OPINION. « Comment l'Europe peut désarmer les réseaux sociaux »

Gabriel Gaspard
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Par Gabriel Gaspard, Chef d’entreprise à la retraite, spécialiste en économie financière
Guerre des plateformes : "Divest-or-ban" américain et "DSA" européen
La grande majorité des réseaux sociaux majeurs provient des États‑Unis. La Chine est le deuxième pays d’origine le plus représenté. Les 5 plus grands réseaux mondiaux (par audience) sont Facebook, YouTube, WhatsApp, Instagram et soit TikTok soit WeChat selon la métrique utilisée. Les États‑Unis dominent la création des grandes plateformes globales, ce qui explique l’influence culturelle et commerciale américaine sur le social en Europe.
Pour se protéger, les États‑Unis imposent une règle "divest‑or‑ban" : céder le contrôle d’une application liée à un adversaire étranger ou l’interdire sur le territoire. La loi H.R.7521 vise la sécurité des données et la prévention d’ingérences. Elle prévoit 180 jours pour une cession qualifiée, exige la portabilité des données et cible la distribution via les boutiques d’applications. Le dispositif suscite des débats juridiques et diplomatiques. Tandis que l'Europe a voté le Digital Service Act (DSA), qui impose aux plateformes des règles strictes pour limiter les contenus illégaux et les risques systémiques. Il exige transparence des algorithmes, évaluations des risques, mesures de mitigation, traçabilité des vendeurs et procédures de recours pour les utilisateurs. Les très grandes plateformes subissent audits indépendants et obligations renforcées. Des sanctions financières lourdes sont prévues en cas de manquement.
La Chine protège son espace numérique par un triptyque : filtrage technique (Grand pare-feu) bloquant services étrangers, régulation stricte des plateformes (modération, obligations de traçabilité) et contrôles administratifs (identification, surveillance) pour limiter la diffusion de contenus sensibles et l’usage non autorisé de services.
Pour l'Europe, deux réseaux sont devenus toxiques X et TikTok. Il est urgent d’encadrer strictement le fonctionnement et l’accès pour protéger les données, la sécurité et l’espace public :
TikTok en Europe. TikTok est visé pour des pratiques jugées dangereuses pour les citoyens européens. L'UE dénonce le transfert et l’accès potentiels aux données d’utilisateurs hors de l’Union. Elles pointent l’absence de garanties suffisantes pour la souveraineté des données. La plateforme est critiquée pour son manque de transparence publicitaire. Sa bibliothèque d’annonces ne permet pas de savoir qui finance quelles campagnes ni comment les audiences sont ciblées. Les régulateurs estiment que ces manquements entravent la détection d'opérations d’influence et des fraudes. Les algorithmes font l’objet d’accusations "d'effet tunnel" et de conception addictive. Les autorités redoutent une amplification de contenus problématiques et une manipulation des opinions. La protection des mineurs est jugée insuffisante : vérification d’âge lacunaire, paramètres par défaut inadaptés, exposition à des contenus dangereux. Les mécanismes de modération et de recours sont considérés comme incomplets et parfois opaques. En conséquence, la Commission a ouvert des enquêtes formelles sous le DSA et peut infliger des sanctions sévères, y compris des amendes pouvant atteindre 6% du chiffre d’affaires mondial et une supervision renforcée. Les demandes concrètes des autorités sont claires : une bibliothèque publicitaire pleinement fonctionnelle et consultable, des mesures techniques garantissant que les données européennes restent protégées et accessibles aux autorités compétentes, des audits indépendants des systèmes algorithmiques, des garanties renforcées pour la vérification d’âge et des paramètres par défaut protecteurs pour les mineurs. Les régulateurs réclament aussi des procédures de signalement et de retrait plus efficaces, ainsi que des engagements écrits sur la gouvernance des risques systémiques.
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X en Europe. Les autorités européennes pointent des lacunes nettes dans le réseau X. Elles dénoncent une modération insuffisante face aux contenus illégaux. Elles évoquent des "dark patterns" ou des interfaces internet manipulatrices ou trompeuses… et un manque de transparence publicitaire. L'Europe dénonce "l'IA Grok", une redoutable machine à désinformer. Elle s’inquiète des changements d’algorithme et de leur impact sur la visibilité des comptes. Elle réclame l’accès aux données pour les chercheurs et des preuves techniques sur la gestion des risques. La Commission a demandé des documents internes. Elle a ordonné la conservation des traces des modifications d’algorithme. Elle exige des mesures pour garantir la transparence des recommandations et la traçabilité des publicités. En cas de non-conformité, des sanctions lourdes sont possibles, y compris des amendes significatives prévues par le DSA.
