20 février 1986 : le Matif, la folle histoire du marché à terme

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Les traders du Matif aux couleurs de chaque intermédiaires / DR
Les traders du Matif aux couleurs de chaque intermédiaires / DR
Pour cette série d'été, La Tribune raconte la première journée d'une aventure qui connait encore des rebondissements en 2013. Aujourd'hui, le 20 février 1986, le jour où le marché créa les premiers produits dérivés sur la place de Paris, produits qui restent encore maintenant au coeur des préocupations des régulateurs et des politiques.

 Des marchés financiers cloisonnés, hypercontrôlés. Une place parisienne en retard par rapport à Chicago ou Londres. « La réglementation n'avait guère évolué depuis l'après-guerre », se souvient Gérard Pfauwadel, alors sous directeur au Trésor avant d'être appelé, plus tard, à présider le Matif. Il aura fallu l'impulsion politique d'un gouvernement... de gauche pour créer en France le marché à terme des instruments financiers, le Matif. L'initiative en revient à Pierre Bérégovoy et son directeur de cabinet, Jean-Charles Naouri, aujourd'hui patron du groupe Casino.

« À l'époque, c'est un comité des émissions au Trésor, qui décidait qui allait émettre parmi les entreprises et l'État, souligne Gérard Pfauwadel. Nous gérions la file d'attente et lorsque l'État devait se présenter, nous asséchions le marché durant quelques semaines ». La France fait alors face à une augmentation considérable de ses besoins de financement, toutefois sans commune mesure avec ses besoins actuels puisqu'ils représentaient alors 30 à 40 milliards de francs par an... (à comparer à plus de 180 milliards... d'euros en 2011).

Ouvrir une nouvelle fois la porte à la spéculation

« Le cadre juridique permettant la création d'un marché à terme digne de ce nom n'existait pas. Depuis 1936, les marchés à terme d'instruments financiers étaient interdits pour empêcher les vils spéculateurs d'affamer le petit peuple », relate Gérard Pfauwadel. Il fallait donc passer par une loi de modernisation, permettant de lever l'exception de jeu. Non sans quelques débats au Parlement. Celle-ci sera adoptée le 11 juillet 1985. « Pour certains, nous allions ouvrir la porte à la spéculation, mettre le feu à la maison, se souvient cet ancien du Trésor. Mais globalement, la loi a été votée sans grande complication. » « Je revois parfaitement cette période. Et pour cause ! L'avènement du Matif a été mon premier dossier au sein de la Commission des opérations de Bourse, la Cob, où je venais d'arriver en tant que chargé de mission auprès du président », se remémore aussi Pierre Fleuriot.

« Un marché primordial pour la gestion de la dette publique »

« La création du Matif avait deux fortes motivations : remettre à niveau la place financière et conforter la capacité d'émission du Trésor, en faisant de l'OAT un outil suffisamment liquide », rappelle Gérard de la Martinière, alors secrétaire général de la COB, avant d'être appelé à créer la structure. « Le Trésor devait ainsi avoir accès à de nouvelles catégories d'investisseurs, demandeurs d'instruments de couverture », explique Gérard Pfauwadel. « Ce marché était primordial pour la gestion de la dette publique et l'accès à une réelle liquidité », ajoute Pierre Fleuriot. Et ce, d'autant plus que l'arrivée du Matif permettait enfin aux banques de négocier directement ces instruments financiers sans passer par les fourches caudines des agents de change, alors détenteurs du monopole sur les transactions boursières.

Après « quelques empoignades » entre banquiers et agents de change, la Chambre de compensation des instruments financiers de Paris (CCIFP), opérateur du futur Matif, voit ainsi le jour début 1986 avec un capital de 60 millions de francs. Avec un actionnariat constitué pour un tiers par la Compagnie des agents de change, un tiers par les banques réunies au sein de la Sopardev et pour le tiers restant par les investisseurs institutionnels. Gérard de la Martinière se souvient encore avoir fait la tournée pour collecter les contributions durant la période de Noël. Début février, au ministère, on ne tient plus. « Toutes les semaines, nous avions un appel du cabinet de Bérégovoy », raconte-il.

Un succès au-delà des espérances

L'espace réservé au c?ur du Palais Brongniart était déjà trop étroit. « Nous avions l'impression d'une foule compacte. Il a fallu interdire les téléphones portables, alors dotés d'antenne, pour éviter les accidents », poursuit l'ancien président de la CCIFP. Quid des volumes ? « Les experts nous avaient prédit un succès si nous parvenions à 500 contrats échangés par jour à la fin de la première année. Nous en avons compté plus de 2.000 le premier jour ». Le seuil du millionnière contrat a été franchi dès novembre. De quoi surprendre jusqu'à Londres, loin de parier sur un tel essor. « Courant 1985, l'International Commodities Clearing House [la future London Clearing House], contactée pour obtenir un logiciel informatique de compensation, nous avait proposé les logiciels utilisés par un petit marché, celui de la laine en Nouvelle-Zélande ».

Contrat phare des premières heures du Matif, le contrat notionnel avait été imaginé en amont. « Les souches des obligations assimilables au Trésor n'étaient pas suffisamment larges pour que nous puissions monter des contrats dessus. Le notionnel a donc été conçu comme un contrat synthétique, convertible en obligations de manière à pouvoir livrer à l'échéance », explique Gérard de la Martinière.

Le krach d'octobre 87 : premier coup de semonce

Progressivement, le Matif a appris à fonctionner, avec la gestuelle bien particulière des NIP (négociateurs individuels de parquet) et des traders vêtus de vestes aux couleurs de chaque intermédiaire. Vestes que Gérard Pfauwadel avait d'ailleurs ramenées de Chicago. La gestuelle était héritée de celle que pratiquaient les intervenants sur les actions avant que l'électronique ne confine ces derniers dans les charges d'agents de change.

Interpellés par la fulgurance du krach d'octobre 1987, les régulateurs ont craint le pire : que cette catastrophe boursière n'ait été provoquée par l'arrivée du Matif. Un rapport est alors confié à Daniel Deguen. « On attendait beaucoup de ce rapport car il fallait savoir si cette nouvelle race d'instruments ne favorisait pas certaines dérives propres à provoquer des krachs boursiers. Je me souviens être allé à Chicago pour l'occasion afin de pénétrer le c?ur des marchés des produits dérivés. Finalement, on s'était rendu compte que le Matif n'avait pas eu de réelle responsabilité sur le trou d'air du 19 octobre », se rappelle Pierre Fleuriot qui a participé à la rédaction de ce rapport.

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>>>  VIDEO After the Crash : une émission du Wall Street Week - le 23 octobre 1987

>>> VIDEO Matif : (argent, drogue, alcool) le stress du trader (source Envoyé spécial - France télévision)

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