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Comment l’Ouganda exporte près de 5 milliards d’euros d’or sans en être un grand producteur

Louis-Nino Kansoun, Agence Ecofin

Publié le 21 janvier 2026 à 12:47

Lingots d’or de 1kg de la raffinerie African Gold Refinery (AGR), en Ouganda.

Lingots d’or de 1kg de la raffinerie African Gold Refinery (AGR), en Ouganda.

Photo DR

Le Quotidien Numérique

05 juin 2026

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Longtemps marginal dans l’industrie minière africaine, l’Ouganda s’est imposé en quelques années comme un grand acteur du commerce régional de l’or, porté par la flambée des prix mondiaux et la recomposition des circuits d’exportation en Afrique. Une trajectoire spectaculaire, alors même que la production aurifère nationale reste limitée.

Les chiffres tiennent du paradoxe. En 2025, les exportations d’or de l’Ouganda ont progressé de 75,8% pour atteindre 5,8 milliards de dollars, soit près de 5 milliards d’euros. Le métal jaune est devenu la première source de devises du pays, devant le café, pilier historique de son commerce extérieur, alors que Kampala n’est pas identifié comme un grand producteur d’or. Ce décalage apparent s’explique par des mécanismes bien connus du marché mondial, où la transformation et le négoce peuvent peser autant que l’extraction.

Selon la Banque d’Ouganda, cette forte hausse enregistrée en 2025 est en partie liée à l’envolée des cours internationaux. « Les prix attractifs de l’or ont incité de nouveaux acteurs à entrer sur le marché, générant un volume significatif d’exportations », a indiqué Adam Mugume, directeur exécutif chargé de la recherche et de l’analyse économique à la Banque centrale, cité par Reuters.

Des exportations qui ne cessent de progresser

La tendance haussière de l’or en 2025 est un fait établi. En octobre dernier, le métal précieux a franchi pour la première fois le seuil symbolique des 4 000 dollars l’once, avant d’atteindre un record historique à 4 549,71 dollars le 26 décembre. Sur l’ensemble de l’année, le prix de l’or a progressé de 64%, sa meilleure performance annuelle depuis 1979, selon les données de marché.

Mais le cycle haussier ne suffit pas à expliquer, à lui seul, l’ampleur des chiffres ougandais. La valeur des exportations d’or du pays progresse de manière continue depuis plusieurs années. Si en 2015 elles ne dépassaient pas 110 millions de dollars, elles ont atteint 336 millions de dollars en 2016, puis environ 400 millions en 2017.

Selon la Banque d’Ouganda, les exportations d’or ont culminé à 2,3 milliards de dollars en 2023, puis à 3,3 milliards de dollars en 2024. Cette année-là, elles représentaient près de 40 % des exportations totales du pays.

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Le cœur du modèle, transformer et réexporter

La principale explication se trouve non pas dans les mines, mais plus loin dans la chaîne économique. L’Ouganda s’est positionné sur ce que les spécialistes appellent l’aval de la chaîne de valeur aurifère, c’est-à-dire les étapes de transformation et de commerce du métal, plutôt que sur son extraction.

Concrètement, le pays a développé des capacités de raffinage et de négoce qui lui permettent de traiter de l’or en provenance de pays voisins, avant de l’exporter sous forme de lingots prêts à être vendus sur les marchés internationaux. Selon Stephen Turyahikayo, spécialiste du secteur minier dans la région, la mise en service de nouvelles capacités de raffinage fait partie des facteurs ayant contribué à la hausse des exportations observée en 2023.

Dans le commerce de l’or, ce positionnement est déterminant. Une fois fondu et raffiné, le métal change de statut. L’« origine » retenue dans les échanges commerciaux devient alors celle du pays où il est transformé, ce qui complique l’identification de son lieu d’extraction dans les statistiques.

« Si on prend l'exemple de l’or importé de RDC en Ouganda, si cet or-là est raffiné en Ouganda et par la suite réexporté par exemple vers Dubaï – c'est ce qu’on a souvent observé – cet or va acquérir l'Ouganda comme origine et donc ne sera pas traçable jusqu'à la RDC », explique Yvan Schulz, coauteur d’une étude de Swissaid sur la production d’or artisanal en Afrique, dans une interview à RFI.

Une plaque régionale connectée aux marchés mondiaux

Les flux traités par l’Ouganda proviennent en grande partie de pays voisins, notamment de l’est de la République démocratique du Congo (RDC) et du Soudan du Sud, avant d’être écoulés sur les marchés internationaux. Les Émirats arabes unis, et en particulier Dubaï, constituent l’un des principaux débouchés de cet or africain.

Ce rôle de plateforme n’est pas propre à l’Ouganda. Il s’observe dans plusieurs régions du continent, où des pays à faible production domestique deviennent des points de sortie majeurs grâce à leur position géographique, leurs infrastructures et leur cadre réglementaire.

Selon Swissaid, en 2024, les Émirats arabes unis ont importé 31 tonnes d’or en provenance d’Ouganda, contre 14 tonnes un an plus tôt, ainsi que 19 tonnes depuis le Rwanda. La même année, Dubaï a importé 52 tonnes d’or déclarées en provenance du Togo, un pays qui, sans être un grand producteur, bénéficie de sa proximité avec des producteurs ouest-africains comme le Burkina Faso ou le Ghana.

Accusations récurrentes, or de contrebande et zones de conflit

Plusieurs ONG et centres de recherche alertent depuis plusieurs années sur les risques d’intégration d’or provenant de zones affectées par des conflits dans l’or exporté par l’Ouganda.

Global Witness a déjà ainsi accusédes entreprises et les autorités ougandaises de « fermer les yeux sur les origines de l’or », évoquant un risque qu’il provienne de zones de conflit en RDC ou au Soudan du Sud. De son côté, Swissaid estime que l’Ouganda et le Rwanda sont « deux pays qui produisent peu d’or mais servent de plaque tournante de l’or de contrebande provenant notamment de la République démocratique du Congo, où il est en partie lié aux conflits »

Les entreprises pointées du doigt dans ces affaires contestent néanmoins ces accusations. Elles affirment avoir mis en place des procédures de diligence raisonnable et estiment que la formalisation des flux, en sortie de circuits informels, permettrait à terme d’améliorer la transparence du secteur.

Doper la production nationale

D’après les données de Reuters, l’Ouganda n’a produit qu’environ 0,0042 tonne d’or en 2023, soit 135 onces. À titre de comparaison, le Ghana revendiquait la même année une production de près de 4 millions d’onces, soit environ 124 tonnes.

Kampala amorce néanmoins une transition. En 2025, le pays a inauguré sa première mine industrielle d’envergure, portée par un groupe chinois dans l’est du territoire. À terme, ce projet devrait produire environ 1,2 tonne d’or par an, selon les prévisions.

En 2022, les autorités ont indiqué que le sous-sol ougandais hébergerait des gisements de minerai d’or estimés à environ 31 millions de tonnes, sur la base de travaux d’exploration menés sur deux ans. Elles estiment que ces ressources pourraient permettre de produire plus de 320 000 tonnes d’or raffiné. Des chiffres qui restent toutefois difficiles à évaluer de manière indépendante, et qui n’ont pas, à ce stade, déclenché de ruée perceptible des investisseurs vers le secteur aurifère local.

Louis-Nino Kansoun, Agence Ecofin

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