Objets blessés, objets soignés, objets guéris

Par la force des choses, de nombreux objets, usuels ou rituels, sont abîmés. En Afrique, rien ne se perd. Surtout pas la valeur sacrée. On répare pour redonner la vie: explications au Musée du Quai Branly.

La statue Igbo du Nigeria a son bras cassé posé dans un bracelet d'ivoire, le masque Bena Biombo du Congo fait l'objet de cinq points de sutures métalliques au front, le gardien de reliquaire Fang du Gabon a sa cuisse déchirée recouverte de lanières de cuir, la statuette Nkisi du bas Congo a son oeil original remplacé par un clou de tapissier, la calebasse ciselée Bozo du Mali a été ligaturée avec des fibres végétales, la tablette coranique Chaouia d'Algérie n'est plus fendue grâce à 12 petites languettes de fer....

Tout au long des vitrines du dernier étage du Musée du Quai Branly, de nombreux objets, courants comme ces récipients ou ces bracelets, rituels tels ces masques ou statuettes, montrent allégrement leurs cicatrices, volontairement apparentes. Car, si en Europe l'usure du temps, les accidents domestiques ou les attaques d'insectes sont cachées - quand les objets ne sont pas aussitôt détruits -, en Afrique on répare attentivement. "La détérioration est ressentie comme le signe d'un dérèglement social", note Gaetano Speranza, commissaire de l'exposition.

Longtemps, les colons puis les collectionneurs et marchands occidentaux ne se sont attardés qu'aux objets impeccables, parfois même en les nettoyant de leur enduits nauséabonds (ainsi le fit Picasso lors de ses premiers achats), délaissant tout ce qui présentait un signe d'usure ou de cassure. Or, ces objets ont une vie, attestées par la patine du temps, mais aussi par les inévitables blessures dues à un usage, puisque sur le continent noir, tout a une utilité.

Un objet courant doit être en bon état pour remplir sa fonction et un objet sacré doit être entier pour manifester son efficacité, c'est aussi simple que cela. D'où les réparations - en Europe au mieux on restaure - effectuées par un artisan, rarement par l'usager lui-même, qui veut d'abord savoir comment et pourquoi l'objet a été détérioré. Ce n'est qu'ensuite, une fois les causes bien déterminées, qu'il utilisera les matériaux disponibles: agrafes, clous, lanières, résine, etc... pour "le remettre en vie".

Plus encore que les 115 pièces présentées (complétées par les fort à propos aquarelles explicatives d'Emmanuelle Dupanchy ) et leurs réparations pas si sommaires, c'est toute la symbolique de l'objet blessé puis guéri qui est ainsi mise, remarquablement, en valeur. C'est une approche nouvelle de l'art et de ses valeurs que le Musée du Quai Branly met ici en perspective. Rien que pour cela, cette exposition est unique. Elle mérite la visite.


"Objets blessés, la réparation en Afrique", jusqu'au 16 septembre, Musée du Quai Branly, renseignements: www.quaibranly.fr
A voir également, aux mêmes dates, sur le même niveau, une remarquable exposition "Ideqqi" consacrée à l'art des femmes Berbères, avec une centaine d'étonnantes et peu connues poteries rurales.

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