Mouvement GenZ 212 : « Au Maroc, la croissance ne crée plus d’emplois »

Hicham El Moussaoui, économiste marocain.
Jdussueil

Hicham El Moussaoui, économiste marocain.
Jdussueil
Depuis la fin septembre, le Maroc fait face à la révolte de ses adolescents. Ils sont plus de 200 000 adhérents sur le réseau Discord à organiser presque tous les soirs des rassemblements dans les villes principales de ce pays de 38 millions d'habitants. Face à cette fronde inédite autoproclamée « GenZ 212 » (chiffre de l'indicatif international du Maroc), de nombreux Marocains attendent une déclaration du Roi Mohammed VI. A l'occasion de son discours annuel devant le Parlement vendredi 10 octobre, Mohammed VI, sans citer le mouvement, a appelé le gouvernement à poursuivre les réformes. L'analyse de Hicham El Moussaoui, économiste libéral et maître de conférences à l’université Sultan Moulay Slimane dans le centre du pays.
LA TRIBUNE - Le Maroc est traversé depuis plusieurs semaines par des manifestations de jeunes du mouvement « GenZ 212 ». Quelles sont les racines de ces protestations ?
HICHAM EL-MOUSSAOUI - Ce n’est pas un phénomène nouveau. Déjà en 2011, lors du Printemps arabe, les jeunes du mouvement du « 20 février » portaient les mêmes revendications : justice sociale, dignité, emploi. Treize ans plus tard, rien n’a véritablement changé. Les réformes constitutionnelles de 2011 ont certes ouvert des perspectives, mais beaucoup de dispositions n’ont jamais été appliquées, ou vidées de leur sens. Avec la classe moyenne, les 15-24 ans sont devenus la fraction négligée de la population. Cette frustration accumulée explose aujourd’hui. Aussi, les jeunes Marocains sont mieux informés, éduqués et hyperconnectés. Ils ne sont pas désengagés : ils ont une conscience politique et sociale aiguë, mais ne trouvent personne pour les représenter. Ils manifestent aussi pour leurs parents, pour une génération fatiguée par le chômage, l’injustice et le délabrement des services publics. À l'hôpital en particulier, l'exemple est très parlant : c'est aujourd'hui l'agent de sécurité qui filtre les entrées et décide de qui a le droit d'y rentrer pour s'y faire soigner, ou non. En tant que libéral, j’étais favorable à l’ouverture du secteur de la santé au privé. Mais, le problème est que cette ouverture ne s’est faite qu’au bénéfice des proches et des réseaux privilégiés. Résultat : il n’y a pas eu de véritable concurrence. Aujourd’hui, le secteur de la santé est monopolisé par quelques entreprises qui détiennent un pouvoir de négociation bien supérieur à celui des patients. Elles peuvent ainsi imposer leurs conditions, qu’il s’agisse des tarifs ou des modalités de prise en charge. Ainsi, dans certaines cliniques privées, on demande de fournir un chèque de garantie exorbitant. Il arrive même que l’on soit contraint d’emprunter pour pouvoir être admis ! De même, l’État a tenté d’élargir l’accès aux soins via la couverture médicale (AMO), mais on a résolu le problème de la demande sans résoudre celui de l’offre. On donne une carte santé à un citoyen… qui ne trouve ni médecin ni rendez-vous avant six mois.
À cela s’ajoute un autre défi : le manque de perspectives pour les jeunes. Le chômage les frappe beaucoup plus durement : près de 36 % d’entre eux sont concernés, contre environ 13 % pour la population globale. Cela signifie qu’ils sont trois fois plus exposés, et dans certaines zones rurales, le taux atteint même 50 %. En tant qu’enseignant, je le constate lorsque je vois cette réalité dans leur parcours et leurs inquiétudes.
Pourquoi la croissance du Maroc, qui atteint +4%, ne se traduit-elle pas en création d'emplois ?
C’est le cœur du problème. Depuis des années, le Maroc affiche une croissance stérile. Dans les années 1990, un point de PIB créait environ 160 000 emplois ; aujourd’hui, à peine 15 000. Pour stabiliser le chômage, il faudrait donc 7 % à 8 % de croissance durable, un objectif hors d’atteinte. Car notre modèle de croissance est bâti sur la dépense publique, la construction et les grands chantiers, des secteurs peu intensifs en emploi qualifié. Ces investissements, publics pour les deux tiers, ne génèrent pas assez d’effet d’entraînement. Nous avons un libéralisme de façade : les slogans sont libéraux, mais l’État reste omniprésent.
Les réformes des années 1980 n’ont pas instauré un vrai marché, seulement des ajustements comptables imposés par le FMI. Par exemple, notre « Conseil de la concurrence », est resté paralysé pendant quatre ans ; lorsqu’il a tenté de s’attaquer aux ententes sur les carburants, c’est son président qu’on a limogé, pas les responsables. Cela résume tout. En somme, ce modèle hybride a permis la stabilité, mais au prix d’une faible compétitivité et d’une dépendance chronique à la dépense publique. Le tissu productif reste dominé par l’informel, qui absorbe surtout de la main-d’œuvre non diplômée. Les secteurs dominants - services, BTP, agriculture - créent peu d’emplois qualifiés. Les jeunes diplômés, compétents, ne trouvent pas d’emplois à la hauteur de leurs compétences. D’où la fuite des cerveaux. À l’inverse, les moins diplômés s’insèrent mieux, car l’économie informelle répond à leur profil.
