OPINION. « Energie et pénuries : pourquoi la crise au Moyen-Orient peut réduire la pollution plastique et décarboner sa production »
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Par Quentin Bourgogne, maître de conférences en physique et mécanique des matériaux à l'université de Lorraine (*)
La crise au Moyen-Orient va avoir des répercussions que nous ne soupçonnons pas encore totalement et dont certaines vont devenir permanentes. Alors que le panel de substituts de fournisseurs d’hydrocarbures s’amoindri, la crise peut à bien des égards devenir une opportunité sans pareille de transformer profondément notre modèle de production de matériaux afin de gagner en souveraineté et en compétitivité, tout en décarbonant un secteur entier tant dans le cycle de vie du matériau que dans son utilisation.
La COP21 organisée à Paris fête ses 11 ans et, alors que des décisions ont été prises, des engagements prononcés et des larmes versées, les prévisions de réchauffement global de la planète estimées par le GIEC ne cessent de grimper. Les échéances liées à la décarbonation, de 2030 à 2050, ne cessent de reculer. Puis est venue la guerre en Ukraine. Ces questions n’étaient plus prioritaires. Pourtant, depuis le début de ce conflit, une réorganisation en urgence a dû être opérée pour s’affranchir du gaz et du pétrole Russe. L’occident s’est alors tourné vers les États-Unis et les pays du Golfe. Comme l’énergie est à la base de tout, une augmentation généralisée des prix s’en est suivie. Pourtant, cette augmentation a généré un ouf de soulagement tout aussi généralisé. Le système était sauvé. Un avertissement sans conséquences. Puis la crise actuelle au Moyen-Orient s’est déclenchée et tout a changé. Vers qui se tourner maintenant ? Existe-t-il un substitut de substitut ? Oui, il peut y en avoir, mais les volumes manquants sont trop importants… Vers qui se tourner alors ?
Et si nous arrêtions de trouver d’autres fournisseurs ? Et si nous nous tournions vers nos propres ressources ? Vers d’autres moyens ? Baisse du prix de l’énergie, créations d’emplois, réindustrialisation 100% locale, plus de dépendance aux énergies fossiles, décarbonation avec comme ligne de mire les objectifs de neutralité carbone en 2050… Et si la guerre au Moyen-Orient sonnait enfin le glas des énergies fossiles ? Ce serait alors l’occasion de gagner en indépendance et limiter la hausse moyenne du climat à une valeur soutenable pour notre écosystème.
Alors que le nombre de fournisseurs en gaz et en pétrole fond comme neige au soleil, l’Humanité se trouve plus que jamais face au plus grand défi de son Histoire. Bien que ce discours soit présent dans le débat public depuis quelques années, cela restait au mieux abstrait, au pire lointain. Le choc énergétique est aussi grand que le choc dû à la prise de conscience générale. Oui, nous sommes en retard sur ces questions. Oui, cela va avoir un impact sur notre manière de vivre, sur notre économie, sur notre santé, sur notre développement… Oui, la situation est critique en tout point.
Face à cette constatation et à l’ampleur de la tâche, il serait bien compréhensible de céder au fatalisme. Et pourtant, si nous prenions un instant pour s’arrêter, pour faire un pas de côté et changer de point de vue ? Et si la crise au Moyen-Orient ne représentait pas une crise mais une opportunité ? Cela peut sembler pour le moins paradoxal, il est vrai, mais pour résoudre un problème, quel qu’il soit, il est nécessaire avant toute chose de le comprendre. S’il y a bien une chose que permet cette crise, c’est de comprendre que parler de décarbonation, de souveraineté, de compétitivité, de relocalisation, de réindustrialisation, de dérèglement climatique, de développement économique, d’électrification et/ou même d’écologie au sens large, revient à parler de la même chose. Car tout est interdépendant. C’est la fameuse approche systémique. Si tout est lié, traiter les problèmes indépendamment les uns des autres est excessivement compliqué.
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Nous le voyons avec la crise actuelle, la liste des domaines impactés par cette crise est innombrable. Le pétrole et ses dérivés sont omniprésents et notre dépendance, de fait, presque universelle. Le second avantage de cette crise est, qu’en plus de comprendre la nature du problème, elle nous permet de nous situer, de dissiper le brouillard et quantifier la longueur du chemin qu’il nous reste à parcourir.
