OPINION. « La France n’est pas en économie de guerre, mais elle doit inscrire sa BITD dans une trajectoire lui permettant de faire face à tous les scénarios »

Stéphane Albernhe
DR

Stéphane Albernhe
DR
Par Stéphane Albernhe, Président fondateur d'Archery Strategy Consulting (*)
La géopolitique ayant considérablement changé depuis, le secteur de la Défense est devenu une priorité dans le discours de nos politiques, et il y a une bonne raison à cela : « Si vis pacem, para bellum » (i.e., pour éviter la guerre, il faut être craint). Il faut en effet non seulement disposer d’un armement à la pointe de la performance, donc de la technologie, mais également de capacités industrielles augmentées, y compris une main d'œuvre formée pour les faire fonctionner. On ne peut être craint que si l’on est crédible et l’on n’est crédible que si l’on est au rendez-vous sur les deux tableaux. Et les industries de Défense étant des industries de cycles longs, il faut s’y prendre longtemps à l’avance. Tout cela nécessite donc une ligne politique constante et des financements soutenus dans la durée.
Avant d’utiliser cette expression, qui a été employée la première fois depuis la guerre en Ukraine par Emmanuel Macron lors de son discours du 13 juin 2022 lors de l’inauguration du salon Eurosatory, il parait nécessaire de bien comprendre ce à quoi cela renvoie. L’économie de guerre stricto sensu désigne d’abord un système économique dans lequel l’Etat réorganise massivement sa production, sa main-d’œuvre et ses ressources financières pour soutenir un effort de guerre ou une préparation intensive à un conflit. S’il est vrai que la nécessité d’augmenter les cadences et d’assurer leur financement sont omniprésents dans le discours politique et industriel, la France est loin d’une économie de guerre en termes de pourcentages du PIB et surtout au niveau des arbitrages avec les autres ressources (capacités industrielles d’autres secteurs, main d’œuvre soldats/ingénieurs/techniciens/ouvriers, énergie…). Cela se retrouve dans des ratios permettant de qualifier la bascule vers une économie de guerre :
Sur la base de ces ratios, on pourrait donc considérer que seules la Russie, l’Ukraine et la Corée du Nord sont en économie de guerre. Par ailleurs, si l’on intègre dans l’équation la difficulté à basculer en économie de guerre en tenant notamment compte de la dette publique comme un frein au financement, on s’aperçoit que la France est parmi les pays mentionnés ci-dessus le plus en difficulté. La France n’est donc clairement pas en économie de guerre, et les investissements consentis ces dernières années ne servent qu’à rattraper le retard accumulé sur la période 1990-2015 correspondant à ce que l’on appelle communément « les dividendes de la paix. ». Ce retard est estimé en cumul à 150-300 Md€, ce qui est considérable, sachant que 2% du PIB (objectif fixé par l’OTAN pour le budget de la Défense) correspond pour la France à ~60 Md€ en 2025…
La France doit néanmoins dès à présent se préparer à des conflits de haute intensité
La France doit pouvoir se doter d’un armement lui permettant de faire face à tous scénarios, y compris un conflit à haute intensité qui l’engagerait directement ou indirectement par le jeu de ses alliances. Pour cette raison, elle doit développer des technologies en rupture dans des domaines tels que les drones air/mer/terre, la lutte anti-drone, les radars, la guerre électronique, la furtivité, la cybersécurité pour n’en citer que quelques-uns et bien entendu en transverse dans l’IA, qui s’invite dans tous les systèmes pour augmenter la qualité et vitesse depuis la reconnaissance et la prise décision, jusqu’au choix de l’effecteur (forces spéciales, missiles, GBU[1], drones…).
L’actualité qui compte pour vous, chaque jour dans votre boîte mail.