Deux solutions sont possibles pour protéger les citoyens européens :
l’Europe peut s'aligner sur la stratégie américaine. L’UE devrait examiner la scission des activités européennes de TikTok et de X. Les nouvelles entités seraient majoritairement contrôlées par des investisseurs européens. L’objectif est de réduire les risques liés aux transferts de données et à la gouvernance des algorithmes. Des filiales européennes permettraient de localiser les données sur des serveurs sous juridiction de l’UE, d’imposer des audits indépendants réguliers et d’établir des conseils d’administration à majorité européenne. Les partisans mettent en avant une meilleure protection des mineurs, une transparence publicitaire accrue et une réponse plus rapide aux demandes des autorités. Juridiquement, ces scissions exigeraient des négociations avec ByteDance, propriétaire chinois de TikTok, et avec Elon Musk, propriétaire de X, des garanties techniques robustes et l’aval des régulateurs nationaux et européens. Cette option constitue une solution structurelle possible, à considérer parmi d’autres remèdes techniques et réglementaires. Contrairement aux États-Unis, pour convaincre durablement les autorités et les utilisateurs, les nouvelles entités européennes doivent être contrôlées par une autorité européenne indépendante. L’UE doit traduire les obligations du DSA en procédures opérationnelles : audits crédibles, supervision active, accès scientifique contrôlé et transparence réelle. Ces mesures, assorties de sanctions effectives, réduiraient significativement les risques tout en préservant l’accès et l’innovation ;
ou orchestrer les réseaux sociaux : l’option d’un noyau souverain européen.
Concept. L’idée consiste à bâtir un noyau d’orchestration européen qui n’héberge ni ne publie de contenu original mais coordonne et organise, filtre et automatise les interactions entre un abonné et les réseaux sociaux qu’il choisit. Ce chef d’orchestre agirait comme un intermédiaire de confiance : il agrège flux, planifie publications, applique règles de modération personnalisées et gère la portabilité des données. Pour les mineurs, il impose contrôles d’accès, filtres antitoxiques et blocage de désinformation conformément aux obligations européennes sur la protection des mineurs et la lutte contre les contenus illicites.
Gouvernance et indépendance. Le réseau serait administré par un organisme européen indépendant, distinct des institutions exécutives, doté d’un mandat légal, de pouvoirs d’audit et d’un conseil multipartite (experts techniques, société civile, régulateurs). Cette gouvernance garantit neutralité, transparence et responsabilité, et facilite la conformité aux audits et évaluations de risques exigés pour les très grandes plateformes par le DSA.
Pour convaincre un abonné d’utiliser un "noyau" d’orchestration plutôt que d’accéder directement aux réseaux, il faut combiner valeur utilisateur immédiate (gain de temps, sécurité, contrôle parental), incitations réglementaires et leviers économiques, le tout soutenu par une gouvernance européenne transparente :
offrir une valeur immédiate et visible. Les utilisateurs adoptent d’abord ce qui leur fait gagner du temps ou protège mieux leurs proches : synchronisation automatique, modération personnalisée, contrôle parental simple. Ces fonctions doivent être meilleures que l’usage direct ;
créer des fonctionnalités phares exclusives. Services non disponibles ailleurs (ex. portabilité simplifiée, agrégation de notifications intelligente) rendent le noyau indispensable ;
construire la confiance par la gouvernance et la transparence. Un organisme européen indépendant, audits publics et label de conformité rassurent sur la protection des données et la neutralité. Le DSA impose déjà obligations de transparence et audits pour les grandes plateformes, ce qui crée un cadre favorable ;
s’appuyer sur des leviers réglementaires et partenariats publics. Intégrer le noyau aux services publics (e‑administration, éducation) et exploiter les obligations d’interopérabilité envisagées par le DMA pour réduire le verrouillage des plateformes. Ces pistes sont discutées au niveau européen comme moyens d’encourager l’interopérabilité.
réduire la friction technique et juridique. Fournir des connecteurs simples, consentement clair, et garanties de portabilité des données pour éviter que l’utilisateur ne préfère l’accès direct. Le respect des règles DSA/DMA doit être intégré dès la conception ;
modèle économique aligné sur l’utilisateur. Gratuit pour les fonctions de base, abonnements pour protections avancées pour les sociétés et offres B2B (gestion de communautés, écoles) pour financer l’indépendance. Des incitations financières (réductions, intégrations gratuites) accélèrent l’adoption, et pas de publicité.
Sur les réseaux sociaux comme dans la vie "il ne suffit pas de parler, il faut parler juste" William Shakespeare ; et vivre sans (s') exposer.
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