OPINION. IA : « Comme une petite musique »

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Par Philippe Boyer, directeur relations institutionnelles et innovation à Covivio.
Deux récents faits divers témoignent que l’IA, un temps adulée car porteuse d’un progrès certain pour l’humanité, ne bénéficie plus du même attrait. Le premier, en date du 10 avril dernier, lorsqu’un jeune homme lança un cocktail Molotov sur le portail de la résidence de Sam Altman, à San Francisco, avant de menacer le siège d’OpenAI. Personne ne fut blessé mais le symbole, lui, a frappé juste : le patron de l’entreprise à qui l’on doit ChatGPT est ainsi devenu la cible physique d’une colère dirigée contre l’IA et ses figures de proue et cela, quelques semaines après qu’OpenAI eut signé un accord avec le département américain de la Défense.
Autre scène, autre décor, un mois plus tard à l’université d’Arizona. Venu assister à une cérémonie de remise de diplômes, Eric Schmidt, ancien patron de Google, fut hué lorsqu’il présenta l’IA comme une transformation majeure de l’avenir des étudiants. Là encore, le symbole est fort. La jeunesse, que l’on croyait spontanément acquise aux innovations numériques, n’applaudit plus forcément les prophètes de la Silicon Valley. Elle les interrompt. Elle les conteste. Elle leur répond que la promesse d’un futur «augmenté » ressemble parfois à l’annonce d’un futur confisqué.
Ces deux épisodes disent quelque chose de profond. Il y a encore peu, critiquer l’intelligence artificielle exposait à passer pour un nostalgique, un technophobe, un esprit chagrin accroché à l’ancien monde. Le récit dominant était limpide : l’IA arrive, elle est inévitable, il faut s’adapter car elle va tout transformer. Toute réserve devenait suspecte. Toute prudence ressemblait à une défaite. Toute interrogation sur ses effets sociaux, cognitifs ou démocratiques était rangée dans le musée des peurs humaines dignes du mouvement des luddites, ces ouvriers briseurs de machines en Angleterre au début du XIXe siècle.
Or, depuis peu, quelque chose a changé. Une petite musique du refus commence à se faire entendre, et ce via plusieurs canaux. Certes, elle n’est pas encore un grand chœur, mais il n’empêche qu’elle devient audible. Elle traverse les campus, les entreprises, les assemblées politiques, les « cols blancs », les artistes, les enseignants, les jeunes diplômés. Elle s’exprime parfois de manière confuse, voire violente mais cette « petite musique technocritique » dit quelque chose de profond : l’IA ne doit pas devenir le nom poli de notre remplacement.
Le plus frappant est que cette inquiétude vient d’abord des jeunes. Une génération qui avait adopté les jeux vidéo, les réseaux sociaux, les plateformes et les smartphones ne regarde pas l’IA avec le même enthousiasme. Pour quelle raison ? Peut être parce que cette technologie ne lui promet pas seulement de nouveaux usages ; elle menace aussi son insertion future dans le monde professionnel.
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C’est désormais une évidence que l’on peut lire dans la presse ou dans de nombreuses études sur l’impact de l’IA dans le travail : les tâches confiées hier aux juniors — rédiger, synthétiser, coder, analyser, produire une note, préparer un dossier… — sont aussi celles que l’IA automatise le plus vite. Dans le recrutement, la situation en devient absurde : les candidats utilisent l’IA pour rédiger leurs lettres ; les employeurs utilisent l’IA pour les analyser. Bref, les machines se répondent entre elles, tandis que l’humain s’efface derrière ces machines.
