mêmes sujets. S'ils ne veulent pas bouger, c'est qu'ils n'ont pas besoin d'argent public.

Le problème vient de Thales ?

Pas seulement, mais il est vrai que les réorganisations en cours chez Thalès n'ont pas aidé Luc Vigneron dans la conclusion de l'accord.

Pourquoi la greffe Vigneron n'a-t-elle pas prise ?

Les débuts sont souvent difficiles quand on porte une réforme d'ampleur. Moi-même, j'ai connu six premiers mois compliqués au ministère. C'est un homme courageux et il a toute ma confiance.

L'autre dossier qui n'avance pas c'est Nexter. Espérez-vous que les Allemands vont évoluer ?

Les réductions budgétaires décidées par la Grande-Bretagne et l'Allemagne rendent plus que jamais nécessaire la recomposition du paysage industriel européen que la France appelle de ses vœux. La coopération industrielle devient une nécessité vitale. Certains dossiers avancent comme la réorganisation du groupe SNPE dont la branche propulsion sera rattachée à Safran.

Et pour Nexter ?

Il peut y avoir des pistes nationales, voire des pistes européennes.

Pensez-vous qu'il est possible de faire quelque chose avec l'Allemagne ?

Je crois qu'il est non seulement possible, mais surtout souhaitable de développer des projets avec l'Allemagne comme avec l'Angleterre qui sont des partenaires incontournables en Europe. Les Européens doivent encourager les regroupements industriels ; il nous faut au niveau européen encourager les regroupements industriels, les co-entreprises et les échanges technologiques pour préserver notre base industrielle et technologique de défense. Il nous faut aussi réfléchir aux complémentarités européennes : quelles sont les compétences et les technologies que nous voulons conserver au niveau national, celles que nous sommes prêts à mettre en commun et celles sur lesquelles nous sommes prêts à nous mettre en situation d'interdépendance. L'essentiel étant que les Européens conservent les compétences et les savoirs faire à l'échelle du continent.

Etes-vous favorable au renforcement de Thales dans DCNS ?

Il appartiendra à Thales de faire un choix. A titre personnel, je pense que cela a du sens. DCNS est un ensemblier exceptionnel. C'est une très belle entreprise. Très peu d'entreprises dans le monde disposent de son savoir-faire. Il faut à la fois qu'elle se diversifie, qu'elle continue à améliorer sa compétitivité et qu'elle continue son dialogue avec un certain nombre d'industriels européens pour être le pivot de la recomposition.

Et quelles pistes vous semblent sérieuses ?

Des projets sont examinés avec les Grecs et les Polonais. J'espère voir aboutir avec les italiens, dans les trois mois qui viennent, une JV dans le domaine des torpilles. La volonté politique est très forte en France comme en Italie.

L'armée française va-t-elle se doter du drone américain Predator ?

Ma mission et ma responsabilité - c'est ainsi que je l'entends - c'est de pouvoir arbitrer et choisir en ayant analysé toutes les pistes possibles. J'ai appelé Robert Gates pour lui demander d'accueillir cette semaine Laurent Collet-Billon chez General Atomics afin que ce groupe puisse répondre aux questions que nous nous posons. Nous avons déjà acheté aux Américains des matériels stratégiques comme les avions Awacs ou les Hawkeye. Il faut arriver à concilier les besoins opérationnels, les moyens budgétaires fixés par la LPM et la volonté de soutenir l'industrie française. Encore une fois, il s'agit d'explorer toutes les options possibles et d'en écarter aucune.

Mais la filière drone en France ou en Europe n'a jamais abouti ?

Pas pour le moment et j'espère que les solutions préconisées par les industriels français et européens nous permettront de la développer.

Le Predator a donc toutes ses chances ?

Il est trop tôt pour le dire. Je ne suis pas là pour mettre des œillères et ne pas poser l'ensemble des problèmes sur la table. C'est de la responsabilité d'un politique.

Au sujet de l'A400M, il se dit que les administrations des pays clients détricotent en ce moment l'accord impulsé par les politique?

Pas du tout. C'est long et difficile mais j'espère bien pouvoir signer un nouveau contrat avant la fin de l'été. Peut-être en juillet.

Il y a aussi une polémique autour du Tigre. Les Allemands ont refusé d'utiliser leur modèle en Afghanistan. Cela veut-il dire que les Français volent sur des machines dangereuses ?

Vous connaissez la réponse. Les Allemands n'ont pas le même Tigre que nous.

La France est-elle toujours capable technologiquement de faire un avion de combat seul 

Oui et la France est d'ailleurs aujourd'hui le seul pays européen capable de développer un avion de combat. La vente du Rafale aux EAU aboutira à la définition d'un nouveau standard qui est pleinement dans nos compétences.

