Fonds souverain norvégien : le géant vert qui vote avec les majors pétrolières

Il existe 186 fonds souverains dans le monde, détenant quelque 13 000 milliards de dollars d'actifs.
© Agathe Perrier, La Tribune

Il existe 186 fonds souverains dans le monde, détenant quelque 13 000 milliards de dollars d'actifs.
© Agathe Perrier, La Tribune
Mise en cause par une ONG norvégienne pour son « manque d’engagement actif » face au risque climatique, la Norges Bank Investment Management (NBIM), qui gère le fonds souverain de 2 200 milliards de dollars, voit sa stratégie climat rattrapée par sa pratique de vote aux assemblées générales des majors pétrolières. En analysant 23 votes prioritaires en 2025 sur 12 développeurs pétroliers et gaziers, dont BP, Shell, Petrobras, Chevron et ExxonMobil, l’ONG Framtiden i våre hender conclut que le géant vert du capital mondial a, dans l’immense majorité des cas, choisi d’accompagner les conseils d’administration plutôt que de s’aligner sur les résolutions climatiques les plus exigeantes.
Depuis 2022, le gestionnaire du Government Pension Fund Global de Norvège affiche un cap clair : l’ensemble des quelque 7 200 entreprises en portefeuille doivent atteindre la neutralité carbone avant 2050, en ligne avec l’accord de Paris. Cette ambition se traduit par un discours désormais bien rodé : le « risque climatique est un risque financier » et justifie à la fois le dialogue renforcé avec les émetteurs les plus carbonés, l’intégration des données climat dans la gestion et, en dernier recours, l’exclusion de certaines sociétés.
C’est précisément ce récit qu’attaque le dernier rapport publié par Framtiden i våre hender. L’ONG, qui suit de longue date le fonds pétrolier norvégien, a passé au crible le bilan de vote de NBIM en 2025 sur un échantillon de sociétés « critiques » pour le climat, en amont de la chaîne pétrolière et gazière. Verdict : sur 23 votes jugés prioritaires, NBIM ne s’est opposé à la direction que dans trois cas, en votant contre la réélection d’administrateurs chez Petrobras, ExxonMobil et Chevron.
Pour Lucy Brooks, conseillère en finance durable au sein de l’ONG, « le bilan de vote de NBIM pour 2025 révèle un manque d’engagement préoccupant de la part du plus grand détenteur d’actifs au monde face à un risque financier majeur : le risque climatique ». Elle pointe notamment du doigt l’assemblée générale de BP d’avril, où le fonds a choisi à trois reprises de soutenir la position du conseil d’administration, plutôt que de rejoindre une majorité ou une forte minorité d’investisseurs réclamant une meilleure transparence sur la stratégie fossile du groupe.
En lisant le rapport Responsible investment 2025, difficile pourtant d’accuser NBIM de passivité. Le fonds met en avant 428 entreprises ciblées par un dialogue climat en 2025, couvrant environ 73 % des émissions de scopes 1 et 2 de son portefeuille coté, et revendique 10 désinvestissements pour des raisons liées au climat et à la nature sur la seule année, portant à 633 le total des exclusions depuis 2012. Il insiste également sur l’intégration des données climat dans les plateformes de trading utilisées par ses gérants, ainsi que sur le recours croissant aux outils d’intelligence artificielle pour améliorer la collecte et la qualité des données ESG.
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Cette architecture s’inscrit dans un Climate Action Plan à horizon 2030, détaillant la montée en puissance de l’engagement actionnarial sur une liste d’environ 300 entreprises représentant l’essentiel des émissions financées, y compris les majors fossiles, les constructeurs automobiles ou les grands groupes bancaires. NBIM affirme y fixer des « attentes claires » : alignement sur une trajectoire de zéro émission nette, plans de transition crédibles publiés avec des jalons intermédiaires et prise en compte des risques physiques comme de la biodiversité dans la stratégie.
Le gestionnaire souligne par ailleurs ses performances financières spectaculaires : en 2025, le fonds a engrangé environ 206 milliards d’euros de gains, soit en moyenne 565 millions d’euros par jour, profitant à plein du rebond des marchés actions mondiaux. De quoi conforter publiquement l’idée qu’une gestion attentive aux risques ESG, climat compris, peut coexister avec des rendements élevés pour les générations futures norvégiennes.
