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Idées & Débats

OPINION. « Arménie : Pachinian a gagné son pari européen »

Sébastien Boussois

Publié le 08 juin 2026 à 10:04

Sébastien Boussois

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Pour une grande partie de la diaspora arménienne, l’Artsakh, ou Haut-Karabagh, représentait bien davantage qu’un simple territoire. Il incarnait une mémoire collective, une revanche sur l’histoire, un symbole de survie après le génocide et l’un des derniers piliers d’une identité nationale souvent vécue loin de la terre ancestrale.

Par Sébastien Boussois, docteur en sciences politiques (*)

Depuis sa perte définitive en 2023, nombre d’Arméniens de l’étranger se retrouvent orphelins d’un combat qui avait structuré pendant des décennies une part essentielle de leur engagement politique et identitaire.

Pourtant, aussi douloureuse soit-elle, la réalité géopolitique demeure têtue. Aux yeux de l’Azerbaïdjan comme de la quasi-totalité de la communauté internationale, y compris des Nations unies, le Haut-Karabagh faisait juridiquement partie du territoire azerbaïdjanais bien avant son retour sous le contrôle de Bakou. Une réalité que beaucoup refusaient de voir mais que Nikol Pachinian a finalement été le premier dirigeant arménien à regarder en face. Combien de manifestations contre lui dans les rues d’Erevan depuis des années ?

Car pendant que la diaspora continuait à faire de l’Artsakh le cœur de son combat politique, l’Arménie elle-même s’enfonçait hélas progressivement dans une impasse. Pays enclavé, dépendant de ses voisins, confronté à l’émigration de sa jeunesse, à une démographie inquiétante et à une économie fragile, Erevan voyait son avenir se rétrécir année après année. Le rêve national entretenu autour du Karabagh ne suffisait plus à masquer les difficultés structurelles d’un État qui risquait à terme l’asphyxie économique.

Pendant des décennies, l’Arménie a vécu dans l’ombre protectrice de la Russie. Cette alliance paraissait naturelle, presque indiscutable. Moscou garantissait théoriquement la sécurité du pays face à son environnement hostile, tandis qu’Erevan acceptait une dépendance politique, économique et militaire devenue au fil du temps un véritable réflexe stratégique. Mais l’histoire récente a brutalement changé la donne.

La guerre de 2020 puis l’exode massif des Arméniens du Haut-Karabagh en 2023 ont profondément ébranlé les certitudes. Aux yeux d’une partie croissante de la population, la Russie n’a pas empêché la défaite arménienne. Ce n’est donc même pas un allié qui pèse en plus d’être devenu très encombrant depuis 2022 et le début de la guerre contre l’Ukraine. Pire, elle a donné l’impression d’assister passivement à la disparition d’un territoire dont elle s’était pourtant longtemps présentée comme la garante.

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C’est dans ce contexte que Nikol Pachinian a fait le choix d’entériner la réalité des faits : accepter la situation géopolitique pour éviter de perdre encore plus plutôt que continuer à nourrir des illusions. Là où ses prédécesseurs promettaient le retour impossible au statu quo, lui a choisi la voie de la négociation avec l’Azerbaïdjan.

Il faut également reconnaître une autre réalité souvent passée sous silence. Pendant des années, Erevan a fait le choix, certes pragmatique mais finalement coûteux, de s’appuyer principalement sur la Russie et l’Iran pour garantir sa sécurité et contourner son isolement régional. Or ces deux partenaires sont aujourd’hui confrontés à leurs propres difficultés stratégiques et font l’objet de sanctions occidentales. Continuer à lier exclusivement le destin arménien à Moscou et à Téhéran revenait à enfermer le pays dans une forme d’impasse économique et diplomatique.Pachinian a compris avant beaucoup d’autres que l’Arménie ne pouvait plus bâtir son avenir sur des guerres perdues d’avance ni sur des promesses de protection qui ne se matérialisent jamais lorsque les crises éclatent.

La signature d’un accord de paix avec Bakou représente bien davantage qu’une simple formalité diplomatique. Elle constitue une tentative de sortir enfin l’Arménie d’un cycle de confrontation permanente qui a épuisé ses ressources, freiné son développement économique et poussé des générations entières vers l’émigration. Après des décennies de frontières fermées avec la Turquie et l’Azerbaïdjan, Pachinian défend désormais une vision fondée sur l’ouverture régionale, la réintégration régionale, la réouverture des grandes voies de transport, la circulation des marchandises, des investissements et des personnes.

Les résultats des élections législatives du 7 juin 2026 lui donnent aujourd’hui raison. Son parti Contrat civil a remporté près de 50 % des suffrages et conserve largement sa position dominante au Parlement, tandis que les principales formations favorables à un retour dans le giron russe restent nettement derrière. Malgré le traumatisme du Haut-Karabagh, une majorité d’Arméniens n’en pouvait plus de la guerre a donc choisi de renouveler sa confiance à un dirigeant qui défend la paix avec l’Azerbaïdjan, la normalisation avec la Turquie et le rapprochement avec l’Europe. Le message envoyé par les électeurs est considérable. Beaucoup annonçaient la fin politique de Pachinian après la perte du Haut-Karabagh. Or c’est exactement l’inverse qui s’est produit. Pour la troisième fois depuis la révolution de velours de 2018, les Arméniens lui accordent leur confiance. Cette victoire constitue probablement le premier soutien démocratique explicite à une stratégie de paix dans une région longtemps dominée par les logiques de revanche et de confrontation. Cette élection est également un choix géopolitique majeur. Derrière les candidats se dessinaient en réalité deux visions du futur du pays.

D’un côté, Pachinian défend la normalisation avec l’Azerbaïdjan, l’ouverture économique, la diversification des partenariats et un rapprochement progressif avec l’Europe. Depuis plusieurs années, il cherche à réduire la dépendance stratégique vis-à-vis de Moscou, à renforcer les liens avec Bruxelles et à offrir à son pays de nouvelles perspectives diplomatiques et économiques.  De l’autre, Samvel Karapetian apparaissait comme l’incarnation d’un retour vers une dépendance accrue à l’égard de la Russie. Son discours reposait sur l’idée que l’Arménie ne peut survivre sans revenir dans le giron de Moscou. Une position qui trouve encore un écho auprès d’une partie de la population mais qui se heurte à une question simple : où était précisément cette protection russe lorsque les Arméniens du Haut-Karabagh ont dû quitter leurs terres ? Le scrutin dépasse donc largement le cadre d’une alternance politique classique. Il oppose deux visions du monde : celle de la nostalgie et celle du réalisme. Celle du conflit perpétuel et celle de la paix imparfaite. Celle d’un pays tourné vers son passé et celle d’une Arménie qui tente enfin de construire son avenir.

La victoire de Pachinian n’est pas seulement une victoire personnelle. Elle constitue peut-être la preuve qu’après des décennies de blessures, de guerres et d’illusions, une majorité d’Arméniens considère désormais que son avenir se trouve davantage dans l’ouverture vers l’Europe et la paix avec ses voisins que dans la perpétuation de combats symboliques qui ne permettent plus de répondre aux défis du XXIe siècle. Mais cette victoire crée également une responsabilité pour l’Union européenne. Bruxelles ne pourra pas se contenter de saluer de loin le courage politique d’Erevan.

_______

(*) Docteur en sciences politiques, chercheur monde arabe géopolitique relations internationales, directeur de l’Institut Géopolitique Européen (IGE), associé au CNAM Paris (Équipe Sécurité Défense), à l’Observatoire Géostratégique de Genève (Suisse). Consultant médias et chroniqueur.

Sébastien Boussois

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