DOSSIER SANTÉ - OPINION. Toutes les vies sont-elles d’égale valeur ? Oui en théorie, mais pas en pratique. La défense de l’égalité des vies humaines est un combat permanent, insiste la professeure Cynthia Fleury*. Une thématique abordée à l'occasion du forum Impacts santé organisé par La Tribune qui se tient ce jeudi à Paris.LA TRIBUNE - Que signifie « valeur » lorsqu'on parle d'une vie ?
CYNTHIA FLEURY - Tout dépend « d'où » l'on parle : la valeur d'une vie dans un texte constitutionnel ou une déclaration des droits de l'homme renvoie à la défense irréfragable de la personne humaine, et de ses droits de vivre en toute sécurité, en bénéficiant d'une reconnaissance par ses pairs. Pour tout individu, définir la valeur d'une vie, c'est également définir la valeur de « sa » vie, avec toute la part de subjectivité, la valorisation de sa singularité, en considérant que cette vie qui est la sienne est égale à celle des autres - elle vaut autant qu'elles -, c'est-à-dire ne subit ni stigmatisation ni discrimination.
La « valeur » d'une vie est aussi économique. À notre époque hypermarchande, ce n'est pas indolore...
Hélas oui. Si ontologiquement, métaphysiquement et juridiquement toutes les vies sont d'égale valeur et reconnues comme dignes, dans les faits les questions de pouvoir, de rapports de force, d'argent mènent (aussi) les rapports humains. Dès lors, nous ne sommes nullement « égaux » dans le monde « réel », et la valeur « absolue » de nos vies se relativise grandement : elle se « négocie » au jour le jour, elle fait l'objet d'une offre et d'une demande, elle s'inscrit dans un « marché ».
L'égalité de « valeur » des vies soulève d'immenses enjeux éthiques, sur lesquels les fondamentaux de la société agissent comme des déterminants.
La défense de l'égalité des vies humaines est un combat permanent, une exigence quotidienne, jamais une évidence. Bien sûr, la culture, le soin, l'éducation, le droit, etc. sont des outils institutionnels pour consolider ce paradigme éthique qui pose au cœur de l'État de droit le respect des vies singulières ; mais les forces en présence qui produisent de la réification sont pléthore : l'hypercapitalisme spéculatif, les systèmes anti-démocratiques, l'intégrisme religieux, le terrorisme ont en commun de ne pas prendre en considération la valeur « intrinsèque » de la vie humaine, le respect de sa liberté de conscience et de sa dignité.