OPINION. « Sécurité aérienne : tenons à l’œil les menaces hybrides »

Charles Cuvelliez
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Par Charles Cuvelliez, Ecole Polytechnique de Bruxelles, Université de Bruxelles et Brussels Airport Company
En 2024, le taux d’incident global demeure faible (environ 1 incident pour 10 000 vols) et incident ne signifie pas accident ! Le facteur humain domine : 75 % des cas sont liés aux actions des contrôleurs, des pilotes ou à des défaillances de communication air-sol où il y a toujours des progrès possibles. À l’inverse, les facteurs environnementaux et techniques restent marginaux (6 %), ce qui signifie une maturité technologique en sécurité.
La remise de gaz, manœuvre standard de sécurité, fait l’objet d’une attention particulière. Les causes techniques ou environnementales (faune, débris, météo) sont peu fréquentes, tandis que la gestion du trafic est le principal facteur : autorisations d’approche tardives, forte densité et, donc, préparation insuffisante des équipages. En 2024, ce type d’événement ne représentait que 0,23 incident pour 10 000 vols.
Les incursions sur piste, reculent en 2024 (à peine 0.056 incursions par 10 000 vols), constate Eurocontrol. Ce qui est étonnant, c’est leur concentration dans 5 pays. Au sol, les décisions, perceptions et actions des contrôleurs jouent évidemment un rôle déterminant. Côté cockpit, les actions des pilotes jouent dans 74% des situations, et leur perception dans 14%, tandis que les défaillances de communication entre pilotes et contrôleurs pèsent pour 13%. À l’inverse, les facteurs aéroportuaires (5%), documentaires et procéduraux (3%) ainsi que météorologiques (2%) restent minoritaires. Ce qu’on voit aussi, sans qu’Eurocontrol ne le mentionne, c’est la diminution d’incursions qui auraient généré des scénarios de collisions à haut risque. Les occurrences qui restent présentent aussi un lien plus marqué avec les facteurs humains : des erreurs authentiques, des résultats involontaires d’actions ou des situations où l’exécution diffère de l’intention initiale.
Les communications air-sol, verbales ou opérationnelles, élément critique de la sécurité aérienne, ne sont pas à l’abri de confusion d’indicatifs, incompréhensions linguistiques, écarts de phraséologie (c’est-à-dire s’éloigner du langage codifié avec le pilote), difficultés de veille radio (repérer quand une communication vous concerne) ou erreurs lors des changements de fréquence. En 2024, ces incidents ont eu lieu à une fréquence de 0,70 pour 10 000 vols. Le facteur le plus fréquent demeure l’absence de « hear-back », lorsque la répétition et la confirmation des instructions par le pilote ne sont pas correctement assurées.
Ces incidents (0.11 incidents par 10 000 vols en 2024) surviennent en cas de forte saturation radio, lorsque la densité des échanges complique le suivi efficace des communications par l’ensemble des acteurs.
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Entre 2020 et 2024, ils ont progressé avec la reprise du trafic post-Covid mais 2024 est resté stable par rapport à 2023.
C’est en vol que cela se produit le plus souvent (81% des cas), loin devant l’approche (12%). Les phases de décollage et d’atterrissage pèsent chacune 3%, tandis que les phases de stationnement et de roulage restent marginales.
Les signalements de drones, autre sujet du moment, sont restés stables depuis la pandémie, mais leur fréquence relative au trafic aérien diminue (0,09 pour 10 000 vols en 2024). Ils surviennent – c’est logique - en phase d’approche, puis au décollage et en route, tandis que les observations de drones militaires concernent principalement les eaux internationales. Même isolés, ces incidents peuvent tout de même entraîner des retards en chaîne, des déroutements et des contraintes de gestion pour les équipages (temps de vol maximum) et les passagers, en particulier sur des rotations court-courriers.
La répartition géographique reste inégale : en 2024, 18 % des signalements provenaient d’un seul prestataire de navigation aérienne en Europe centrale, tandis que la majorité des autres incidents se concentrait dans cinq grands États membres. On devine lesquels…
Les interférences radio affectant les systèmes de navigation par satellite (GNSS), observées à un taux de 2,04 incidents pour 10 000 vols, se sont nettement étendues depuis 2022. Historiquement limitées au Moyen-Orient et à la Méditerranée orientale, elles touchent désormais la mer Noire, la Baltique et la Caspienne, en lien avec le conflit en Ukraine.
Ces perturbations prennent la forme de brouillage (perte de signal) ou de spoofing (falsification de signaux), plus sophistiqué et potentiellement plus critique. Elles peuvent entraîner la perte de navigation, des erreurs de position, des fausses alertes ou dégradations des communications. Des paramètres erronés — position, vitesse, vent ou consommation — peuvent être affichés. On dit même que certains systèmes sensibles, comme l’anticollision ou le radioaltimètre, peuvent également être impactés dans certaines conditions.
Le système anticollision embarqué (TCAS) prévient les collisions en vol lorsque les autres dispositifs ont échoué. La majorité des alertes surviennent aujourd’hui en phase de croisière, principalement dans des espaces aériens européens denses et complexes.
Certaines alertes sont intempestives — notamment lors de variations rapides d’altitude mais elles sont aussi utiles autrement.
Sur la période 2023–2024, Eurocontrol a remarqué que les déclenchements résultent d’une combinaison de facteurs liés au contrôle aérien et aux équipages, par exemple les actions des pilotes (plus de 60 %), lorsqu’ils manœuvrent verticalement trop agressivement.
Des facteurs externes comme les activités militaires ou les turbulences — pouvant réduire temporairement la séparation verticale — contribuent également à ces déclenchements.
Ces indicateurs très rassurants rappellent que le facteur humain, la cause de la majorité des incidents, est celui sur lequel on pourra toujours (heureusement) agir pour s’améliorer. Ici, le couple contrôleur-pilote, sans doute est une piste.
Il eût été bien plus inquiétant que le rapport nous dise que la technologie n’est pas à la hauteur des facteurs environnementaux ou techniques à l’origine des incidents, qu’on ne peut mieux faire. Le secret dans ce secteur ? Une culture forte de de sécurité est en place avec un personnel de première ligne qui est impliqué, reconnu et respecté dans ses analyses et ses propositions d’amélioration.
Mais attention : on voit l’irruption de menaces externes comme les interférences GNSS ou les drones. Bienvenue aux perturbations hybrides…
À mesure que le ciel se remplit de complexité, on voit que le secteur tient sa promesse : toujours aussi peu d’accidents.
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