On évoque le développement d'une nouvelle version du Rafale aux EAU, cela ne coutera-t-il pas trop cher ?

Les discussions ne sont pas achevées. Un certain nombre de demandes des EAU correspondent à des développements faisant partie intégrante de la LPM. Mais rien n'est encore arrêté avec notre partenaire.

L'autre acquéreur potentiel c'est le Brésil. N'avez-vous pas l'impression d'avoir été mené en bateau?

Non. La relation de confiance que nous avons nouée avec les Brésiliens n'a jamais été déçue.

Et les Koweïtiens ?

Les discussions progressent à un bon rythme.

Quid du dossier des Mirage Indien ?

Je suis confiant sur l'aboutissement rapide de nos discussions.

L'avenir des frégates FREMM en Grèce est-il compatible avec le plan de rigueur de ce pays ?

Les Grecs vont engager une révision de leur politique de défense.

L'année 2010 devait être excellente en matière d'exportation pour la France. Etes-vous toujours aussi optimiste ?

La croissance est revenue en Asie. La croissance n'a pas quitté l'Amérique latine et les Etats-Unis ont retrouvé des niveaux de croissance de l'ordre de 4 %. On voit bien que le monde se réarme et que les problématiques ne sont pas identiques dans toutes les grandes zones économiques.
Si nous signons un des contrats majeurs, je n'ai aucune raison de réviser à la baisse nos prévisions. Le premier trimestre a été difficile, mais nous avons obtenu la commande de 12 hélicoptères EC725 en Malaisie. Je suis allé au Mexique pour ouvrir des discussions sur six hélicoptères supplémentaires.

Il y a très longtemps que l'on n'a pas eu de contrat en Arabie saoudite ?

C'est vrai. C'est pourquoi je m'y suis une nouvelle fois rendu la semaine dernière pour faire le point avec mon homologue et le roi sur différents prospects. Nos discussions sont très encourageantes.

Daniel Cohn-Bendit a accusé le mois dernier la France « de prêter l'argent à la Grèce pour qu'ils achètent nos armes". Que lui répondez-vous ?

Ce n'est pas nous qui fixons les priorités de défense de la Grèce. Le peuple grec est souverain, indépendant et reste libre de mener la politique de son choix.

Est-ce que le peuple français sera souverain lorsqu'il votera pour les prochaines élections territoriales avec un scrutin ne comportant pas de proportionnelle ?

Le Nouveau Centre était favorable à l'instauration d'une dose de proportionnelle alors que le gouvernement voulait un mode de scrutin majoritaire à un tour. Finalement même si ce n'est pas notre idéal, le parlement a décidé d'un mode scrutin majoritaire à deux tours qui est classique sous la cinquième république. Nous souhaitions par ailleurs que le monde rural continue à être représenté. De ce point de vue, nous avons été entendus.

Etes-vous toujours tenté par une candidature à l'élection présidentielle de 2012 ?

Il n'y a pas de démocratie sans une offre pluraliste. La famille centriste constitue un courant de pensée qui a toujours existé dans notre pays. Il a aussi toujours été représenté lors des élections présidentielles. Il n'y a donc aucune raison que 2012 fasse exception à la règle. Avec quel candidat ? La question sera tranchée au dernier trimestre 2011.

Entre François Bayrou et vous, quel serait le candidat qui handicaperait le moins Nicolas Sarkozy ?

Je ne vois pas les choses en termes de tactique politicienne. L'élection présidentielle est un rendez-vous démocratique majeur avec le peuple. C'est le moment où les Français expriment un choix stratégique pour les cinq années qui suivent. Il est là le vrai débat.

Que pensez-vous du rapprochement entre Nicolas Sarkozy et François Bayrou ?

François Bayrou est celui qui a porté la critique la plus radicale contre Nicolas Sarkozy. Souvenez-vous de son livre sur l'enfant barbare. De 2007 à 2010 il a envoyé ses troupes aux combats électoraux au nom de l'antisarkozysme avec le succès qu'on lui connait. Expliquez-moi la cohérence de sa démarche !

Avec la remontée du Front National, Nicolas Sarkozy peut aussi vouloir éviter que trop de candidatures l'empêchent d'être présent au second tour...

Qui peut penser qu'une candidature centriste soit une candidature de trop ! Si nous en venions à redouter un 21 avril à l'envers, c'est que vraiment nous serions tombés bien bas.

Quid de votre avenir au gouvernement ?

Ministre de la Défense, c'est à la fois une très lourde responsabilité mais aussi un immense bonheur. Celui d'être à la tête d'une communauté militaire composée de femmes et d'hommes portant des valeurs qui tendent malheureusement à se perdre dans notre société matérialiste, le dévouement, de sens du devoir, l'amour de la France. Mais comme vous le savez, il ne revient pas à un ministre de décider de son avenir.

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