OPINION. Législatives en Argentine : la politique de Javier Milei souffre d’un angle mort décisif
latribune.fr
Le président argentin Javier Milei quitte après avoir présenté un nouveau Code pénal au Complexe pénitentiaire fédéral I à Ezeiza, dans la banlieue de Buenos Aires, en Argentine, le 2 octobre 2025.
AM/ - REUTERS - Alessia Maccioni
Ces élections législatives en Argentine ne sont pas une simple anecdote politique. Elles représentent un combat existentiel entre deux forces.
Par Nikolai G. Wenzel et Nathalie Janson (*)
Le 26 octobre, la moitié des députés et un tiers des sénateurs argentins feront face aux électeurs. Il n'y a, en soi, rien d'exceptionnel. En effet, la démocratie est solidement installée en Argentine depuis 1983, quand les derniers militaires ont quitté la Casa Rosada.
Néanmoins, ces élections législatives représentent un défi existentiel pour l'Argentine. Elles sont, de facto, un référendum sur les réformes économiques du président Javier Milei. Investi le 10 décembre 2023, celui-ci avait promis de passer les dépenses publiques à la tronçonneuse, de mater une inflation qui s'emballait à presque 300% par an, et de remettre l'économie sur le droit chemin. Réaliste, il avait aussi promis 18 mois de souffrance et d'austérité pour réparer un pays ravagé par le fléau péroniste.
Un peu d'histoire
Rappelons d'abord un peu d'histoire de l'Argentine, un pays dont les courbes économiques ressemblent au profil de la cordillère des Andes. L'Argentine, c'est d'abord le marigot oublié de l'empire espagnol. Après l'indépendance en 1816, l'Argentine est affligée pendant un demi-siècle par un cycle de dictateurs et de guerres civiles. En 1860, le pays adopte une constitution libérale, basée presque mot-pour-mot sur la constitution de ses cousins septentrionaux des États-Unis. S'ensuit une croissance miraculeuse. En 1910, l'Argentine était le huitième pays le plus riche du monde, un véritable laboratoire vivant pour les théories du développement économique d'Adam Smith à Ludwig von Mises, et de Friedrich Hayek à Douglass North.
Liberté économique, défense des contrats, liberté d'expression et de religion, bref, des institutions favorables à l'entrepreneuriat et l'industrialisation. Hélas, l'Argentine ne jouissait pas d'un ordre véritablement libéral, mais d'une oligarchie avec des contrepoids institutionnels faibles. S’ensuit un premier coup d'État en 1930; il y en aura dix autres au vingtième siècle, et un total de six dictatures militaires.
Mais, ce qui a surtout marqué l'Argentine, c'est le péronisme, ce corporatisme au chimichurri (un piment argentin), importé de l'Italie mussolinienne, enfant intellectuel du colonel (et futur président) Juan Domingo Perón.
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Clientélisme poussé à outrance, redistribution de richesses, populisme, corporatisme entre les divers groupes d'intérêts avec l'Etat-arbitre au centre, plans quinquennaux, lourde réglementation de l'économie. Le huitième pays le plus riche du monde en 1910 est aujourd’hui 68ème, après un siècle d'hyperinflation chronique en raison de la monétisation systématique des déficits publics et de crises économiques.
Il ajoute désormais à son palmarès d’être le plus grand débiteur du FMI avec 57 milliards de dollars. L'instinct péroniste demeure, fort et profond puisqu’il a subi une renaissance dans la décennie avant l'investiture de Javier Milei en 2023. À force d'intervention, de réglementation, et de redistribution, le taux de pauvreté qui était à moins de 20% en 1993 a atteint presque 58% en 2003 pendant la mandature Kirchner.
Ils ont fait tourner à plein régime la planche à billets pour combler les déficits publics, eux-mêmes dûs aux dépenses débauchées et réservées aux copains et aux clients. L'inflation atteint ainsi presque 300%. Et ils ont détruit les contrepoids institutionnels.
Malgré l'élection de Milei, président réformateur et libéral, les péronistes n'ont pas quitté les coulisses du pouvoir: ils détiennent 33 sièges (sur 72) au Sénat et 108 (sur 257) dans la Chambre des Députés, ainsi que 16 palais gubernatoriaux (sur 23 provinces).
Au mois de septembre, le candidat péroniste a reçu 47% des voix (contre 33% pour le parti de Milei) dans l'élection gubernatoriale de la province de Buenos Aires. Certes, cette province est un fief péroniste, mais ceci représente néanmoins un défi pour Milei.
À mi-mandat, où en sommes-nous ?
