Quand l'Allemagne oublie son passé face à la crise de la zone euro

Après 1989, l'Union monétaire germano-allemande s'est faite au prix de transferts massifs. La stratégie de la chancelière Angela Merkel contredit l'expérience de son prédécesseur, Helmut Kohl. Pourquoi ? Les préjugés anti-grecs ne sont pas seuls en cause.

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Pas d'argent mais des réformes. C'est la potion allemande, désormais bien connue, pour les pays du Sud de l'Europe. Ils «ont reçu depuis 10 ans d'importantes ressources» financières de l'Union européenne (UE). «La bonne voie, pour ces pays, n'est pas davantage d'argent mais des réformes structurelles», a encore rappelé de Berlin une source gouvernementale à la veille du sommet européen de jeudi. Après la douloureuse déflation interne, la croissance reviendra, chante la fourmi allemande. En campant sur cette position, la République de Berlin n'est pas seulement de plus en plus en porte-à-faux avec une large partie des forces politiques et sociales en Europe. Elle est aussi en contradiction avec la République de Bonn.

Un choix contre toute logique économique

Remontons vingt-trois années en arrière. 1989. Le Mur vient de tomber. Un autre démocrate-chrétien, Helmut Kohl, siège à la chancellerie qui n'est pas encore la grosse « machine à laver » berlinoise mais un modeste cube de verre noir posé à Bonn au bord du Rhin. L'opulente Allemagne de l'Ouest qui dispense des baisses d'impôts sur le revenu par dizaines de milliards de D-marks depuis quelques années se retrouve face à un problème totalement inattendu qui, à bien y regarder, ressemble sur plus d'un point à celui que l'Europe connaît aujourd'hui avec la Grèce. En même temps que la réunification politique, l'Allemagne de l'Ouest veut sceller l'union monétaire avec cette petite Allemagne, orientale et communiste et singulièrement plus pauvre qu'elle dont elle vient d'hériter. La productivité des travailleurs y est un tiers de ce qu'elle est à l'Ouest. Les usines sont vétustes, la production en berne. Mais Kohl ne veut pas traduire dans l'échange monétaire entre mark de l'Est et mark de l'Ouest cette «infériorité» orientale. Contre toute logique économique, il opte donc pour la parité : un mark de l'Est vaudra un mark de l'Ouest. Ce faisant, il grave dans le marbre en même temps que l'union monétaire entre les deux Allemagne un écart de compétitivité apparemment insurmontable qui n'est pas sans rappeler celui dont pâtissent aujourd'hui les Grecs ou les Portugais.

Un transfert de 4% du PIB

Les points de départ de 1989 et 2010 ne sont finalement si éloignés. Mais c'est après que les deux histoires divergent. En 1989, Kohl ne dit pas, comme Merkel aujourd'hui : pas d'argent mais des réformes. Loin de là. Il laisse remonter les salaires. Et il scelle non pas un «Fiscal Pakt» mais un «Solidaritätspakt» qui organise sur trente ans (il n'expirera qu'en 2019) le plus incroyable transfert de moyens que l'on puisse imaginer : jusqu'à 4% du PIB annuel de l'Ouest est envoyé à l'Est. Avec près d'un tiers du PIB est-allemand financé par l'Ouest, les nouveaux Länder resteront littéralement sous perfusion pendant de longues années. Ce flux financier est sans comparaison avec ce qui est mis aujourd'hui dans le panier européen au titre de la « stabilité » de la zone euro.

Evidemment, ces dix années d'arrosage massif eurent un coût et, donc, une fin. En 1999, The Economist voit dans l'Allemagne « L'homme malade de l'Europe ». La compétitivité du pays est plombée, les déficits s'accumulent. Mais les investissements affluent à l'Est attirés par les subventions, la remise à niveau des infrastructures et la profondeur du marché unique européen. Et les conditions de l'unité sont posées. C'est alors, et alors seulement, que le successeur social-démocrate de Kohl, Gerhard Schröder lance son fameux « agenda 2010 » et resserre les boulons du modèle allemand qui laissera par la suite passer près de 3 millions de nouveaux pauvres entre les mailles du filet de sécurité social.

Les Ossis étaient souvent traités de fainéants, d'assistés

Aujourd'hui, Angela Merkel veut précipiter le Sud de l'Europe dans la « phase Schröder » sans faire le détour par la « phase Kohl ». Ou plutôt, elle laisse entendre que cette époque de transferts a déjà eu lieu, ce qui est pour le moins excessif. Que l'argent des fonds structurels européens ait été souvent fort mal dépensé est difficilement contestable. Mais, en volume, il restera sans comparaison avec les sommes investies dans la réalisation de l'unité monétaire germano-allemande après 1989.

Pourquoi cette différence de stratégie économique entre Angela Merkel et Helmut Kohl ? Ce serait un peu court de ne l'expliquer que par un préjugé nationaliste : les Allemands aident les Allemands, pas les Grecs. Dans les années 1990, les Ossis étaient souvent traités à l'Ouest de fainéants, d'assistés, de communistes, autant d'amabilités dont se voient affublés aujourd'hui les habitants des Ölivenländer.

