OPINION. « Levier économique, transformations sociétale et enjeu démocratique : héritage, la "Grande transmission" »

Serge Guérin et Vincent Touzé
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Par Serge Guérin et Vincent Touzé
En 2025, les décès en France (651 000) ont été supérieurs aux naissances (645 000). Une première depuis 1944. Entre 2020 et 2022, la France a enregistré en moyenne 670 000 morts par an, contre 600 000 entre 2014 et 2019.
Cette évolution n’en est qu’à ses débuts. D’ici 2040, le nombre annuel de décès devrait poursuivre sa hausse selon les projections de l’INSEE et dépasser les 750 000, une augmentation de 15 %. Dans le même temps, l’hypothèse la plus probable est que le nombre de naissances va continuer de diminuer. Les dernières hypothèses de l’Insee publiées le 8 juin, estiment que dès 2028, l’indice conjoncturel de fécondité tombera à 1,45, contre 1,58 en 2025 et 2 ,03 en 2010.
Aussi le solde naturel de la population française deviendra durablement négatif, hors effet des flux migratoires qui font aujourd’hui débat quant à leur impact économique, culturel et social.
Nous vivons le croisement de deux tendances lourdes : l’allongement de l’espérance de vie ; la baisse de la fécondité, avec une chute particulièrement accélérée depuis le Covid-19. Entre 2014 et 2019, le nombre annuel de naissances s’établissait autour de 780 000. Depuis 2019, il a reculé d’environ 14 %.
Par ailleurs, les générations du baby-boom, qui ont bénéficié d’importants gains de longévité, arrivent progressivement à des âges critiques : entre 75 et 85 ans, le risque annuel de décès passe de 2 % à 5,5 %, alors qu’il n’est que de 0,6 % à 60 ans.
Les 651 000 décès en 2025 ne signifient pas seulement 651 000 vies qui s’éteignent. Ce sont aussi 651 000 héritages, donc 651 000 successions, qui s’ouvrent.
Signalons aussi les effets des changements de comportements dans les modes de vie, marqués par des unions plus courtes et plus renouvelés, de la diminution des mariages réduisant la protection du conjoint survivant, et de la hausse des vies en solo.
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Un second phénomène de grande ampleur apparait : la France n’est pas seulement en train de vieillir, elle entre dans une ère de transmission patrimoniale massive entre les générations.
En 2024, selon l’INSEE, le patrimoine net des ménages français représente environ 14 700 Mds€. En 2025, le flux annuel de patrimoine transmis est estimé à environ 465 milliards d’euros, masse sur laquelle l’État a prélevé près de 15 milliards d’euros de droits de succession et 5 milliards au titre des donations, soit un taux moyen de prélèvement d’environ 4,3 %.
Ce phénomène va encore s’amplifier. Selon la Fondation Jean-Jaurès, dans son étude intitulée « Face à la ‘‘grande transmission’’, l’impôt sur les grandes successions » et publiée en novembre 2024, le flux annuel de patrimoine transmis par héritage devrait augmenter de 46 % d’ici 2040, soit une hausse plus que proportionnelle à celle du nombre de décès. Le total cumulé transmis d’ici là atteindrait environ 9 000 milliards d’euros, ce qui représenterait plus de 60 % de l’actif net actuel des ménages. Des acteurs du monde de l’assurance ou des mutuelles d’épargne insistent de plus en plus sur l’importance pratiquement unique de ces transferts, Par ailleurs, dans ce contexte, à législation constante, les recettes fiscales de l’État, ne seront pas en reste et devraient progresser dans des proportions similaires.
Dans ce contexte, le débat sur la fiscalité des héritages est appelé à ressurgir. Des économistes comme André Masson [1], des institutions publiques comme France Stratégie, ou encore des think tanks comme la Fondation Jean-Jaurès, contestent le caractère profondément inégalitaire des héritages. Selon eux, cette réalité justifierait un alourdissement de la fiscalité sur les héritages comme sur les donations.
Mais les recettes fiscales tirées des successions vont augmenter naturellement, sous l’effet conjugué de la hausse du nombre de décès et de la progression du patrimoine transmis. Une bonne nouvelle en temps d’endettement public chronique !
Face à la dégradation accélérée des finances publiques et à la difficulté politique ou idéologique d’assumer une réduction des dépenses sociales de l’État, il y a fort à parier sur le retour à court terme de la fiscalité des héritages dans le débat mediatico-politique.
Cela mérite d’être abordé dans toute sa complexité. Il est d’ailleurs intéressant de noter que parmi les opposants les plus résolus à l’héritage, on trouve des économistes interventionnistes, soulignant le caractère tardif de la transmission du patrimoine avec la hausse de l’espérance de vie, mais aussi des tenants d’une approche très libérale comme Irving Fisher qui écrivait en 1939 que « la meilleure méthode pour éviter une ploutocratie héréditaire et non démocratique […] serait à travers des taxes sur le patrimoine et les héritages ».
Ces débats posent aussi la question de la circulation intergénérationnelle du capital, de son bon usage lorsque ses détenteurs sont âgés, davantage enclins à conserver une épargne immobilière qu’à investir dans des secteurs industriels ou technologiques plus risqués, mais potentiellement porteurs d’innovation et de croissance à long terme pour les générations futures.
La France entre dans un temps nouveau, où l’héritage devient un fait économique, social, fiscal et même politique majeur. Le vieillissement démographique n’est pas seulement une affaire de retraites, de santé ou de dépendance ; il transforme aussi en profondeur la circulation du patrimoine, la structure des inégalités et les ressources publiques.
Autrement dit, la France hérite — au sens propre. Et plus elle vieillira, plus cette question s’imposera. Ces questions se poseront alors que la taxation de l’héritage reste très impopulaire, y compris, paradoxalement, auprès d’une large partie des plus modestes qui pourtant disposent d’un patrimoine particulièrement faible.
Faut-il taxer davantage ? Faut-il au contraire alléger un impôt jugé impopulaire et parfois injuste ? Faut-il réorienter les transmissions pour mieux faire circuler le capital entre les générations et vers l’investissement productif ?
La question sera aussi celle de l’utilisation de ces revenus supplémentaires potentiels. Viendront-ils réduire l’endettement - et donc la charge annuelle de la dette - ? Formeront-ils le support d’un Fonds Intergénérationnel en faveur du financement de la transition écologique et démographique ? Pourront-ils renforcer les capacités d’investissement dans la recherche, l’éducation, l’« IAtisation » de l’économie ou encore le secteur de la défense ?
Un beau sujet pour les nombreux candidats à l’héritage présidentiel : que veut transmettre la société française, avec quels objectifs et à qui ?
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[1]: L'Héritage au XXIe siècle, Éditions Odile Jacob, 2025
(*) Serge Guérin, sociologue, professeur à l’Inseec GE et Vincent Touzé, économiste, directeur de recherche à l’OFCE-Sciences Po Paris
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