Le 10 décembre 2023, Javier Milei a hérité d'un désastre économique et institutionnel. Certes, il n'a pas pu, en deux ans, réparer presque un siècle de ravages péronistes. Et pourtant, 22 mois après, où en sommes-nous ?
Ne jouissant pas d'une majorité congressionnelle, Milei a dû gouverner par décret d'urgence. Ce type de décret, selon la constitution, reste en vigueur pendant un an, et doit avoir l'aval d'une des deux chambres législatives.
C'est ainsi que Milei a pu couper les dépenses publiques, notamment en réduisant les ministères de moitié de 18 à 9. C'est en coupant ces dépenses que Milei a pu faire disparaître le déficit budgétaire, maladie chronique sous le péronisme.
La dette publique qui, selon certaines estimations, avait atteint 155% en 2023, est retombée à 84% en 2024. Cet enjeu fiscal a eu des conséquences monétaires. En effet, le déficit budgétaire – outil électoral sous le corporatisme péroniste – était régulièrement monétisé par la banque centrale. Ainsi, Milei a hérité d'une inflation annuelle de 294% qu’il a pu la réduire rapidement à 34% (un taux scandaleux en Europe, mais sain en Argentine).
Milei, en bon économiste, ne s'est pas contenté de réparer la macroéconomie. Il s'est aussi attaqué aux entraves microéconomiques, les montagnes de régulations qui freinaient la croissance et étouffaient l'économie. Par décret d'urgence, Milei a enlevé les restrictions aux importations et les contrôles des prix ont été supprimés. Notamment, le marché immobilier était asphyxié par des plafonds de loyers, des baux obligatoires de trois ans, et l'interdiction des baux en dollars (ou toute autre monnaie que le peso argentin). Il ne faut pas un doctorat en économie pour comprendre que ses entraves réglementaires et l'hyperinflation avaient érodé l'offre immobilière puisque les propriétaires finissaient par être payés en monnaie de singe. Depuis la suppression des plafonds de loyers par Milei, le prix des locations a baissé de 30%, et le stock de logement a augmenté de 212%.
Les résultats? La prime de risque de l'Argentine est tombée de 2 500 à 790 points de base en 2025, et l'investissement étranger a rebondi. La croissance, auparavant négative, est montée à 6,3% en 2025. Les classes moyennes sont passées de 23% à 39% de la population. La pauvreté dont Milei avait hérité des péronistes (45%) est montée temporairement a plus de 50% - Milei avait promis une souffrance temporaire – puis est retombée à 31%.
Nous ne faisons ici que souligner les plus grandes victoires.
Reste une lacune…
Il existe, cependant, une lacune aveuglante dans la politique de Milei. Milei a permis les contrats en devises étrangères et en cryptomonnaies, et a imposé une amnistie pour les dépôts de dollars cachés en raison des contrôles de capitaux et du blocage des comptes en dollars.
Mais il n'a pas su franchir le dernier Rubicon : l'abolition de la banque centrale de l'Argentine. Pourtant, il avait promis de la passer elle-aussi à la tronçonneuse ! Le bénéfice attendu d’une telle suppression, aurait pu permettre d'en finir un fois pour toutes avec l'hyperinflation chronique, en ouvrant la porte de la dollarisation (qui existe déjà de facto) – voire même d'une concurrence de monnaie.
En plus des bénéfices macroéconomiques, la fermeture de la banque centrale représenterait le dernier clou dans le cercueil du péronisme en éradiquant la planche à billets. En effet, tout le bien que Milei a pu faire en deux courtes années pourrait être remplacé par une simple loi – ou un simple décret présidentiel – d'un futur parti péroniste au pouvoir.
S'ensuivrait la dégringolade perpétuelle, l'achat de voix électorales par la redistribution des ressources, les déficits budgétaires financés par la création de nouvelle monnaie, l'hyperinflation – bref, le retour de l'Etat prédateur. Comme l'explique l'économiste Emilio Ocampo (qui avait proposé ses services comme dernier gouverneur de la banque centrale), la fermeture définitive de la banque centrale est le seul moyen pour Milei de proposer un engagement crédible pour ses réformes, le seul moyen de couper l'herbe sous le pied – de manière permanente – du fléau péroniste.
Ces élections législatives ne sont pas une simple anecdote politique dans les annales d'une région troublée. Elles représentent un combat entre deux forces. D'un côté, l'intervention, le privilège, la pauvreté aussi absurde qu'évitable – et de l'autre, le progrès, la liberté, et la prospérité.
(*) Nikolai G. Wenzel est professeur d'économie à l'Universidad de las Hespérides et chercheur au American Institute for Economic Research. Nathalie Janson est professeur associé d'économie au sein du département Finance à NEOMA Business School. Ils sont tous deux membres de la Société d'Economie Politique.