OPINION. « Iran : quand la crise économique devient une crise de régime »

Hamid Enayat
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Par Hamid Enayat, politologue spécialiste de l’Iran
Le quotidien iranien Donyâ-ye Eqtesâd rapportait, dans son édition du 28 mai, que plusieurs spécialistes de l’économie et des politiques sociales évoquaient désormais le risque d’une véritable phase d’effondrement économique en Iran.
Lors de cette rencontre, Hojjat Mirzaei, professeur à l’université Allameh Tabatabaï, a estimé qu’en raison du blocus maritime et de la chute des exportations pétrolières iraniennes à un niveau proche de zéro, « la croissance économique de l’Iran pourrait atteindre entre –8,8 % et –10 % en 2026 ». Selon lui, « entre 3,5 et 4,5 millions de personnes supplémentaires pourraient tomber sous le seuil de pauvreté », portant à plus de 40 millions le nombre d’Iraniens vivant dans la précarité.
Mais le point le plus significatif de ces analyses est ailleurs. Contrairement au discours officiel, qui présente la guerre récente comme la cause principale de la crise, ces économistes soulignent que les racines de l’effondrement actuel sont bien plus anciennes. La guerre n’aurait agi que comme un accélérateur de tendances destructrices déjà à l’œuvre depuis des années.
Une pauvreté de masse en expansion
Le professeur Gholamreza Keshavarz Haddad, de l’université Sharif, affirme ainsi que « même sans guerre, l’économie iranienne se trouvait déjà dans une situation critique ». Cette lecture renvoie à des problèmes structurels profonds : corruption systémique, effondrement progressif de l’investissement, dépendance chronique à la rente pétrolière et affaiblissement durable de la production nationale.
Les conséquences sociales de cette situation deviennent aujourd’hui considérables. Si le nombre de personnes vivant sous le seuil de pauvreté dépasse effectivement les 40 millions, cela signifierait que plus de la moitié de la population iranienne pourrait bientôt être incapable de satisfaire ses besoins essentiels. L’Iran ne serait alors plus confronté à une simple crise économique, mais à une forme de désintégration sociale progressive.
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La situation est d’autant plus inquiétante que le travail lui-même ne protège plus de la pauvreté. Kowsar Youssefi, chercheuse à l’Institut supérieur de gestion et de planification, évoque l’expansion du phénomène des « travailleurs pauvres ». Selon elle, une grande partie de la population continue de vivre sous le seuil de pauvreté malgré un emploi stable. L’inflation et l’explosion du coût de la vie progressent désormais beaucoup plus vite que les revenus.
Elle souligne également qu’alors que la durée moyenne du chômage est de quelques mois dans les pays développés, certaines périodes de chômage en Iran peuvent désormais durer plusieurs années. Ce phénomène traduit un affaiblissement profond de la capacité de l’économie iranienne à absorber sa propre main-d’œuvre.
La peur d’une explosion sociale
Même les institutions sécuritaires du régime commencent désormais à exprimer leurs inquiétudes. Dans un communiqué publié après la guerre récente, le ministère iranien du Renseignement a averti que les pénuries et la hausse des prix provoquées par les pressions économiques pourraient conduire à de nouveaux mouvements de contestation.
Cette inquiétude est révélatrice. Le pouvoir iranien sait que la crise économique risque désormais de se transformer en crise politique ouverte. La guerre et les bombardements sont d’ailleurs intervenus dans un contexte de mécontentement social déjà très élevé, interrompant momentanément une dynamique de contestation qui traversait plusieurs couches de la société iranienne.
C’est dans ce contexte qu’il faut également comprendre l’intensification de la répression et la multiplication des exécutions. Selon Amnesty International, au moins 2 159 personnes ont été exécutées en Iran en 2025, un chiffre sans précédent qui a porté le nombre mondial d’exécutions à son plus haut niveau depuis 1981. Sur les 2 707 exécutions recensées dans le monde cette année-là, près de 80 % auraient eu lieu en Iran.
Ces chiffres traduisent moins une démonstration de force qu’une inquiétude croissante du pouvoir face au risque d’explosion sociale. Lorsqu’un régime ne parvient plus à restaurer une forme de stabilité économique ou de légitimité politique, il tend à compenser cette fragilité par l’intensification du contrôle sécuritaire et de la répression.
Un État rentier au service de la survie du pouvoir
Mais réduire la situation actuelle à la guerre ou aux sanctions serait trompeur. La crise iranienne est aussi le produit d’un modèle politique et économique construit depuis plus de quatre décennies. Un modèle dans lequel l’économie n’a jamais réellement été pensée comme un instrument de développement national, mais comme un outil au service de la survie du système politique.
L’économie iranienne présente ainsi plusieurs caractéristiques typiques d’un « État rentier » : une forte dépendance aux revenus pétroliers, une faible responsabilité de l’État vis-à-vis de la société et une concentration des ressources entre les mains des centres de pouvoir politico-sécuritaires. Dans ce type de système, la rente tend progressivement à remplacer la production comme fondement de l’économie.
L’émergence d’une économie sécuritaire de guerre
Au fil des décennies, une part considérable des ressources du pays a été orientée vers l’appareil sécuritaire, les programmes militaires, les réseaux régionaux du régime et les infrastructures stratégiques liées à sa doctrine de confrontation permanente. Dans cette logique, l’économie cesse progressivement d’être organisée autour de la croissance, de l’investissement ou du bien-être collectif.
L’Iran a ainsi vu émerger une forme d’ « économie sécuritaire de guerre », dans laquelle les impératifs de survie du pouvoir priment sur les besoins de la société. La gestion permanente de la crise, les tensions extérieures et la sécurisation de l’espace intérieur deviennent alors des éléments structurants du système économique lui-même.
Mais ce modèle semble aujourd’hui atteindre ses limites. La crise économique iranienne apparaît de plus en plus comme le reflet d’une crise de légitimité plus profonde. Lorsqu’un pouvoir ne parvient plus à améliorer les conditions de vie ni à produire un minimum de confiance sociale, il tend à se replier davantage sur les instruments sécuritaires et le contrôle politique.
Une crise de légitimité devenue structurelle
Cette impasse explique également la fragilité croissante de Téhéran dans les négociations internationales. Le pouvoir iranien se trouve désormais confronté à une contradiction difficilement soluble : poursuivre la confrontation extérieure au risque d’un effondrement économique accéléré, ou accepter des concessions qui seraient perçues, au sein même du noyau dur du régime, comme une forme de recul stratégique.
Dans ce contexte, toute désescalade majeure ou tout compromis imposé de l’extérieur risque d’accentuer les divisions internes du système. Car après des décennies de mobilisation idéologique fondée sur l’affrontement permanent avec « l’ennemi extérieur », toute concession importante pourrait être interprétée par une partie de l’appareil politico-sécuritaire comme une remise en cause de la logique même sur laquelle le régime a construit sa survie.
L’effondrement économique iranien ne relève donc pas seulement d’un problème de gestion ou de sanctions internationales. Il traduit une rupture progressive entre l’État et la société. Même un pays disposant d’immenses ressources pétrolières, gazières et minières ne peut durablement éviter le déclin lorsque son économie cesse d’être organisée autour de l’intérêt général et du développement collectif.
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