La France doit développer ces technologies avec un Time-to-Market compressé, car il faut pouvoir en disposer le plus vite possible. Une fois les qualifications réussies, il faut ensuite investir massivement dans les CAPEX/OPEX pour rapidement monter en cadence. A titre indicatif, jusqu’en 2017, la France fabriquait annuellement ~500 obus de 155 (standard OTAN). Elle devrait être capable d’en fabriquer 100.000 en 2027, ce qui représentera x200 en 10 ans. Dans ces temps de prédation où les principes démocratiques sont malmenés, où le droit des peuples à l'autodétermination politique et à l'exercice de leur souveraineté, pourtant inscrit dans le droit international promu par l’ONU et où l’intégrité des frontières est violée malgré des accords, la loi du plus fort est devenue la règle. Dans un tel monde, pour être respecté, il faut être craint et pour être craint, il faut être crédible. La France n’a donc pas le choix, elle doit rehausser son niveau de jeu technologique et industriel.
Militairement, il est inutile de développer des armements avec des performances opérationnelles inférieures à celles de l’adversaire et en quantités inférieures. Il est donc nécessaire d’investir fortement dans les technologies de pointe et dans les capacités industrielles. Les conflits en Ukraine et en Iran ont montré que la supériorité militaire doit combiner les deux, notamment dans les domaines des drones, de la lutte anti drone et des obus/missiles/GBU. Une politique volontariste d’investissement dans la durée dans la R&D est nécessaire pour développer les technologies du futur, mais pas seulement.
Pour compresser les « Time-to-Market » et faciliter les montées en cadences, le MinArm doit apprendre à réduire la complexité et les risques en simplifiant les exigences/spécifications techniques/normes, en standardisant davantage et en réduisant le nombre de versions. Il faut également développer les capacités industrielles sur l’ensemble de la BITD. A titre d’exemple, pour un fabricant d’obus de 155, il faut que toute la chaine de sous-traitance monte en cadence, y compris les producteurs de cellulose qui permet d’obtenir la nitrocellulose, celle-ci entrant dans le procédé industriel de fabrication de la poudre explosive. En outre, les armements et les procédés industriels associés devant être qualifiés pour vérifier leur performance et leur conformité par rapport à des référentiels notamment de sécurité, ce qui prend du temps, les montées en cadence attendues prendront plusieurs années. Parier sur une géopolitique apaisée pendant la prochaine décennie parait audacieux et la France devra donc faire face au moins pendant cette période à des demandes soutenues de 3 types : les besoins propres de la France, les besoins de ses alliés (p.ex. 80% des obus de 155 sont envoyés en Ukraine) et les commandes export, dans les limitations imposées par le contrôle des exportations de matériels de guerre.
Nos grands groupes de Défense vont devoir s’appuyer sur la BITD, un écosystème constitué de 4.500 ETI, PME et start-ups, dont 800 ont été estampillées comme stratégiques, représentant 220.000 emplois directs et indirects. Le profil-type d’une PME de Défense est une entreprise de ~50 salariés, réalisant ~7 M€ de chiffre d'affaires, mais avec des marges faibles, un endettement élevé et très souvent une sous-capitalisation. La Loi de Programmation Militaire 2024-2030, prévoit 413 Md€ (+40 %, soit +118 Md€ vs. la précédente), dont 268 Md€ pour les équipements. Les commandes annuelles sont passées de 9,5 Md€ Md€ (2012–2016) à ~20 Md€ en 2023 et 38 Md€ en 2025. Même si insuffisante (cf. supra), la commande publique est au rendez-vous.
Cependant, pour sécuriser la hausse des carnets de commandes prévue (17,5 Md€) par la LPM d’ici 2030, 1 à 3 Md€ de fonds propres supplémentaires seront nécessaires dans les 5 prochaines années pour financer les PME/ETI. Par ailleurs, pour l’ensemble de la BITD, les besoins de financement liés à la montée en maturité/capacité/cadence sont estimés à 4-6 Md€ d'ici 2030. Face à ces enjeux, les financements publics et privés se mobilisent progressivement : chez les grandes banques françaises (37 Md€), chez les assureurs (20 Md€), à la Caisse des Dépôts (40 Md€), chez Bpifrance (1,2 Md€ i.e. x2 en 5 ans), et au sein de ~80 fonds d'investissement. Par ailleurs, dans une logique d’engagement et de coordination, le 9 avril 2026, les principaux acteurs publics et privés se sont réunis à l'École Militaire pour dresser un bilan et s’entendre sur des principes d’action. Enfin, afin d’augmenter l’acceptabilité au sens large, le 30 décembre 2025, la Commission Européenne a réaffirmé la compatibilité des investissements dans la Défense avec le cadre européen de finance durable.
Si le secteur de la Défense a souffert d’exclusions dans les stratégies d'investissement publiques et privées, la guerre en Ukraine a tout changé : la Défense est désormais une priorité politique et économique nationale. Dans ce nouveau contexte géopolitique, La France doit impérativement investir dans ses capacités technologiques et industrielles, en tenant compte du fait que les délais de développement et de montée en cadence sont longs. Pour autant, la France n’a pas basculé en économie de guerre ; elle entre plutôt dans une phase de rattrapage stratégique et industriel. La LPM 2024-2030 est en hausse significative, mais cela crée des tensions au niveau des financements des CAPEX et des BFR, ainsi qu’au niveau des Capitaux Propres.
Compte tenu de la situation économique de la France, les dispositifs publics n’y suffiront pas et les financements privés devront être mis à contribution. Néanmoins, comme le dit le vieil adage « on ne prête qu’aux riches », l’Allemagne avec une dette publique à 66% du PIB (vs. 114% pour la France), des acteurs industriels très agressifs tels que Rheinmetall (CA doublé à 10 Md€ en ~4 ans), un fonds spécial de 100 Md€ sur la période 2022–2028 dédié à la Défense et un budget de Défense 2026 de 108 Md€ (y.c. 25,5 Md€ provenant du fonds spécial comparé aux ~57 Md€ en France), pourrait bien attirer tous les regards…
----
[1] GBU : Guided Bomb Unit
(*) Stéphane Albernhe a démarré sa carrière dans le conseil en stratégie en 1994 comme Analyst, Consultant puis Associate au sein de Mercer Management Consulting (aujourd’hui Oliver Wyman). Il rejoint Roland Berger en 1999 en tant qu’Associate Partner, où il restera 13 ans. Il gravira tous les échelons du partnership : jusqu’à devenir Managing Partner, Directeur Général de Roland Berger France. Il y dirigera la Practice Aerospace & Défense monde et la Practice Transport France. En 2012, il quitte Roland Berger pour se lancer, avec Bertrand Mouly-Aigrot et Corinne Therond Koos, dans la création d’Archery Strategy Consulting, cabinet de conseil en stratégie à destination des Directions Générales.