OPINION. « Surtension dans les réseaux électriques »

Stefan Ambec et Claude Crampes
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Stefan Ambec et Claude Crampes
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Par Stefan Ambec et Claude Crampes, TSE (Toulouse School of Economics)
Dans sa délibération du 9 avril 2026, la Commission de Régulation de l’Energie (CRE) approuve les nouvelles règles destinées à maitriser la tension sur le réseau électrique français. Ces règles élaborées par l’opérateur du système électrique (RTE) font suite au blackout ibérique du 28 avril 2025 qui nous a rappelé l’impossibilité de garantir à 100% la fourniture d’électricité pour satisfaire à un coût non prohibitif une demande d’énergie en croissance permanente.
Règlement de comptes en Ibérie
Une fois digérée la lecture de deux rapports de ENTSOE (3 octobre 2025 et 20 mars 2026) sur la panne ibérique du 28 avril 2025, le temps est venu de rechercher (au moins) un bouc émissaire sur qui jeter l’opprobre et à qui demander le règlement de la facture des dommages subis. Le gestionnaire du réseau espagnol et les producteurs se renvoient la responsabilité. Le régulateur de l’énergie (Commission nationale des marchés et de la concurrence, CNMC) et le gouvernement cherchent à faire passer le message de leur totale innocence, mais l’opposition politique profite de l’occasion pour fustiger l’incompétence des autorités actuelles.
Depuis le 17 avril 2026, la CNMC a ouvert plus de 60 procédures à l'encontre de diverses installations de production d'électricité (cycles combinés, énergies renouvelables, nucléaires) et de l’opérateur du système Red Eléctrica de España (REE). Certaines des infractions administratives relevées sont qualifiées de « très graves ». Comme on s’en doute, REE se défend de toute faute et fait remarquer qu’il avait, dès 2023, attiré l’attention sur le manque d’outils à sa disposition pour équilibrer les surtensions sur le réseau. Quel qu’en soit le responsable (ou les responsables), la sensibilité du système électrique espagnol aux variations de tension demande des ajustements techniques et économiques pour réduire le risque qu’un tel blackout puisse se reproduire. Et les autres pays en tirent des leçons identiques.
Vulnérabilité des systèmes électriques
On sait que le dérèglement climatique est provoqué par l’augmentation du stock de gaz à effet de serre (GES) dans l’atmosphère. Grâce au remplacement des énergies carbonées par l’électricité (verte), les gouvernants de l’UE cherchent à réduire les émissions de GES au cours des prochaines décennies. Mais les émissions sont des flux et, sauf à attendre des miracles de l’absorption par les océans, de la rétention par la biomasse et de la réinjection de CO2 dans le sous-sol pour réduire les flux nets, compte tenu des politiques irresponsables suivies par certains pays développés (notamment les USA) et de l’appétit d’énergie des pays en développement, le stock va continuer à croître, et avec lui le désordre climatique.
Or les systèmes électriques, centrales et réseaux, sont sensibles aux tempêtes, sècheresses, glissements de terrain, montée des eaux, calme sombre … dont la fréquence et l’intensité augmentent avec les GES stockés au-dessus de nos têtes. Nous sommes donc face à un dilemme : en augmentant la part des énergies renouvelables dans notre bouquet électrique, nous réduisons nos émissions de GES, mais les émissions hors de nos frontières continuent d’augmenter, mettant nos systèmes électriques à la merci d’un dérèglement climatique inéluctable.
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Des centrales thermiques en soutien
S’il est vrai que les voiliers voguent gratuitement poussés par le vent, ils ne peuvent garantir d’atteindre leur destination à l’heure prévue que s’ils disposent d’un moteur électrique ou thermique d’appoint. Quand on impose des contraintes de régularité à des équipements approvisionnés par des sources d’énergie irrégulières, il faut s’attendre à des surcoûts. C’est, de façon métaphorique, le problème que cherchent à régler RTE et la CRE dans la délibération du 9 avril 2026.
Aux termes de l’article L. 321-11 du code de l’énergie, c’est le gestionnaire du réseau public de transport (RTE) qui veille à la disponibilité et à la mise en œuvre des réserves nécessaires au fonctionnement du réseau. Pour ce faire, « il négocie librement avec les producteurs, les fournisseurs et les autres acteurs de marché de son choix les contrats nécessaires à l'exécution de ces missions, selon des procédures concurrentielles, non discriminatoires et transparentes, telles que notamment des consultations publiques ou le recours à des marchés organisés ».
Dans ces opérations, le degré de liberté des producteurs est limité puisque « Tout producteur dont les installations disposent d'une capacité constructive de réglage de la fréquence ou de la tension (installations de production nucléaires, hydrauliques et thermiques) met cette capacité à la disposition du gestionnaire du réseau public de transport, selon des modalités de participation et des règles de détermination de la rémunération fondées sur des critères objectifs et non discriminatoires, qui sont élaborées et publiées par le gestionnaire du réseau public de transport. »
Le gestionnaire du réseau français RTE anticipe une augmentation des phénomènes de tension haute sur son réseau, pour diverses raisons dont l’augmentation de la fréquence des périodes de forte production renouvelable. Pour y répondre, il propose des améliorations techniques mais aussi des modifications du calcul de la rémunération des producteurs appelés. Par exemple, puisque la rémunération actuelle est un tarif binôme, RTE suggère d’introduire une « prime à la disponibilité » dans la partie fixe du tarif : une entité de réglage davantage disponible que la moyenne des entités de la même filière au cours des 10 dernières années serait davantage rémunérée qu’avec les règles actuelles, et inversement pour celles qui seraient moins disponibles que l’historique. Il est aussi suggéré d’indexer la rémunération sur l’indice des prix à la consommation, et de renforcer les pénalités en cas de défaillance d’une entité de réglage.
Les coûts de la stabilité des réseaux viennent s’ajouter aux coûts de maintenance des lignes et transformateurs (voir par exemple la règle N-1 qui stipule que le réseau doit être capable de supporter la perte d'un élément sans affecter le consommateur final) et se retrouvent sur la facture des consommateurs au travers du TURPE (Tarif d'Utilisation des Réseaux Publics d'Électricité). C’est le prix à payer pour réduire au mieux les risques de défaillance, sans bien sûr pouvoir les faire totalement disparaitre. Pour paraphraser le journaliste espagnol José Luis Roig, il n’est pas très utile de renforcer la porte principale si on laisse les fenêtres ouvertes.