OPINION. « Quand les séries et les mangas japonais des années 80 annonçaient (un peu) le monde qui arrive »
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Sébastien Boussois
Jan Brouckaert
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Sébastien Boussois
Jan Brouckaert
Par Sébastien Boussois, docteur en sciences politiques (*)
Il y a dans les souvenirs d’enfance des objets culturels que l’on croit anodins, presque naïfs, et qui, à y regarder de plus près, ont façonné bien davantage que de simples imaginaires. Ce sont des tranches de vie pour la vie. Pour toute une génération, dont je fais partie, nourrie au Club Dorothée et à ses programmes venus d’ailleurs notamment du Japon, trois séries ont constitué bien plus qu’un divertissement et ont fondé une certaine vision du Monde : « Les Mystérieuses Cités d’or », « Les Mondes engloutis » et « Jayce et les Conquérants de la lumière ». À leur manière, elles ont offert aux enfants des années 1980 une première grille de lecture du monde. Une grille profondément géopolitique, bien avant que le mot ne fasse partie de leur vocabulaire.
Ce qui frappe d’abord, avec le recul, c’est la centralité de l’ailleurs. À une époque où les voyages restaient rares et où Internet n’existait pas, ces séries ont ouvert des portes immenses sur des espaces lointains, souvent méconnus, parfois fantasmés, mais toujours organisés. Dans « Les Mystérieuses Cités d’or », l’Amérique précolombienne n’est pas un simple décor exotique : elle devient un espace de confrontation entre civilisations, entre savoirs, entre visions du monde. L’expédition d’Esteban et de ses compagnons est une quête, certes, mais aussi une projection européenne dans un territoire autre, avec tout ce que cela implique de domination, de fascination et de malentendus. C’est, déjà, une réflexion implicite sur le rapport entre l’Europe et le reste du monde.
Dans « Les Mondes engloutis », le déplacement est d’une autre nature, mais tout aussi révélateur. Il ne s’agit plus de continents à explorer, mais de civilisations disparues, de mondes souterrains, d’utopies technologiques. Derrière l’aventure, se dessine une interrogation sur les cycles des civilisations, sur leur chute, sur leur capacité à renaître. Cette série introduit, presque intuitivement, une idée fondamentale en géopolitique : aucune puissance n’est éternelle. Les sociétés émergent, dominent, déclinent. Et dans cet entre-deux, se loge toujours la possibilité d’un monde meilleur, mais aussi le risque d’un effondrement.
Quant à « Jayce et les Conquérants de la lumière », elle pousse encore plus loin cette projection. Ici, le territoire n’est plus terrestre mais cosmique. L’espace devient un champ de bataille, organisé par des alliances, des conflits, des logiques de puissance. Le combat entre Jayce et les Monstroplantes n’est pas qu’un affrontement manichéen entre le bien et le mal : il met en scène une lutte pour le contrôle des ressources, des technologies, des espaces. Autrement dit, une transposition presque pure des logiques géopolitiques dans un univers de science-fiction.
Ce qui relie ces trois œuvres, au-delà de leurs différences narratives, c’est leur capacité à façonner une perception du monde fondée sur des lignes de fracture. Frontières visibles ou invisibles, oppositions entre civilisations, tensions entre exploration et domination, entre utopie et réalité. L’enfant qui regarde ces séries ne se contente pas de suivre une histoire : il apprend, sans le savoir, que le monde est fait de rapports de force, de territoires à conquérir ou à comprendre, de cultures à appréhender.
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Mais il y a aussi, dans ces récits, une dimension profondément idéaliste, presque normative. Ces séries ne se contentent pas de décrire le monde tel qu’il est ; elles suggèrent ce qu’il pourrait être. Elles portent une vision, parfois naïve mais puissante, d’un monde réconcilié, où la coopération finit par l’emporter sur la confrontation, où la connaissance dépasse la peur de l’autre. Cette tension entre réalisme géopolitique et aspiration utopique est sans doute ce qui les rend si marquantes encore aujourd’hui.
Car au fond, ces dessins animés racontaient déjà quelque chose que nos sociétés redécouvrent aujourd’hui avec acuité : la complexité du monde, son instabilité, mais aussi la nécessité de penser l’autre autrement que comme une menace. Ils ont initié, à leur manière, une génération à la pluralité des mondes, à la diversité des cultures, à la relativité des certitudes.
À l’heure où les débats sur les frontières, les identités et les rapports de puissance saturent l’espace public, il n’est pas inutile de se souvenir que, bien avant les manuels de géopolitique, certains avaient déjà compris l’essentiel. Et qu’ils l’avaient fait, paradoxalement, à travers des récits destinés aux enfants.
Il y a là une leçon, presque ironique : la géopolitique ne s’apprend pas seulement dans les amphithéâtres ou les think tanks. Elle se construit aussi dans l’imaginaire. Et pour toute une génération, elle a commencé un mercredi après-midi, devant un écran de télévision.
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(*) Docteur en sciences politiques, chercheur monde arabe géopolitique relations internationales, directeur de l’Institut Géopolitique Européen (IGE), associé au CNAM Paris (Équipe Sécurité Défense), à l’Observatoire Géostratégique de Genève (Suisse). Consultant médias et chroniqueur.
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