OPINION. « Intelligence artificielle : qui va decider à notre place ? »

Élisabeth Moreno
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Élisabeth Moreno
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Par Élisabeth Moreno, ancienne Ministre, Cheffe d’entreprise.
Ce qui s’est passé chez Anthropic ce week-end devrait alerter tous les dirigeants publics et privés .
À la suite d’une directive américaine invoquant la sécurité nationale, l’entreprise a suspendu l’accès à deux de ses modèles d’IA les plus avancés, Fable 5 et Mythos 5. En quelques heures, entreprises et chercheurs ont découvert qu’une technologie pouvait être rendue inaccessible par une décision souveraine prise ailleurs.
Au même moment, la France annonce 655 millions d’euros supplémentaires pour soutenir ses infrastructures, ses capacités de calcul, sa recherche et ses filières industrielles. L’État veut aussi généraliser dans la fonction publique un assistant fondé sur les modèles de Mistral AI, hébergé par Outscale, et encadrer ses usages par le dialogue social.
Ces annonces montrent que l’IA n’est plus seulement un sujet d’innovation : elle est devenue un enjeu de puissance, de souveraineté et de continuité d’activité.
Mais investir ne suffira pas. Encore faut-il savoir ce que nous acceptons de déléguer et dans quelles conditions.
Pendant des décennies, nous avons délocalisé la production de nos biens, de nos composants ou de nos équipements stratégiques. Nous sommes désormais tentés de délocaliser le jugement.
Car l’intelligence artificielle n’est plus un simple outil. Elle devient une infrastructure de la décision. Elle aide à recruter, à diagnostiquer, investir, informer ou gouverner. Demain, elle influencera les choix qui façonnent nos entreprises, nos administrations et nos démocraties.
La question n’est donc plus seulement de savoir quel modèle est le plus performant. Elle devient : qui contrôle les infrastructures ? Qui fixe les règles ? Qui décide des conditions d’accès ?…
Et, surtout, qui possède l’interrupteur ?
Imaginons un hôpital privé de ses outils d’aide au diagnostic, une banque dont les systèmes de conformité cessent de fonctionner ou une administration dépendante d’une technologie inaccessible. Ce ne serait plus un incident technique, mais un problème de continuité d’activité et de souveraineté économique.
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Après plus de vingt-cinq années dans la technologie, puis une expérience au gouvernement, j’ai appris que nos dépendances deviennent visibles et stratégiques lorsqu’elles cessent de
fonctionner. L’énergie, les chaînes d’approvisionnement et les semi-conducteurs nous l’ont appris. L’IA nous l’apprend à son tour…
La réponse n’est ni le repli ni l’autarcie. La souveraineté ne consiste pas à tout produire seul, mais à conserver des choix : changer de fournisseur, transférer ses données, comprendre les systèmes utilisés et continuer à fonctionner en cas d’interruption. Aussi, tout dirigeant devrait se demander : que devient mon organisation si ce modèle disparaît demain ? Mes données sont-elles transférables ? Ai-je une solution de repli ? Quelles décisions doivent rester soumises à une validation humaine ?
Les algorithmes peuvent éclairer nos choix, mais non se substituer à notre responsabilité car lorsqu’un algorithme se trompe, ce n’est jamais lui qui vit avec les conséquences.Dans ce contexte, l’Europe et l’Afrique ne doivent plus être seulement les marchés de technologies conçues et gouvernées ailleurs.
Car il ne s’agit pas seulement de maîtriser une technologie, mais de rester capables de choisir, d’agir et de répondre de nos décisions. L’IA peut augmenter notre intelligence ; elle ne doit jamais nous dispenser de l’exercer.
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