OPINION. « Et si Trump avait tout simplement surestimé la puissance militaire américaine ? »
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Sébastien Boussois
Jan Brouckaert
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Par Sébastien Boussois, docteur en sciences politiques (*)
En s’engageant dans une guerre contre l’Iran le 28 février dernier, le Président des États-Unis pensait régler rapidement la question de la chute de la République islamique. Deux mois plus tard, nous en sommes loin. Le bilan dressé par le Center for Strategic and International Studies (CSIS) après 54 jours de confrontation entre les États-Unis et l’Iran appartient à cette catégorie de moments de bascule qui montrent clairement que Donald Trump a largement fait preuve d’hubris et surestimé les capacités réelles de son pays et surtout sous-estimé l’adversaire. L’adage dit souvent qu’il faut s’engager dans une guerre si l’on est sûr de la gagner. Trump était sûr de la gagner.
Mais voilà. À travers une accumulation de chiffres bruts, presque cliniques, un rapport récent du CSIS (Center for Strategic International Studies) met en lumière une réalité que Washington peine encore à formuler officiellement : la première puissance militaire mondiale vient d’entrer dans une zone de vulnérabilité stratégique inédite.
D’un point de vue strictement militaire, les données sont sans appel. Plus de la moitié des intercepteurs THAAD consommés, près de 50 % des missiles Patriot utilisés, 45 % des munitions de frappe de précision engagées, jusqu’à 30 % des Tomahawk tirés.
Même les systèmes navals SM-3 et SM-6, essentiels à la défense antimissile dans le Pacifique, ont été entamés à hauteur de 20 %. Autrement dit, en moins de deux mois, les États-Unis ont entamé une part significative de leur capacité de projection et de protection sur l’ensemble de leurs théâtres d’opérations.
Face à cela, l’Iran, que l’on annonçait pourtant rapidement affaibli, apparaît dans une posture bien différente. La moitié de ses missiles balistiques demeure opérationnelle. Environ 60 % de sa flotte des Gardiens de la révolution est intacte. Les deux tiers de son aviation restent en état de vol. Le détroit d’Ormuz est toujours sous contrôle. La production de drones se poursuit. Le contraste est saisissant : Washington a consommé sa puissance, Téhéran a préservé la sienne.
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Ce déséquilibre apparent ne tient pas seulement à une question de volume, mais à une transformation plus profonde du rapport de force. Les États-Unis ont engagé une guerre de haute intensité avec des outils conçus pour des conflits limités, rapides, technologiquement dominés. Or, la réalité contemporaine est celle d’un affrontement prolongé, où la masse, la résilience industrielle et la capacité de régénération priment sur la sophistication pure. Lorsque Lockheed Martin annonce devoir quadrupler sa production d’intercepteurs THAAD ou tripler celle des Patriot PAC-3 à l’horizon 2030, ce n’est pas une montée en puissance stratégique, c’est l’aveu d’un sous-dimensionnement structurel.
C’est ici que se joue le véritable tournant dans l’analyse à chaud de ces deux mois de guerre. Car cette guerre n’a pas seulement affecté l’équilibre militaire au Moyen-Orient, elle a déplacé le centre de gravité de la vulnérabilité américaine. Comme le souligne le chercheur Mark Cancian dans ce rapport du CSIS, les dépenses massives de munitions ont ouvert une fenêtre de fragilité dans le Pacifique occidental. Or, c’est précisément là que se situe le cœur de la rivalité stratégique du XXIe siècle, face à la Chine. Le Président chinois regarde de près ce qu’il se passe et doit regarder avec un certain plaisir l’affaiblissement de Washington, une entrave de moins s’il souhaitait s’engager dans une action contre Taïwan.
En consommant une part substantielle de ses systèmes antimissiles et de ses capacités de frappe de précision, Washington a donc indirectement affaibli sa posture de dissuasion autour de Taïwan, du Japon et de la Corée du Sud. Les mêmes missiles Patriot, les mêmes intercepteurs THAAD, les mêmes systèmes SM-3 et SM-6 constituent l’ossature de la défense de ces alliés. Une crise en Asie s’ouvrirait aujourd’hui avec des stocks déjà entamés, exposant les États-Unis à un risque qu’ils cherchaient précisément à éviter : celui d’un affrontement simultané sur plusieurs fronts sans supériorité décisive.La question posée est donc simple, presque brutale : pourquoi Donald Trump relancerait-il des bombardements dans ces conditions ? Il y a bien une raison à prolonger indéfiniment le cessez-le-feu. La réponse est sans équivoque : parce qu’il ne le peut pas, du moins pas sans prendre un risque stratégique majeur. Reprendre les frappes signifierait accélérer l’érosion des stocks, prolonger des délais de reconstitution estimés entre un et quatre ans, et surtout signaler à Pékin que la fenêtre de vulnérabilité américaine est appelée à durer.
Ce conflit, pensé comme une opération de neutralisation expresse de la dissuasion iranienne, a produit l’effet inverse. En résistant, en absorbant le choc, en conservant une partie significative de ses capacités, l’Iran a démontré qu’il pouvait tenir dans la durée face à une puissance supérieure. Il a, en creux, acquis une forme de crédibilité stratégique nouvelle. Non pas celle de la victoire, mais celle de la résilience, qui est aujourd’hui l’un des fondements essentiels de la dissuasion.
Plus encore, cette guerre révèle une fois de plus la mutation du système international. La guerre n’est plus seulement une affaire de domination technologique, mais de profondeur industrielle, de gestion des stocks, de temporalité longue. Les États-Unis découvrent qu’ils ne sont plus seuls à pouvoir soutenir un conflit prolongé. Et cette découverte intervient au pire moment, alors même que la compétition avec la Chine exige précisément une capacité à durer.
Ainsi, la vulnérabilité créée à 7 000 miles de distance de Washington n’est pas un accident. Elle est le produit d’un décalage entre une stratégie héritée du monde unipolaire et une réalité désormais multipolaire. En voulant contenir l’Iran, Washington a fragilisé sa position face à son principal rival. En cherchant à démontrer sa puissance, il a exposé ses limites. C’est pourquoi la retenue de Trump, loin d’être un signe d’hésitation politique, apparaît comme une contrainte stratégique. Dans ce nouvel environnement, la puissance ne se mesure plus seulement à la capacité de frapper, mais à celle de ne pas s’épuiser en frappant.
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(*) Docteur en sciences politiques, chercheur monde arabe géopolitique relations internationales, directeur de l’Institut Géopolitique Européen (IGE), associé au CNAM Paris (Équipe Sécurité Défense), à l’Observatoire Géostratégique de Genève (Suisse). Consultant médias et chroniqueur.
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