OPINION. « Grâce à Trump, l’Europe peut passer maintenant d’une puissance d’illusion à une puissance de réalité »
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Sébastien Boussois
Jan Brouckaert
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Sébastien Boussois
Jan Brouckaert
Par Sébastien Boussois, docteur en sciences politiques (*)
Un an après son retour à la Maison-Blanche, Donald Trump a méthodiquement reconstruit la politique étrangère américaine autour de sa matrice fondatrice : America First. C’est un slogan et une réalité : au-delà de la résolution provisoire d’un certain nombre de conflits, le Président américain s’appuie sur des puissances régionales pour déléguer et faire peser l’après guerre sur des relais qu’il espérerait efficace. Au-delà du rôle que doiven jouer les puissances dans leur propre zone d’influence traditionnelle, c’est un message clair envoyé sur tous les continents à la responsabilité de chacun. L’une des obsessions majeures pour Donald Trump est le refus obstiné des Européens de se prendre par la main : nous sommes trop souvent une Europe des Ouin-Ouin, qui a passsé des décennies à se reposer sur l’Amérique et à dépendre de Washington pour sa propore sécurité plutôt que d’en construire une commune et efficace.
Contrairement au premier mandat de Trump, où le système avait freiné certaines impulsions du milliardaire, le second a donné lieu à une mise en ordre stratégique sans ambiguïtés. La publication du document officiel de la Stratégie de sécurité américaine, il y a quelques jours, en est la traduction la plus claire : l’Amérique revient à elle-même, se recentre sur ses intérêts exclusifs, réévalue ses alliances en fonction de leur rendement réel, réécrit sa hiérarchie des priorités, et assume ouvertement la marginalité croissante de l’Europe dans les équilibres mondiaux. Elle tape sur les réfractaires, les ennemis comme les alliés.
L’annonce qui a fait scandale dernièrement sur le vieux continent, ce fameux « effacement civilisationnel européen » qui serait en cours, n’est pas une provocation gratuite. C’est la formulation, dure mais directe, d’un sentiment longtemps contenu à Washington : l’Europe n’intéresse plus les États-Unis que comme une variable d’ajustement et un partenaire secondaire, complexe et obsédé par les normes. La surprise européenne tient davantage à son incapacité à entendre ce que Trump répète depuis huit ans qu’à la brutalité du texte. Il est clair que la relation transatlantique n’est plus sacrée, plus automatique, et encore moins sentimentale. Elle est redevenue transactionnelle, conditionnelle, et dépendante de la capacité de l’Europe à peser réellement. C’est cela la realpolitik, ce que nous avons oublié de pratiquer depuis tant de décennies.
La guerre entre la Russie et l’Ukraine a clairement accentué ce basculement. Un conflit mondial n’arrange personne, et l’économie ne peut se complaire dans l’insécurité et le chaos politique permanent. Les Européens, persuadés que leur solidarité politique suffirait à garantir l’engagement durable de Washington, découvrent aujourd’hui l’ampleur du malentendu. Trump considère que cette guerre est l’affaire des Européens et il le dit lui-même : ce n’est certainement pas sa guerre. Une guerre d’ailleurs qui n’est pas tout à fait la leur au départ, mais dans laquelle ils sont désormais inextricablement impliqués sans pour autant mener à la paix, à tout le moins la fin du conflit. Les tarifs douaniers rétablis avec brutalité, les reproches constants sur le niveau trop faible des dépenses militaires européennes dans le cadre de l’OTAN, l’évocation désormais ouverte d’un rapprochement stratégique entre Moscou et Washington pour gérer l’après-guerre, tout cela est vécu sur le continent comme une trahison. Mais si trahison il y a, elle n’est que le miroir de l’illusion européenne. Trump agit selon sa grille, cohérente et constante : défendre l’intérêt américain avant toute chose. Et c’est l’Europe qui a cru que ce principe ne pourrait jamais s’appliquer à elle.
La réaction européenne à la nouvelle doctrine américaine illustre un travers devenu structurel chez nous : la certitude inébranlable d’incarner le modèle universel. Les Européens aiment à se penser comme les gardiens du monde libre, les producteurs naturels de normes, les architectes de la gouvernance mondiale, les champions spontanés des droits humains. Cette autosatisfaction, nourrie par vingt années de discours institutionnels et de déclarations enflammées, masque mal l’essentiel : l’Europe n’est plus au centre de rien. Et pire, elle ne fait même plus assez rêver malgré les flux migratoires importants et la contagion des régimes populistes et illibéraux un peu partout sur la planète.
