Pour Lucas Chancel, économiste à Sciences Po et codirecteur du Laboratoire sur les inégalités mondiales (World Inequality Lab), l’argument selon lequel TotalEnergies réalise l’essentiel de ses bénéfices à l’étranger ne suffit pas à justifier son « faible niveau d’imposition » en France. Face à une rente fossile dopée par les tensions au Moyen-Orient, il dénonce un « nihilisme fiscal » et propose trois leviers de taxation.LA TRIBUNE. Sur les trois premiers mois de 2026, TotalEnergies a engrangé un résultat net de 5,8 milliards de dollars, soit 51 % de plus qu’à la même période l’an passé. Le dividende trimestriel a grimpé à 90 centimes par action, en hausse de 5,9 %. Que vous évoquent ces chiffres ?
LUCAS CHANCEL. Ce bond de plus de 50 % est considérable. Il illustre la capacité persistante de TotalEnergies à capturer une rente fossile massive en profitant d’une position ultraprivilégiée sur toute la chaîne de valeur, de l’extraction au « trading », jusqu’à la distribution de pétrole et de gaz. Avec la guerre au Moyen-Orient, le groupe a réussi à accroître ses marges de façon spectaculaire : selon les données de Transport & Environment, sa marge a augmenté de 13 centimes par litre sur le diesel.
C’est un transfert direct et brutal de la poche des automobilistes vers celle des actionnaires. Autrefois, avec des entités comme Elf ou BP, l’actionnariat des majors était plus diffus, à travers les parts détenues par l’État. Aujourd’hui, nous sommes face à une double crise : une crise de régime énergétique, d’un système fossile qui montre ses limites, et une crise de régime économique, avec des inégalités qui n’ont jamais été aussi profondes.
Faut-il taxer davantage, alors même que l’essentiel des profits est réalisé hors de France ?
Absolument. Prétendre que c’est trop complexe est l’argument de ceux qui refusent d’étudier les solutions. En 2022, nous ne nous sommes pas donné les moyens de taxer les superprofits énergétiques. Dire que l’on est impuissant en matière fiscale est un mensonge : la France peut taxer TotalEnergies, elle a juste décidé de ne pas le faire car cela ne va pas dans l’intérêt des détenteurs d’actions, qui ont réussi à imposer leur propre narratif.