Pour le monde technique et industriel, l’accélération du déploiement de moyens permettant l’optimisation de l’efficacité énergétique et de l’électrification est un sujet plus que jamais de premier plan. Réussir à industrialiser, standardiser et généraliser ces nouvelles pratiques de manière concrète dans nos usines est un véritable défi. Mais l’électrification n’est pas le seul défi.
En effet, lorsqu’on pense au pétrole, au gaz et autres hydrocarbures, on pense énergie. C’est vrai, mais pas que. Ces ressources constituent également des matières premières. Que ce soit directement ou indirectement, le pétrole est nécessaire pour la fabrication de matériaux. En plus de la hausse des prix du carburant, nous nous dirigeons également vers une pénurie de certains matériaux, en premier lieu les matériaux synthétiques comme les plastiques. Des alertes ont d’ailleurs été récemment lancées par les organisations et syndicats de plasturgistes.
En effet, le plastique est comme le pétrole : omniprésent. Présent sans même que nous en ayons conscience, tant ce matériau est un totem aux milles visages. Vêtements, pneumatiques, BTP, emballages, éléments de protection sanitaires, pièces automobiles, circuits électroniques, matériel de bureautique…
Chose pouvant également être assez méconnue : là où il y a du plastique, il y a du pétrole. Environ 90% des plastiques produits aujourd’hui sont synthétisés à partir de molécules chimiques obtenues via le raffinage du pétrole. Si chaque crise peut présenter une certaine inertie avant de montrer toutes ses conséquences, nul doute que les conséquences sensibles de la crise actuelle ne sont que la partie émergée de l’iceberg. Là encore, nous aurions toutes les raisons de tomber dans la fatalité, de baisser les bras. Pourtant, poursuivons notre réflexion et observons la situation avec un autre point de vue. Ne pouvons-nous pas nous servir de cette situation pour faire mieux ? Ne pouvons-nous pas transformer cette crise en opportunité pour à la fois s’affranchir du pétrole et lutter contre la pollution plastique ? Nous l’avons vu, tout problème étant par essence complexe et systémique, toutes ces questions ne forment en réalité que des faces d’une même pièce. Comment résoudre de concert tout ce microcosme de problématiques ?
Disons-le tout net : la solution miracle n’existe pas. Bannir le plastique totalement ? Nous avons vu une recrudescence de l’emballage à usage unique pendant la pandémie de Covid-19 pour éviter les microbes. Continuer tel quel ? Nous avons vu les conséquences que cela pouvait provoquer avec la pollution des océans et les décharges à ciel ouvert.
La solution ici est double. La première est de travailler sur des matériaux plus vertueux, plus recyclables, biosourcés voire biodégradables. Cela est à la fois l’affaire des chercheurs et des industriels. La seconde solution est d’utiliser ces matériaux avec parcimonie et de changer nos modes de consommation. Cela, par contre, c’est l’affaire de tous. Cela aussi est donc motif d’espoir et d’optimisme car oui, nous pouvons agir collectivement. Oui, nous pouvons, à notre échelle, faire une différence. L’Histoire récente nous l’a déjà montré avec les concours de « villes moches », ces zones bétonnées et saturées de publicités. Elles se font rares désormais, elles sont réaménagées, embellies, végétalisées et la publicité, elle, n’y est presque plus présente. Pourtant, ces transformations de fond ont été réalisées sans contrainte et sans législation. Cela venait avant tout d’un désir citoyen de sortir de ce modèle. Nous l’avons déjà fait. Collectivement et très récemment. Nul doute alors que nous sommes dans la meilleure des dynamiques pour continuer cet élan et l’appliquer à notre modèle de consommation. Ainsi nous pourrons sortir de notre dépendance au plastique à usage unique. Non pas à cause d’une pénurie, mais par choix. Il est également illusoire de se cacher derrière l’utilisation de substitut en un autre matériau puisqu’aucun matériau n’est parfait, ni n’est utilisé pur lorsqu’il s’agit d’application alimentaire. Plutôt que de remplacer une pollution par une autre, nous avons l’occasion unique de changer profondément nos habitudes.
Changer d’habitude n’est jamais simple. Newton nous enseigne qu’un système n’est à l’équilibre que lorsqu’il est immobile ou en mouvement à vitesse constante. Il est donc bien naturel que l’être humain soit également soumis à cette loi. Pourtant, que nous le voulions ou non, les changements s’opèrent dans tous les domaines. Ce qui est en notre pouvoir est de savoir si nous allons les subir ou se les approprier. Nous nous souviendrons peut-être un jour de cette période comme étant le début de l’homo Mutationis, l’homme du changement, qui s’adapte et anticipe.
