L'après Fukushima : le Japon doit-il se réinventer ?

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Par-delà la reconstruction, qui dopera l'activité pendant quelques trimestres, le Japon doit se trouver un nouveau modèle économique. Avec des caractéristiques communes à plusieurs pays européens - déficit public important, vieillissement de la population - l'archipel, souvent innovant, pourrait servir d'exemple.

Difficile, pour l'instant, de savoir quel sera l'impact économique de la crise que traverse actuellement le Japon. Alors que l'activité reste paralysée, au moins dans certaines régions du pays, et que la menace nucléaire est très loin d'être écartée, d'aucuns envisagent dans un premier temps une contraction substantielle du PIB, suivie, si tout va bien, d'une nouvelle expansion, ne serait-ce qu'en raison d'une injection de fonds dans l'économie pour la reconstruction des routes, des ponts, des rails, des usines détruites. Si le court terme est encore à définir, le long terme, lui, reste encore plus flou.

 

Mais la catastrophe peut être l'occasion pour le Japon de se réinventer. Le tremblement de terre de 1923 provoqua une militarisation de la société japonaise. La Seconde Guerre mondiale, marquée par la défaite du Japon, associée à la destruction atomique d'Hiroshima et de Nagasaki, vit le pays s'embarquer dans une quête de croissance. Réussie, et qui lui a permis de se propulser sur l'avant-scène mondiale, le Japon inondant le reste de la planète de ses produits de qualité, innovants. Mais le modèle, caractérisé par un consensus social et l'emploi à vie des salariés, s'est finalement fait rattraper. Inefficience de son administration, puis bulle du crédit l'ont précipité dans une crise dont il ne s'est toujours pas relevé. "Alors qu'à son plus-haut, en décembre 1989, l'indice Nikkei s'est affiché sur un niveau de près de 40.000 points, vingt et un ans après, sa valeur dépasse à peine 9.000 points - même pas le quart", pointe Dean Mouscher, un trader de Chicago, qui a vécu au Japon.

Certes, après avoir défini un modèle de croissance, les administrations japonaises successives ont tenté, au cours des deux dernières décennies, de le faire évoluer, en adoptant des principes "à l'américaine". Mais cette libéralisation de l'économie entraîna une grande précarité - une génération fut témoin de la disparition de l'emploi à vie de ses pères, remplacé, pour les jeunes d'aujourd'hui, par des petits boulots, le marché du travail comprenant actuellement près d'un tiers d'emplois précaires - tandis que les inégalités sociales et la pauvreté s'accrurent, d'autant que, à l'instar du modèle américain, les rares transferts sociaux ne jouent pas le rôle de compensateurs.

Si l'on a vu à l'oeuvre la solidarité des Japonais à l'occasion du séisme - les instituteurs ouvrant les écoles restées debout pour accueillir les réfugiés, les jeunes se portant au secours de personnes âgées errant dans les villages détruits de la côte, suscitant l'admiration du monde entier, y compris de pays voisins auparavant inquiets de l'ombre, historique comme économique, que le Japon projetait sur la région -, on a aussi constaté les difficultés, pour un pays si riche, à s'organiser face à l'immensité de la tâche. Sans parler du manque de transparence de l'administration en ce qui concerne les dangers du nucléaire...

"Pour relancer son économie, le gouvernement nippon doit là aussi faire preuve de transparence - et de discipline, insiste Dean Mouscher. Cela ne sert à rien de garder des entreprises en vie grâce à des taux d'intérêt artificiellement bas." En outre, le pays devra revenir à la base de son succès, une croissance fondée sur la qualité de ses produits. "Je suis relativement optimiste sur le long terme, affirme, pour sa part, Andrew Gordon, professeur d'histoire japonaise à Harvard. Il y a un énorme réservoir de talent et de ressources financières au Japon. Malgré les défis de la démographie et du déficit, je pense que ce talent, cette énergie, cet engagement, qui caractérisent les Japonais, leur permettront de se relever."

Non seulement le Japon devra se relever, mais son expérience et le nouveau modèle qu'il serait susceptible d'inventer pourraient servir à bien d'autres économies, qui partagent certaines de ses caractéristiques, vieillissement de la population, déficit ou encore dépendance à l'énergie nucléaire. Bref, on pense aussi bien à certains pays d'Europe qu'à l'Amérique du Nord... "La troisième voie que le Japon pourrait adopter serait fondée sur une croissance faible, voire une décroissance, estime Evelyne Dourille-Feer, économiste au Cepii (Centre d'études prospectives et d'informations internationales). Compte tenu de la démographie, et sachant que l'immigration n'est pas une solution pratique pour le Japon, il faudra adapter la production à une population active allant en diminuant. Une production qui devra effectivement rester de qualité."

Enfin, poursuit cette économiste, "la redistribution de la richesse devra être meilleure, afin de dynamiser la consommation interne". Autant dire que la troisième économie mondiale, dans son malheur, a l'occasion non seulement de se réinventer grâce à sa résilience, mais aussi de trouver "une troisième voie" et de servir de laboratoire à nombre d'économies industrialisées. C'est peut-être cela le rayon de soleil qui brillera au-dessus des décombres de Fukushima et de Sendai.

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