OPINION. Jean Castex - Laurent Berger : mieux qu’une illusion

Jean Castex et Laurent Berger.
Blondet Eliot/ABACA via Reuters Connect

Jean Castex et Laurent Berger.
Blondet Eliot/ABACA via Reuters Connect
Ce 8 juin au micro de France Inter où il présente l’anthologie des textes de Michel Rocard (1) dont il assure la préface, Laurent Berger se voit une nouvelle fois interrogé sur une candidature à l’élection présidentielle. La réponse est comme toujours sans équivoque : Non. Mais à celui qui à travers son parcours à la CFDT a expérimenté la responsabilité politique des actes socio-économiques, la vraie question devrait convoiter une autre adresse : le 57 rue de Varenne. Matignon.
Focalisés sur l’Elysée où l’intéressé lui-même sait qu’il n’a pas sa place, les commentateurs feraient mieux en effet d’explorer les raisons qui le rendent éligible au poste de Premier ministre. Ce poste lui a été proposé à plusieurs reprises depuis la dissolution de l’Assemblée nationale en 2024. Des raisons personnelles et professionnelles l’en éloignent : sa « psychologie » sensible, engagée, humaniste, son attachement à l’essentiel, en premier lieu sa famille, son accomplissement au Crédit Mutuel, où il dirige l’Institut mutualiste pour l’environnement et la solidarité et préside le conseil d’administration de CIC Ouest. Sa lucidité sur le contexte parlementaire éruptif, incontrôlable, et sur les possibles représailles du chef de l’Etat contre ses critiques depuis 2018, l’a définitivement convaincu. Hors de question d’occuper une telle fonction encelullé dans un carcan et sans disposer de leviers d’action concrets. Mais en 2027 ?
Si l’hypothèse d’un engagement politico-institutionnel de Laurent Berger est régulièrement soulevée, c’est qu’elle ne manque pas de crédit. Des obstacles – son inexpérience du « métier politicien », sa connaissance lointaine de la haute administration, sa disposition invérifiée à endurer au quotidien des coups d’une grande violence – ne peuvent pas être ignorés. Mais sa réputation d’homme loyal, humble, honnête, sincère, pragmatique, ouvert, sa science du dialogue, de la négociation et du compromis, sa culture du collectif, son rapport sain au pouvoir et son « bon sens », son expérience de la gouvernance et du management en confiance, la puissance de ses convictions et sa faculté d’engagement et d’entrainement, lui confèrent d’être potentiellement un chef d’orchestre efficace, c’est-à-dire responsable et responsabilisant. Il a forgé sa conscience syndicale et politique sur le terrain des réalités sociales, sociétales et économiques ; Matignon constituerait cette tour d’inspiration et de contrôle depuis laquelle l’action pourrait intégrer et traiter ces réalités, et au profit de son obsession : revitaliser la démocratie.
Laurent Berger ne « croit nullement en la femme ou l’homme providentiels pour 2027 » et donc en lui-même pour succéder à Emmanuel Macron ? La personnification, exacerbée, de toute candidature à l’Elysée lui répugne ? Son appétit de « faire » et les racines de son itinéraire professionnel et personnel cadenassent la tentation de l’hubris ? La Présidentielle n’est pas pour lui. Ce même 8 juin, lorsqu’il lui remet l’insigne de chevalier de la Légion d’honneur, le directeur de la Fondation pour le logement des défavorisés Christophe Robert conclut son discours d’un vibrant « Le pays a la chance de t’avoir ». Avoir : le verbe autorise une multitude de possibilités. Et si parmi elles figurait, cette fois dans des conditions « acceptables », la responsabilité de Premier ministre ?
Mais alors, pour ou avec quel Président ? Attal, Philippe, de Villepin, et la pétaudière – pour l’heure – au sein de la famille sociale-démocrate ne sont pas conciliables avec le profil de Laurent Berger. Lequel, de plus, ne s’engagera qu’avec une femme ou un homme dont les principes « humains », l’exigence d’intégrité et l’éthique de la responsabilité s’accordent aux siens. Chez l’ancien militant de la Jeunesse Ouvrière Chrétienne, le compromis cesse là où point l’appât de la compromission. Alors qui ? La figure de Raphaël Glucksmann surgit naturellement, et peut-être son discours du meeting du 13 juin à Aubervilliers a séduit Laurent Berger. Mais trop d’obstacles entravent cette candidature.
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Et si, contrairement à ses dénégations, il existait une candidature « providentielle » pour l’Elysée, avec laquelle depuis Matignon il pourrait composer un « tandem exécutif » susceptible de « ratisser large », du centre-gauche au centre-droit ? Un tandem salutaire si l’hypothèse d’une confrontation finale Mélenchon – Bardella (ou Le Pen) et celle d’une victoire de l’extrême droite apparaissent inéluctables ?
Des cases compatibles avec celles qui caractérisent Laurent Berger, une figure encore inconnue il y a six ans les additionne : Jean Castex. L’ex-Premier ministre (2020 – 2022) est lui aussi un acteur de terrain, pragmatique, issu de la province, réputé pour sa simplicité, sa loyauté, son bon sens, sa connaissance des dossiers, sa disposition à lier plutôt qu’à cliver, et l’efficacité de son action. L’homme n’est pas sans convictions, et l’idéologisme semble les avoir épargnées. Des interlocuteurs d’obédiences et d’univers aussi différents que le président du Medef Patrick Martin ou l’ancien président du Conseil scientifique Covid-19 Jean-François Delfraissy le confirment. Sa gestion du premier déconfinement puis des répercussions sanitaires, économiques, sociales de la pandémie a été plutôt saluée. Son passage aux commandes de la RATP (2022 – 2024) et désormais de la SNCF le créditent d’une sensibilité à l’entreprise, qui plus est publique, utile pour compléter son expérience « classique » d’énarque et de haut. Sa fibre associative, démontrée aux commandes de La Fondation pour l’inclusion (FACE), fait écho à celle – cardinale – de Laurent Berger, à l’origine du « Pacte du pouvoir de vivre ». Bref, des raisons de croire au tandem.
L’heure n’est pas à définir un programme. Et peut-être cette étape mettrait fin au projet. Mais parfois les perspectives encourageantes de la forme peuvent précéder et pré-écrire l’établissement du fond. L’alignement ou la complémentarité des profils, la cohérence des méthodes, la vision républicaine commune peuvent constituer un préalable solide de collaboration. Jean Castex partage avec Laurent Berger le même handicap d’être sans parti politique ; mais face au panorama des familles partisanes éclaté, volcanique, et vitupéré par la population, cette virginité pourrait être aussi un atout. L’exercice dépersonnalisé du pouvoir, que l’un et l’autre semblent promettre et qui romperait avec les mandats Sarkozy et Macron excessivement présidentialisés et verticalisés, peu respectueux des prérogatives « entravantes » – parlement, corps intermédiaires –, signifierait-il moins sa désincarnation auprès de l’opinion publique qu’une normalisation, une « désacralisation respectueuse du sacré des fonctions ». Enfin, en riposte aux incendies qui embrasent la communauté humaine et accentuent la crise démocratique, imaginer un duo aspirant à l’apaisement, à la réconciliation et à la responsabilisation de la société, alors mieux armée face aux défis civilisationnelsn, n’est pas sot.
Reste LA question : chacun veut-il mener sa « part » de combat ? Et tous deux pourraient-ils souhaiter former ce tandem ? Rien n’est moins sûr. Sauf à conjecturer que l’engagement de l’un pourrait activer la décision de l’autre.
(1) « Je rêve d’un pays où l’on se parle à nouveau » (Armand Colin)
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