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Le Maroc a pourtant réussi à hisser l'Université Mohammed VI Polytechnique 6 (UM6P) parmi les premières francophones du monde. IA, cybersécurité... n'est-ce pas un signe encourageant vers les nouvelles compétences ?
L’entrée de l’Université Mohammed VI Polytechnique dans les classements internationaux est un signal encourageant, mais il ne faut pas s’y tromper : cela reste une exception, pas une transformation du système.
Cette réussite prouve que le Maroc peut produire des pôles d’excellence compétitifs au niveau mondial, mais elle souligne aussi le fossé croissant avec les autres universités, larguées en matière de recherche, de moyens et de qualité académique. Tant que le pays n’investira pas sérieusement dans la recherche - moins de 1 % du PIB aujourd’hui - et ne mettra pas en place une stratégie nationale cohérente, cette réussite restera une vitrine isolée, non le signe d’une modernisation réelle.
Comment le gouvernement marocain peut-il se sortir de cette crise ?
Avec l'actuel Premier ministre Aziz Akhannouch, pour qui l'avenir politique est compromis, on assiste à une situation inédite en matière de conflits d’intérêts et sans précédent dans l’histoire récente. Ce qui est frappant, c’est que le chef du gouvernement contrôle et domine tout l’appareil décisionnel. Le secteur public, quant à lui, conditionne une part essentielle de l’inflation. Un exemple marquant : quand les prix du pétrole baissent sur les marchés internationaux, les tarifs à la pompe restent fixes au Maroc ! Mais à la moindre hausse, le prix à la station-service augmente aussitôt. Je rappelle que M. Akhannouch est le principal actionnaire d'Afriquia qui exploite les stations-service du pays. Ce jeu déséquilibré, où la baisse n’est jamais répercutée mais la hausse l’est immédiatement, illustre parfaitement ce dysfonctionnement.
En parallèle, certaines mesures vont dans le bon sens : la Charte de l’investissement [prévue pour renforcer l’attractivité en offrant des incitations financières, en simplifiant les démarches et en soutenant des secteurs comme l’industrie, le tourisme et les énergies renouvelables, NDLR], par exemple. Mais encore faut-il les appliquer. Le Maroc sait écrire de bonnes lois ; il sait moins les faire respecter. Le principal obstacle est la gouvernance : la mise en œuvre souffre de ces conflits d’intérêts et d’une bureaucratie paralysante.
Quelles seraient les réformes prioritaires ?
J'espère d'abord que le Roi [Mohammed VI] va profiter de son allocution au Parlement pour rétablir un lien de confiance en lançant un grand programme d'assainissement crédible de l'administration. Car pour l'heure, au lieu de les servir, c'est l'État qui se sert des citoyens. Cela passe par des gestes symboliques forts. Parmi les principales revendications des mouvements de la génération Z, figure l’exigence de sanctionner tous les responsables du secteur de la santé pour lesquels des preuves de défaillance, de négligence ou de faute professionnelle ont été avérées. Prendre de telles mesures envoie un signal clair à la population : l’impunité n’a plus sa place, et la justice s’impose face à la mauvaise gestion.
Ensuite, il s'agit de rétablir la sécurité juridique. Un investisseur doit pouvoir compter sur la stabilité des règles. Or au Maroc, les taxes, les douanes, les réglementations changent sans préavis. Cette insécurité crée l’attentisme, et l’attentisme étouffe la croissance. Deuxièmement, il faut réformer l’administration. Il faut revoir les incitations, rémunérer la performance, simplifier les procédures.
Enfin, il faut améliorer la qualité du capital humain. L’accès à l’éducation s’est élargi, mais la qualité reste faible. À l’université, à peine un étudiant sur cinq a le niveau requis. Il faut introduire la sélection, évaluer, exiger. On ne peut pas bâtir une économie moderne sans ce capital.
Est-ce suffisant pour réduire rapidement les inégalités, encore criantes au Maroc ?
En effet, si l’extrême pauvreté a presque disparu, le Maroc est aujourd’hui le pays le plus inégalitaire d’Afrique du Nord. Le coefficient de Gini (plus le coefficient est élevé, plus la répartition est inégale NDLR) dépasse 0,40. [Il est nettement moindre en Tunisie, à 0,34, ou encore en Algérie, à 0,28 ndlr]. Les inégalités sont sociales, territoriales, mais surtout perçues. Les révoltes n’éclatent pas quand tout s’effondre, mais quand les gens se comparent. Les jeunes Marocains se comparent désormais au monde entier. Sur les réseaux sociaux, ils voient la réussite ailleurs, la richesse à portée d’écran, et ressentent cette frustration relative, plus explosive que la misère absolue. Les Marocains peuvent patienter, le temps des réformes, à condition qu’on leur montre que la loi est la même pour tous. Le Maroc vit une opportunité historique : soit il rompt avec la politique du “business as usual”, soit il s’enferme dans la défiance.
Propos recueillis par Jeanne Dussueil.