BP : le camouflet des actionnaires face au recul sur la transparence
latribune.fr
Chargée de relancer un groupe en perte de vitesse par rapport à ses concurrents, Meg 0’Neill doit composer avec un conseil fragilisé et une base actionnariale fracturée sur la trajectoire climat.
/FW1FP/Shri Navaratnam - REUTERS - Edgar Su
Réunis en assemblée générale le 23 avril à Londres, les actionnaires de BP ont infligé un désaveu cinglant à la direction en rejetant deux résolutions clés sur la transparence climatique. Ce vote de défiance place la nouvelle directrice générale, Meg O’Neill, sous pression alors que le groupe tente de privilégier la rentabilité pétrolière au détriment de ses engagements verts.
À Londres, jeudi 23 avril, BP espérait une assemblée générale de transition, marquée par l’arrivée d’une nouvelle directrice générale et la promesse d’un « résultat exceptionnel » dans le négoce pétrolier au premier trimestre. Elle s’est transformée en scène de rébellion actionnariale. Les investisseurs du géant britannique ont infligé un désaveu cinglant à la nouvelle direction en rejetant deux résolutions clés, perçues comme un recul de la transparence, notamment sur la stratégie climatique.
Derrière ce vote, qui met en difficulté le président du conseil Albert Manifold, se joue un bras de fer plus large : celui des majors pétrolières qui détricotent leurs engagements climat, et des actionnaires qui commencent à utiliser tous les leviers de gouvernance pour les rappeler à l’ordre.
Une AG sous haute tension et des résultats en demi-teinte
La grogne des investisseurs montait depuis plusieurs semaines, nourrie par le refus de BP de soumettre au vote une résolution de l’organisation d’actionnaires activistes Follow This. Elle enjoignait le groupe à présenter une stratégie de baisse de la demande d’hydrocarbures pour prouver sa viabilité face aux trajectoires climatiques internationales.
Si BP a indiqué anticiper un résultat « exceptionnel » au premier trimestre grâce à la volatilité des prix liée aux tensions au Moyen-Orient, l’exercice 2025 a laissé des traces : le bénéfice a plongé de 86 % sur un an pour tomber à 55 millions de dollars (51,5 millions d’euros). Dans ce contexte, l’entreprise a tourné la page de Bernard Looney pour se doter d’une nouvelle directrice générale, l’Américaine Meg O’Neill, entrée en fonctions début avril avec un mandat clair : remettre la rentabilité au centre du jeu.
Deux résolutions techniques, un camouflet très politique
Les deux textes proposés par le conseil touchaient au cœur des équilibres entre la direction et ses actionnaires. La première visait à révoquer l’obligation pour BP de publier certaines informations relatives au climat, la direction estimant qu’elles « sont dépassées » par l’évolution du cadre légal (normes TCFD et règles européennes).
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La seconde proposition visait à autoriser des assemblées exclusivement virtuelles. Officiellement, la direction souhaitait moderniser la gouvernance et réduire les coûts. Dans les faits, beaucoup d’investisseurs et d’ONG y ont vu un risque de vider de sa substance le rendez‑vous annuel où la direction doit affronter les questions les plus sensibles devant une salle pleine.
Le verdict a été sans appel. Ces deux résolutions, qui nécessitaient 75 % de votes favorables, ont obtenu chacune seulement environ 47 % de soutien. Une majorité d’actionnaires a choisi de s’y opposer, transformant des ajustements techniques en symbole d’un refus d’affaiblir la transparence climatique.
« Toutes les décisions du Conseil concernant les résolutions de l’assemblée générale de cette année ont été prises en toute bonne conscience, avec l’objectif de créer une entreprise BP avec plus de valeur pour nos actionnaires », a assuré Albert Manifold à l’issue du vote.
Un président sanctionné, une nouvelle DG sous pression
Le revers est double pour la gouvernance de BP. Au-delà du rejet des résolutions, Albert Manifold a essuyé un sérieux avertissement personnel : la résolution sur son élection au conseil a reçu plus de 18 % de votes défavorables, un score inhabituellement élevé pour une major.
Pour Meg O’Neill, la nouvelle directrice générale, la tâche s’annonce délicate. Chargée de relancer un groupe en perte de vitesse par rapport à ses concurrents, elle doit composer avec un conseil fragilisé et une base actionnariale fracturée sur la trajectoire climat. Le message du scrutin est clair : même avec un retour assumé au pétrole, le recul sur la transparence a un coût.
Follow This : « Les actionnaires ont rappelé au conseil pour qui il travaille »
Pour l’organisation Follow This, le vote du 23 avril est une victoire symbolique majeure. L’ONG, qui milite pour aligner les majors sur l’accord de Paris, voit dans ce résultat un signal fort envoyé à la direction.
« Aujourd’hui, les actionnaires ont rappelé au conseil d’administration de BP pour qui il travaille. Pas pour lui-même, mais pour eux », s’est félicité son directeur général Mark van Baal.
En creux, ce rappel à l’ordre souligne que la contestation ne vient plus seulement d’activistes, mais d’investisseurs institutionnels gérant des centaines de milliards de dollars. Ces derniers exigent que la direction assume la cohérence entre ses promesses climatiques et ses choix d’investissement réels.
Du « champion climat » au retour assumé aux hydrocarbures
Ce camouflet intervient après une spectaculaire volte‑face stratégique. Au début des années 2020, BP se voulait le champion de la transition avec une promesse de réduction de 40 % de sa production d’hydrocarbures d’ici à 2030. Mais depuis 2023, la direction a ramené cet objectif à 25 %, privilégiant la rentabilité immédiate et le recentrage sur les fossiles.
Ce n’est pas le pétrole en tant que tel qui a été sanctionné ce 23 avril, mais la volonté de faire reculer les garde‑fous construits autour de la transparence et du dialogue actionnarial.
Ce qui s’est joué à Londres dépasse le seul cas BP. Si Shell ou TotalEnergies font face à des contestations régulières, BP est l’une des premières majors où des résolutions centrales sont rejetées par une majorité d’actionnaires. Le climat entre ainsi au cœur de la gouvernance « dure », au même titre que la rémunération des dirigeants ou la structure du capital.