OPINION. « Cadmium : après nous avoir menti sur le problème, on nous cache les solutions »
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Sabine Bonnot
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Par Sabine Bonnot, agricultrice, citoyenne et directrice de Planet-score (*)
Le dernier rapport de l'ANSES ne révèle pas un problème nouveau. Il met noir sur blanc ce que les données montraient déjà depuis des années : une contamination massive de la population au cadmium, un métal lourd invisible, inodore et cancérogène qui s'accumule irréversiblement dans l'organisme. 48 % des Français au-dessus des seuils de sécurité. Les enfants sont en première ligne, plus lourdement contaminés que les adultes. Une exposition trois à quatre fois supérieure à celle de nos voisins européens. Ce n'est pas un signal faible. C'est une alerte majeure. Et elle a été ignorée.
Les signaux s'accumulaient depuis des décennies. Et pourtant, rien n'a bougé. Pire : ceux qui alertaient, dont je fais partie, ont été marginalisés, caricaturés, accusés. Depuis quatre ans, nous documentons chez Planet-Score ces sujets. Déni. Attaques. Jusqu'à ce que les faits deviennent impossibles à ignorer.
On aurait pu espérer que l'heure de vérité marque une rupture. Mais le même scénario se répète : maintenant que le problème est reconnu, on continue de taire à la population ce qu'elle peut faire concrètement pour limiter sa contamination.
La question n'est plus scientifique. Elle est politique. La responsabilité des pouvoirs publics fait-elle encore débat ? C'est dans les décennies précédentes qu'il aurait fallu agir, dès que le risque a été connu dans les années 1980. C’est ce qu’ont fait la Suède et la Finlande, par exemple, qui ont géré le sujet en transparence dès les années 1990, et qui ont bien mieux protégé leurs populations et leur intégrité agricole que la France. Pour nous, c’est le court-termisme et l’opacité qui ont prévalu.
Les agriculteurs, eux, n'ont pas la main sur les engrais disponibles. Ils n'ont jamais été informés de la présence de cadmium dans les engrais phosphatés qu'ils épandaient - ni par leurs fournisseurs, ni par les instituts techniques, ni par les pouvoirs publics. Ces intrants ont fait l'objet d'une promotion massive depuis l'après-guerre, avec un fort soutien institutionnel.
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Les producteurs ont saboté sans le savoir leur outil de travail, pour des générations, avec des produits qui « respectaient la réglementation ». Ils apprennent aujourd'hui qu'ils produisent des aliments contaminés sur des sols durablement pollués. Personne n'évoque la trahison que cela représente.
On nous fait croire aujourd’hui que le problème va être résolu par la réglementation des engrais phosphatés. S'il faut bien sûr baisser les teneurs admissibles, cela ne change absolument rien aux niveaux de pollution des sols pour des lustres : l'apport annuel de ces engrais représente moins de 0,1 % du stock de cadmium déjà présent. La contamination des aliments va rester importante sur le très long terme (au-delà du siècle).
Cela ne répond surtout pas à la seule question que se posent les citoyens aujourd'hui : comment réduire l'exposition de ma famille à ce polluant omniprésent ? Je donne quoi à manger à mes enfants ?
Rien n'est dit sur les solutions à l'échelle individuelle - alors qu'elles sont simples, et seules efficaces immédiatement.
La première mesure n'est pas alimentaire, mais biologique : la carence en fer multiplie l'absorption intestinale du cadmium par un facteur 2 à 4. C'est colossal - d'autant que les carences en fer augmentent fortement en France depuis plusieurs années. Enfants, femmes, seniors, végétariens : faites-vous doser. C'est peu coûteux, de même que la supplémentation en fer ou l’adaptation de votre alimentation si nécessaire. Savoir, c'est pouvoir.
La seconde mesure est alimentaire. Les produits contaminés sont essentiellement : les céréales (blé, avoine, riz…) et pseudo-céréales (quinoa, sarrasin…), les tubercules (pommes de terre, carottes…), certains légumes-feuilles (épinards, salades), les légumineuses (le soja étant la plus concentrée), certaines graines (notamment sésame, tournesol). Et bien sûr les produits alimentaires transformés qui contiennent ces matières premières (le cadmium ne disparaît pas dans les étapes industrielles).
La majorité de l’exposition de la population française, en premier lieu celle des enfants, passe par les céréales, selon l’ANSES. Or le cadmium se stocke prioritairement dans l'enveloppe des grains : évitez les céréales complètes et les produits « enrichis en fibres ». Cela ne signifie pas arrêter les céréales - mais les consommer débarrassées de leur partie la plus contaminée. Cette enveloppe n'est d'ailleurs consommée que depuis une vingtaine d'années : depuis que l'agriculture existe, l'humanité l'a retirée avec soin pour écarter les fibres irritantes et les anti-nutriments (phytates) qui entravent l'assimilation des minéraux. Aujourd'hui on la vend comme un atout santé. C'est une fiber-flation qui n'a aucun sens - encore moins depuis qu'elle augmente l'exposition au cadmium.
L’ANSES a produit également des recommandations vagues sur l’intérêt de « varier son alimentation » pour limiter son exposition. Ce n’est pas suffisant. Il faut préciser quels sont les produits alimentaires très peu ou pas contaminés : légumes-fruits (tomates, courgettes, aubergines), choux, poireaux, oignons, fruits, produits laitiers, œufs, viandes, poissons, et toutes les matières grasses.
La table reste amplement garnie - y compris au petit déjeuner, pour lequel des œufs, des laitages et des fruits sont nettement préférables aux céréales, à tous points de vue.
Parler de tout cela, ce n’est pas se priver de tout ou semer la panique - c'est sortir de l'impuissance et de l’anxiété qu’elle provoque.
Les pouvoirs publics ont aujourd'hui une responsabilité claire : communiquer massivement sur ces mesures concrètes pour nous protéger. Cela implique aussi de remettre en question un narratif de « végétalisation » qui, appliqué sans discernement, peut faire beaucoup de mal. Et de réviser les recommandations nutritionnelles officielles - PNNS, SNANC, Nutri-score - pour intégrer enfin les enjeux de densité nutritionnelle réelle, et de contamination (cadmium, mais aussi pesticides et autres polluants).
Agriculteurs, consommateurs : nous ne sommes pas contaminés par malchance ou par ignorance - mais par négligence et court-termisme de ceux qui étaient censés nous protéger.
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(*) Sabine Bonnot exerce depuis plus de 30 ans dans les secteurs agroalimentaire et agricole, en France et à l'international. Elle a cofondé et préside Planet-Score, qui est devenu en quatre ans la référence de l'évaluation environnementale pour le secteur agroalimentaire en Europe. Son équipe est aujourd'hui reconnue pour sa capacité à mettre en lumière les sujets environnementaux occultés, en toute indépendance et rigueur scientifique. Planet-score alerte sur le sujet du cadmium dans les aliments depuis sa création en 2022. Elle est également agricultrice.
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