Le Conseil européen, un conclave totalement déséquilibré

La différence fondamentale est plus simple que cela. C'est qu'il n'existe pas de lieu de délibération où décider comment et au prix de quelles réformes et de quels transferts dans le Sud et dans le Nord de l'Europe, on se donne les moyens de corriger ces écarts de compétitivité. Il n'y a pas de Bundestag européen. Et pourtant, les transferts est-allemands ont été âprement débattus au Parlement allemand entre Ossis et Vessis, entre sociaux-démocrates, chrétiens-démocrates et libéraux ! Nous n'avons pour nous attaquer au problème qu'une espèce de conclave totalement déséquilibré appelé Conseil européen dont le fonctionnement viole les règles plus élémentaires de la démocratie. Faute de budget européen et parce que les chefs de gouvernement - tous et pas seulement les Allemands - refusent de faire de cette affaire de déséquilibre économique au sein de l'Union monétaire (européenne) une affaire pour les institutions démocratiques (européennes), elle reste irrésolue. On peut difficilement n'en faire grief qu'aux seuls Allemands.

Reste la question purement économique : l'union monétaire (européenne) peut-elle survivre à une cure où « l'argent n'est pas la solution » et le seul remède consiste dans des réformes structurelles ? Un pays en Europe peut répondre à cette question sur la foi de son expérience. C'est l'Allemagne. Et sa réponse, en réalité, n'en déplaise à la chancelière est : « non ».
 

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Commentaires 14
à écrit le 03/03/2012 à 10:32
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"Les préjugés anti-grecs" " l'Allemagne oublie son passé" Non mais quel culot d'écrire des choses pareilles !

à écrit le 02/03/2012 à 15:42
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MERKEL = TATCHER

à écrit le 02/03/2012 à 8:58
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Pourquoi ne pas tout simplement generaliser l'idee du Soli (contribution de solidarite, 5,5% supplementaires sur base de l'impot sur le revenu) a destination des PIIGS? Dans 2/3 ans, nous y aurons des "paysages florissants"...

à écrit le 02/03/2012 à 8:47
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Pour baisser le coût de la production en France, il faudrait admettre que le coût de la fonction publique est inclus dans les prix des articles fabriqués ici et payés par les recettes-impôts ou dettes !!

à écrit le 02/03/2012 à 8:39
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Il aurait fallu commencer l'article par: Pas plus d'argent mais enfin des réformes !

à écrit le 02/03/2012 à 8:11
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1-- ils ont remis les allemands de l'est au travail 2-- les allemands de l'est etaient allemands ! 3-- il y a pas mal de boites qui se sont installees en allemagne de l'est ( pas des piscines, comme dans certains autres pays...)

le 02/03/2012 à 10:07
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surtout les jeunes allemands de l ex RDA sont parti a l ouest Je vis en RFA et j ai des collegues de l ex RDA. Ils me disent que quand ils rentrent chez eux, c est tout mort: personnes dans les resto, les cines ... En RDA il ne reste quasiment que le...

à écrit le 02/03/2012 à 6:13
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La différence : les Allemands ne pouvaient pas trop ouvertement refuser l'échange des marks au nom d'une espèce de patriotisme national et de retour au bercail du petit frère; pour l'europe ils n' ont ni envie de la saborder, ni de faire des efforts,...

à écrit le 02/03/2012 à 6:12
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Tres bon article bravo

à écrit le 01/03/2012 à 20:46
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La grande difference: - l'Allemagne de l'Est etait une dictature. Son peuple depouillé de son libre arbitre. - Quant à l'Europe du sud: des démocraties ou pendant des annés le peuple a préférré plonger la tête dans le sable et voter pour le comfort e...

le 02/03/2012 à 6:14
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Vous integrez bien entendu la france dans cette "europe du sud" j'imagine, non?

le 02/03/2012 à 8:41
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Vous semblez oublier que les excédents allemands font les déficits des pays voisins,sans ces derniers il n'y a pas "modèle allemand" sans clients pas d'exportations allemandes.En lisant la presse allemande,l'on ne peut être qu'exaspere devant l'achar...

le 02/03/2012 à 17:42
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La Grèce n'était-elle pas libre de ne pas en acheter? N'était-elle pas libre de ne pas organiser les jeux olympique? De lever l'impôt foncier? D'avoir un cadraste organisé? de ne pas augmenter les salaires des fonctionnaiores de 100% en quelques anné...

le 05/03/2012 à 15:27
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@Liberal:Bah non elle n'est pas libre,la preuve elle a voulu annuler le contrat de 2 fregates(1 francaises et une allemande) pour un total de 800 millions euros a cause de la crise qui frappe son pays.Solidarite europeenne oblige, la france et l'alle...

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