OPINION. « Guerre en Iran : il faut savoir arrêter une guerre »

Sébastien Boussois
Jan Brouckaert

Sébastien Boussois
Jan Brouckaert
Par Sébastien Boussois, docteur en sciences politiques (*)
C’est peut-être là qu’a résidé l’erreur stratégique initiale des États-Unis et d’Israël. Beaucoup pensaient qu’une campagne militaire sans troupes au sol suffirait à provoquer l’effondrement rapide de la République islamique. Certains en avaient même fait leur objectif principal, ce qui peut se comprendre vu l’insécurité permanente générée par les proxies iraniennes face à Israël . Quelques semaines plus tard, force est de constater que ce scénario ne s’est pas produit. La realpolitik l’emporte sur l’idéalisme car l’intérêt supérieur du plus grand nombre d’acteurs impactés par un tel conflit au retentissement mondial doit primer. C’est ainsi.
Il existe un autre vieux proverbe militaire, souvent attribué à Napoléon : « Il faut savoir terminer une guerre comme on a su la commencer. » C’est probablement la principale leçon que devraient méditer aujourd’hui Washington, Téhéran, Tel-Aviv, mais aussi l’ensemble de la communauté internationale. L’Iran ne s’est pas effondré et ça ne risque pas d’arriver demain.
Depuis des semaines, beaucoup ont voulu croire qu’une campagne militaire suffirait à provoquer l’effondrement du régime iranien. Les faits ont été beaucoup plus têtus que les espoirs. Malgré les bombardements, malgré les démonstrations de force américaines et israéliennes, malgré les sanctions accumulées depuis des décennies, la République islamique est toujours là, affaiblie certes mais toujours debout.
La première conclusion s’impose donc : il n’existe pas de solution militaire durable à la question iranienne, pas plus qu’à plusieurs autres expériences de guerre en cours ou passées. Continuer la guerre dans l’espoir d’obtenir demain ce que l’on n’a pas obtenu aujourd’hui reviendrait à prolonger inutilement une instabilité dont plus personne ne sortirait gagnant, à commencer par nous Européens. Les Iraniens vont eux hélas continuer à souffrir et Israël vivra sous une menace qui peut ressurgir demain. Mais si la guerre continue, les États-Unis s’enliseraient dans un nouveau conflit régional, tandis que l’ensemble du Moyen-Orient paierait le prix d’une guerre interminable.
Au fond, cette guerre n’a produit que des vainqueurs relatifs et des perdants bien réels. Donald Trump pourra toujours mettre en avant la démonstration de puissance américaine et la destruction d’une partie des capacités nucléaires iraniennes. Le régime iranien, lui, pourra affirmer avoir survécu à la première puissance militaire mondiale sans s’effondrer. Chacun pourra raconter sa propre victoire à son opinion publique. Les guerres d’aujourd’hui sont aussi des batailles de récits.
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D’autres acteurs risquaient de perdre beaucoup si la guerre s’éternisait. Les monarchies du Golfe ont vécu pendant plusieurs semaines sous la menace directe d’une extension régionale du conflit. Elles savent mieux que quiconque que leur prospérité repose avant tout sur la stabilité. La communauté internationale a assisté, impuissante, à une nouvelle démonstration de l’incapacité des grandes organisations à prévenir une escalade militaire. Quant à Israël, s’il a remporté plusieurs succès tactiques, il demeure confronté à une réalité stratégique inchangée : l’Iran n’a pas disparu. C’est précisément pour cette raison qu’il faut désormais changer de priorité.
L’urgence n’est plus le nucléaire iranien. Celui-ci pourra continuer à faire l’objet de négociations longues, complexes et exigeantes. L’urgence est économique. Ce mémorandum en cours entre Américains et Iraniens qui sera signé vendredi en est la démonstration: de ça comme de la réhabilitation du régime iranien. La priorité absolue consiste du côté américain à garantir la sécurité maritime et à rouvrir pleinement les voies de circulation énergétique, en particulier le détroit d’Ormuz. Chaque jour de tension supplémentaire fait peser un risque considérable sur le commerce mondial, sur les prix des hydrocarbures, sur les chaînes logistiques internationales et, in fine, sur le pouvoir d’achat des Européens comme des Américains.
Les premiers bénéficiaires d’une désescalade seraient d’ailleurs les pays du Golfe eux-mêmes. Depuis des années, ils investissent des centaines de milliards de dollars pour transformer leurs économies, attirer les capitaux internationaux, développer le tourisme, les nouvelles technologies ou les infrastructures. Aucune de ces ambitions n’est compatible avec une guerre permanente à leurs frontières. Donald Trump lui-même en est probablement conscient. Il a mis en danger ses principaux alliés régionaux. Son intérêt politique n’est plus aujourd’hui de poursuivre une guerre dont personne ne peut garantir l’issue, mais d’obtenir rapidement un résultat tangible : la sécurisation du détroit d’Ormuz, le retour de la stabilité énergétique et une baisse des tensions susceptible de soutenir la croissance mondiale. Le dossier nucléaire, lui, pourra être traité dans un second temps, autour d’une table de négociation plutôt que sur un champ de bataille.
La véritable question est donc simple.Veut-on poursuivre une stratégie de changement de régime dont rien ne garantit le succès, au risque d’alimenter plusieurs années d’instabilité, de radicalisation et de violences susceptibles de déstabiliser jusqu’à l’Europe ? Ou accepte-t-on le constat, aussi frustrant soit-il pour certains : la République islamique ne s’est pas effondrée, et il faut désormais composer avec cette réalité pour éviter une catastrophe plus grande encore ? La diplomatie consiste souvent à choisir entre plusieurs mauvaises solutions. Celle qui s’impose aujourd’hui est sans doute la moins mauvaise : arrêter une guerre qui ne peut plus être gagnée militairement, rouvrir les routes énergétiques, relancer l’économie mondiale et remettre la diplomatie au cœur du jeu. Quand Trump parlait de mauvais accord, c’est ce qu’il entendait en filigrane.
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(*) Docteur en sciences politiques, chercheur monde arabe géopolitique relations internationales, directeur de l’Institut Géopolitique Européen (IGE), associé au CNAM Paris (Équipe Sécurité Défense), à l’Observatoire Géostratégique de Genève (Suisse). Consultant médias et chroniqueur.
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