C’est à ce stade que l’écart entre le discours et les actes devient difficile à ignorer. Dans son rapport d’investissement responsable, NBIM détaille avoir participé à 10 873 assemblées générales en 2025, en se prononçant sur 108 325 résolutions, tout en soutenant dans 94 % des cas les recommandations des conseils d’administration. Autrement dit, malgré un écosystème où les résolutions climatiques se multiplient, l’investisseur a rarement choisi de rompre les rangs aux côtés des actionnaires les plus offensifs.
Le cas de BP est emblématique : alors qu’une partie des investisseurs demandait un renforcement du contrôle actionnarial sur la stratégie fossile et une meilleure divulgation des risques de transition, NBIM a systématiquement choisi de soutenir la direction, au motif que le vote n’est qu’un des « nombreux outils » à sa disposition et que le dialogue bilatéral avec les entreprises reste prioritaire. Cette approche, largement assumée par la direction de la gouvernance du fonds, vise à préserver l’accès au management et la capacité d’influence dans la durée, quitte à ne pas apparaître dans le camp des investisseurs frondeurs sur la scène publique des AG.
Les critiques ne viennent pas seulement des ONG. L’analyse de Novethic sur le « double discours » climat de NBIM, ou encore les commentaires de l’Australasian Centre for Corporate Responsibility, soulignent un fossé entre la manière dont le fonds décrit le risque systémique lié au climat et l’intensité réelle de ses actions. Pour ces observateurs, l’outil de vote reste sous‑utilisé au regard du pouvoir structurel conféré par la taille du portefeuille et du rôle de référence que NBIM prétend jouer dans la finance durable.
Derrière ce bras de fer se dessine un débat plus large sur les frontières de la finance dite « verte ». NBIM assume une stratégie graduée : exclusion de certains secteurs jugés incompatibles (charbon thermique, armes controversées), engagement renforcé avec les grands émetteurs, et désinvestissements ciblés pour les entreprises jugées non alignées sur ses orientations climatiques ou sociales. Mais sur le pétrole et le gaz, le fonds reste massivement exposé, sans mesure systématique limitant ses financements, notamment via des obligations d’entreprises comme TotalEnergies, ExxonMobil, BP ou Eni, qui continuent de développer de nouveaux projets fossiles.
Cette position intermédiaire devient délicate à tenir à mesure que la pression s’accentue sur les grands détenteurs d’actifs. Pour une partie de la société civile, si l’investisseur présenté comme le plus avancé sur le risque climatique continue de « voter avec les majors » tout en publiant des plans climat détaillés, le message envoyé au marché est que la compatibilité avec l’accord de Paris reste négociable à la marge. Pour d’autres, au contraire, un désinvestissement brutal des majors fossiles par un acteur de cette taille risquerait de réduire sa capacité d’influence et d’alimenter le retour de bâton politique contre la finance durable déjà perceptible aux États‑Unis et dans certaines juridictions européennes.
Offensive gazière et pétrolière
La Norvège vient d'autoriser la réouverture de trois champs gaziers fermés depuis 1998 et ouvre simultanément 70 nouveaux blocs à la prospection pétrolière et gazière. Les trois gisements — Albuskjell, Vest Ekofisk et Tommeliten Gamma — situés à moins de dix kilomètres du géant Ekofisk en mer du Nord, nécessiteront un investissement de 19 milliards de couronnes (1,8 milliard d'euros) piloté par ConocoPhillips. La production, prévue de 2028 à 2048, extraira entre 90 et 120 millions de barils équivalent-pétrole, dont le gaz sera exporté vers l'Allemagne et les condensats vers le Royaume-Uni.
En parallèle, Oslo propose 70 nouveaux blocs à l'exploration : 38 en mer de Barents (arctique), 10 en mer de Norvège et 22 en mer du Nord, avec attribution prévue début 2027. Cette stratégie vise à prolonger pour des décennies la production norvégienne, alors que le pays couvre déjà près d'un tiers des besoins gaziers européens avec plus de 100 milliards de m³ annuels. Le ministre norvégien de l'Énergie justifie cette expansion par la sécurité énergétique européenne face aux guerres en Ukraine et au Moyen-Orient. Les ONG environnementales dénoncent l'utilisation de ces crises pour perpétuer l'exploitation fossile malgré l'urgence climatique.
(Avec agences)
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