Par exemple, alors que nous commençons à peine à comprendre l’ampleur de la pollution aux microplastiques, leurs principales sources émettrices identifiées restent assez méconnues du grand public. Environ 30% de leur émission vient de l’industrie du textile alors que 20% provient des particules de pneumatiques issues de la dégradation du pneu en roulant. Que faire dans ce cas ? Innover et changer. Innover en redéveloppant des filières textiles en fibres naturelles mais changer nos habitudes de consommation en abandonnant la fast-fashion. Innover en améliorant les pneumatiques, alléger les véhicules pour limiter le frottement mais aussi changer, en choisissant des véhicules de plus petits gabarits. Cela devient urgent et d’autant plus frappant lorsqu’on se rend compte que la Clio a pris près de 300kg en 30 ans. Concevoir et choisir des véhicules plus légers, c’est conduire un véhicule qui consomme moins d’énergie, quelle que soit sa nature, qui génère moins de frottements sur la route et donc… Limite également l’émission de particules fines de microplastique… Vous avez dit systémique ?
La pollution liée à ce matériau n’est pas uniquement microscopique, le malheureusement célèbre continent de plastique en est le meilleur exemple. Cette problématique là nous fait plonger au cœur de notre problème, dont la crise actuelle pourrait accélérer la gestion et, espérons-le, sa résolution. En aout dernier, un sommet international s’est réuni à Genève à l’initiative des Nations Unies afin de coordonner la lutte contre la pollution plastique, baptisé INC-5.2. Si la problématique peut, a priori, faire l’unanimité, aucun accord n’a été signé à l’issu de ce sommet. Pour quelle raison ? Parce que la nécessité de freiner la production mondiale a évidemment fortement déplu aux pays du Golfe, producteur de pétrole et donc de la matière première permettant la synthétisation de la majorité des plastiques. C’était il y a 6 mois, cela nous parait être une éternité tant le monde a changé depuis. La production va fatalement chuter. Est-ce pour autant une catastrophe pour l’industrie ? Pas nécessairement. Là encore, c’est une opportunité. Une opportunité de développer, enfin, les systèmes de recyclage et de revalorisation. Alors qu’une proportion d’environ 20% à 30% de matière recyclée dans la résine vierge de plastique permet de contenir des baisses sensibles de ses propriétés, cette quantité peut permettre de réduire jusqu’à près de 70% de l’emprunte carbone de sa production. Pourquoi alors ces systèmes ne se sont pas démocratisés plus tôt ? Car l’opération de recyclage n’est, comme toute chose, pas sans contrepartie. C’est énergivore, des défis techniques restent à traiter et cela rend l’opération difficilement rentable pour l’instant puisque l’ajout de proportion de plastique recyclé dans les produits n’est pas généralisé, sans compter que les déchets plastiques ne sont pas suffisamment revalorisés. En effet, on estime à environ 20% seulement le taux de déchets plastiques recyclables récupérés après usage. Une face technique et une face d’habitude de consommation, là aussi. Par la force des choses, par le manque de matière première, nul doute que le recyclage et la proportion de matière recyclée dans les résines va augmenter pour éviter toute pénurie. Il est également fort à parier que de grands progrès techniques liés au recyclage vont se produire. On peut donc raisonnablement penser qu’il n’y aura pas de retour en arrière et qu’enfin, nous allons tendre vers une économie circulaire pour réduire notre dépendance aux pays exportateurs de pétrole pour nos matériaux, donc gagner en souveraineté, gagner en compétitivité grâce aux circuits fermés et donc, un meilleur contrôle et gestion des coûts de production, tout en réduisant la pollution plastique.
Est-ce alors la fin de l’histoire ? Pas tout à fait. Il nous reste bien des opportunités à saisir. Pourquoi ? Car il restera toujours des bonnes utilisations du plastique. Dans l’électronique par exemple ou dans la mobilité, de par la légèreté de ce matériau qui permet d’alléger les véhicules et donc de réduire leur consommation d’énergie. Un exemple frappant est l’A350, qui est aujourd’hui composé à environ 55% de plastique renforcé de fibres de verre ou de carbone, tendance qui ne fait que se renforcer.