Cette défiance envers l’IA se nourrit par ailleurs d’un paradoxe : les géants de la tech ont soufflé sur les braises en multipliant les déclarations tantôt grandioses ou apocalyptiques, selon les moements. Elon Musk a prédit que presque tous les emplois pourraient disparaître. Sam Altman a comparé l’IA à une puissance quasi nucléaire. Dario Amodei, patron d’Anthropic, a évoqué les dangers de modèles trop puissants, notamment s’ils étaient utilisés dans des systèmes d’armes ou de cybersécurité. Bref, et à force de présenter l’IA comme une force capable de transformer de fond en comble l’économie, l’emploi, la démocratie, la guerre… ses promoteurs ne peuvent pas aujourd’hui s’étonner que le grand public finisse par les croire tout en s’interrogeant sur le sens de cette société à venir où l’obsolescence ne viendrait pas tant des machines que des humains.
Le problème est qu’on ne peut pas d’un côté vendre l’apocalypse aux investisseurs et de l’autre l’apaisement aux citoyens. Pour attirer les capitaux, justifier des valorisations vertigineuses et préparer de futures introductions en Bourse, il faut convaincre que l’IA est une révolution structurelle comparable à l’électricité ou à Internet. Dire : « Nous allons améliorer quelques processus » ne suffit pas à lever des centaines de milliards. À l’inverse, affirmer que : « Nous allons transformer le monde » fonctionne mieux. Quand on répète que l’IA aura un effet structurant, il ne faut pas s’étonner que le monde s’interroge et demande des comptes ou pour le moins que les potentiels fruits de cette transformation future soient connus, anticipés et partagés.
Enfin, un autre signal, plus géopolitique celui-là, confirme que l’IA a changé de catégorie. Lorsque la Maison-Blanche a récemment poussé Anthropic à couper l’accès de ses derniers modèles aux ressortissants étrangers, y compris à certains développeurs travaillant sur le sol américain, le message envoyé est limpide : l’IA devient une ressource de puissance, comparables aux composants critiques ou aux savoir-faire militaires.
L’exemple de cette mise à l’écart forcée d’une IA sur décision politique ruine l’illusion d’un monde ouvert où chacun accéderait librement aux meilleurs outils. L’IA n’est plus seulement une affaire d’innovation ; elle devient une affaire de souveraineté. Ceux qui possèdent les modèles, les données, les puces, les infrastructures et les capitaux possèdent une part du pouvoir futur. Les autres devront quémander des accès, accepter des restrictions, subir des dépendances. Pour L’Europe, nous le savions déjà mais le message est clair : on ne défend pas ses valeurs avec des technologies que d’autres peuvent vous retirer du jour au lendemain.
Mais le cœur du sujet reste anthropologique. Ce qui inquiète, ce n’est pas que l’IA fasse des choses à notre place. C’est qu’elle finisse par prendre notre place. Hier, la machine remplaçait le muscle. Aujourd’hui, elle absorbe le langage, le raisonnement, l’évaluation, la création, parfois même la relation. Elle ne se contente plus d’exécuter ; elle recommande. Elle ne se contente plus de calculer ; elle arbitre. Elle ne se contente plus de répondre ; elle agit. La ligne rouge se trouve sous nos yeux : l’assistance ne doit pas devenir substitution.
L’IA, et c’est tant mieux, peut aider à soigner, chercher, traduire, sécuriser, diagnostiquer, modéliser, écrire, apprendre. Dans certains domaines, ne pas l’utiliser est même irresponsable. Mais elle doit rester un instrument, non devenir une autorité. Elle peut éclairer une décision, non la confisquer. Elle peut augmenter une capacité humaine, non organiser le retrait de l’humain.
Cette petite musique du refus n’est donc pas forcément une mauvaise nouvelle. Elle peut être le début d’une maturité. Après l’ivresse technologique, le discernement. Après les prophéties de la Silicon Valley, le retour du politique. Après la promesse d’une humanité augmentée, le temps des réponses à ces questions simples : augmentée par qui, pour quoi, et jusqu’où ? L’IA ira trop loin et sera de plus en plus contestée si elle nous convainc que nous sommes devenus accessoires. Le progrès consiste à faire en sorte que, face à des machines de plus en plus puissantes, l’humain reste le sujet de sa propre histoire. C’est cette musique-là que nous voulons entendre.
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