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Nous persistons à croire que la vertu vaut puissance, que la régulation vaut influence. En effet, nous pensons encore que l’exemplarité vaut leadership. Nous pensons toujours que notre modèle est désirable et que les autres finiront par s’y conformer. Or le monde ne fonctionne plus ainsi depuis l’affaissement du multilatéralisme où nous y avions encore suffisamment de pouvoir institutionnel pour faire illusion. L’Asie est devenue un centre de gravité stratégique. Le Moyen-Orient renaît comme un acteur structurant et un puissant réservoir énergétique qui traverse toutes les crises tant bien que mal. L’Afrique reste un terrain de convoitises hors norme, avec les terres rares et un marché juteux pour qui sait monnayer ses alliances. Washington, Pékin, et Moscou se rejoignent au moins sur un point : ils se fichent de Bruxelles et de nous. Et même les alliés proches regardent désormais l’Europe davantage comme un marché que comme une force. Quant aux Etats-membres qui font le choix d’une voie singulière bien éloignée des canons de beautés de Bruxelles, ils se font de plus en plus nombreux, à regarder ailleurs, vers de véritables Etats-puissances extérieurs
Dans ce contexte, l’irritation européenne face au document américain est plutôt malvenue. Comment un continent qui dépend énergétiquement de l’extérieur, militairement de l’OTAN, technologiquement de Google, de SpaceX et des fabricants asiatiques, et politiquement de l’humeur des États membres, pourrait-il prétendre donner le rythme du monde ? La fragmentation interne, les querelles institutionnelles, le moralisme impuissant ont transformé l’UE en puissance rhétorique donc de l’illusion. Elle parle beaucoup, elle régule encore davantage, mais elle influence de moins en moins. Elle refuse de reconnaître qu’elle est devenue périphérique, ce qui est légitime bien sûr. Le problème est que l’indignation n’est pas une stratégie. C’est une réaction épidermique à l’abandon d’un statut que l’Europe n’a plus les moyens d’assumer. Mais elle doit se battre pour résister et freiner au plus vite le déclin.
La sentence américaine devrait pourtant être reçue comme un électrochoc, non comme une humiliation. Oui, Washington considère que l’Europe décline. Oui, Trump juge l’Union européenne incapable de prendre en charge sa propre sécurité. Oui, la dépendance européenne est devenue intenable. Et oui, le moment est venu pour l’Europe de décider si elle veut continuer à se plaindre ou enfin se renforcer. Depuis un an, chaque décision américaine met l’Europe face à elle-même. Que ce soit sur les tarifs commerciaux, sur l’OTAN, sur l’Ukraine, sur le commerce ou sur le renseignement, les Européens se découvrent vulnérables, divisés, incapables de formuler une réponse collective. La fenêtre d’opportunité existe pourtant. La puissance européenne ne viendra pas d’un discours mais d’une rupture. Rupture avec la tentation permanente d’attendre que Washington sécurise le continent. Rupture avec l’idée que l’économie suffit à faire la puissance. Rupture avec le confort de la dépendance. Et c’est à l’approche de la fin de la guerre entre l’Ukraine et la Russie, à la mode Trump, qu’elle doit agir. L’Europe doit enfin décider maintenant et absolument maintenant si elle veut être pour le siècle à venir une puissance d’illusion ou une puissance de réalité. Cela implique une défense commune, une politique industrielle cohérente, une diplomatie unifiée, une autonomie énergétique assumée, et l’acceptation du retour de la realpolitik. Car comme dit l’adage, nous n'avons en politique étrangère pas d’amis, mais seulement des intérêts. Aucun de ces chantiers n’est impossible. Ils sont seulement différés depuis trop longtemps. Et paradoxalement, c’est Donald Trump qui offre aujourd’hui la dernière chance de les engager. Le réveil stratégique de l’Union européenne, qui ne manque ni de talents, ni de cerveaux, ni de capacité d’adaptation, ne viendra pas d’un consensus mou à la mode bruxelloise, mais d’un choc. Et ce choc, qu’on le déplore ou qu’on l’admire, porte un nom : Donald Trump.
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(*) Docteur en sciences politiques, chercheur monde arabe géopolitique relations internationales, directeur de l'Institut Géopolitique Europeen (IGE), associé au CNAM Paris (Equipe Sécurité Défense), à l'Observatoire Géostratégique de Genève (Suisse). Consultant médias et chroniqueur.
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