Il restera alors toujours des éléments à recycler. Cependant, le recyclage n’est pas forcément une solution à long terme. La bonne solution d’aujourd’hui ne sera pas forcément celle de demain. Ces matériaux restent pour la plupart énergivore à produire, difficilement recyclables pour certains et énergivore à recycler, tout en dégradant leurs propriétés à chaque cycle de recyclage.
Que faire alors ? Une solution est de se tourner vers les bioplastiques. Les bioplastiques sont des plastiques, généralement les mêmes que nous connaissons, à ceci près que les molécules nécessaires à leur synthétisation sont extraites d’une autre matière première que le pétrole. Et ces matières premières peuvent prendre bien des visages. De l’huile de ricin aux déchets verts, en passant par la biomasse ou encore l’amidon de maïs, les matières premières peuvent être variées et doivent le rester. La diversification des sources permet de ne pas dépendre d’un seul mode d’approvisionnement et ainsi tendre vers une production pérenne et robuste. Pour les renforts, pourquoi ne pas élargir voire remplacer le carbone et le verre par des plantes telles que le lin, le chanvre ou le bambou, connues et reconnues depuis l’antiquité pour leur résistance ? S’il peut être tentant de comparer les propriétés des plantes pour en choisir la meilleure, évitons de retomber dans nos travers du passé. Là aussi, plutôt qu’une mise en compétition de ces solutions, il sera possible de les additionner en parallèle. Alors, et seulement alors, en considérant une production locale et une électricité décarbonée, nous pourrions tendre vers la production de matériaux dont l’emprunte carbone serait… Négative, à l’instar de n’importe quel végétal. D’autant plus que la France a tout ce qu’il faut pour devenir autonome et leader de ce marché.
Ces matériaux connaissent déjà un intérêt qui ne fait que croitre puisque le marché européen des bioplastiques devrait passer d’environ 790.000 tonnes en 2025 à 1,81 million de tonnes en 2030, soit une croissance annuelle moyenne de près de 18 %. À l’échelle mondiale, le marché des bioplastiques devrait plus que doubler entre 2025 et 2030, passant de 2,78 à 6,18 millions de tonnes. Cela n’est pas sans conséquences. En effet, près de la moitié de cette production est destinée aux emballages, premiers éléments constituant la pollution plastique et, comme biosourcé ne veut pas dire biodégradable, le changement de nature de permettra pas à elle seule de lutter contre ce fléau. Concentrer cette production pour des applications techniques permettra non seulement de lutter contre la pollution mais aussi des conflits d’usage en lien avec l’agriculture : les hectares utilisés pour les diverses sources de production de plastiques sont autant d’hectares qui ne sont pas utilisés pour des usages nourriciers.
Pour les renforts naturels, entre septembre et décembre 2025, la production européenne de fibres longues de lin a atteint 70.000 tonnes, contre 50.000 tonnes un an plus tôt, soit une hausse de 40 %. La France, à elle seule, est le premier producteur mondial de lin textile : plus de 60 % du lin cultivé dans le monde provient de l’Hexagone. La France est également le troisième producteur mondial de chanvre. Malgré cette domination agricole, 80 % des fibres de lin françaises sont encore filées en Asie. La relocalisation de cette étape industrielle est donc un enjeu majeur pour la filière française, d’autant que la crise actuelle peut accélérer davantage le besoin de ces ressources. A nous donc de saisir cette opportunité de s’affranchir du pétrole et de réindustrialiser sur nos avantages. La démocratisation de ces matériaux dans les applications techniques ne se feront toutefois pas sans difficultés, tant il reste de verrous technologiques.
Ces verrous font néanmoins l’objet de sujets de recherches scientifiques pour améliorer ces matériaux, résorber leurs points faibles et industrialiser leur production. S’il est impossible de savoir jusqu’où pourra aller le développement technique et scientifique, nous pouvons toutefois oser avancer, sans trop se tromper, que les avancées scientifiques ne nous permettront jamais d’aller au-delà des lois de la physique.
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(*) Quentin Bourgogne est maître de conférences en physique et mécanique des matériaux à l'université de Lorraine. Ses travaux réalisés en partenariat avec un équipementier automobile autour de l'intégration de composites sont intégrés dans des logiciels de référence mondiale, utilisés par les plus grands groupes industriels. Il travaille sur l'intégration de fibres naturelles dans les composites, pour les mêmes applications. Il est l'auteur du livre de vulgarisation scientifique "Le Plastique, Secret Minceur de l'Industrie Automobile", aux éditions EDP Sciences
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